‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 280 sur 343 · i B : Mr, îO'.oo; vnv.y. [vr-.ir.'j.'/j'.'x · texte numérisé non relu

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L'iEUVRE DE PLATON

sion importante qui occupe plus de la moitir du dialogue, il y revient pour leur demander sa d<Tinition finale tant du Sopliiste ([ue du Polifiijue.

Il ne reste dès lors qu'à rapproelier cette méthode de la dial<^cli.[ue à laquelle le nom de Platon a été et restera attach.' durant les siècles: le résultat d'un tel parallèle ne saurait être que négatif, et il n'y a pas lieu de s'étonner si Socher, qui le premier au commencement de ce siècle ouvrit les yeux sur cette divergence frappante, y a puisé un de ses arguments les plus décisifs contre lautlienticité du Sophiste,

IV. Fidèle au principe qu'il ^Vsf posé, l'Etranger débute par une analyse plus ou moins rationnelle de la pèche à la ligne, analyse qui le cou'luit à délim'r le sophiste u un homme pratiquant la chasse aux animaux marcheurs et a})privoisés, de façon à prendre par l'appât trompeur delà science des jeunes gens ricliL'S et de distinction. »

^ Mais cette première explication surnt-elleî> Xon sans doute: rp:tranger en a conscience, u Plaçons-nous maintenant à un autre point de vue », dit-il: et cette formule, ici comme dans le Pannénide, reparaîtra maintes lois au cours de l'entretien. Piien de plus aisé en effet que de multiplier à l'infini des définitions nées d'une comparaison choisie au hasard.

Cette fois la soi)!iistique apparaîtra u comme iart d'acquérir par le commerce en faisant des échanges, en achetant et en vendant des discours et des préceptes de vertu » (22iC) : c'est un trafic intellectuel.

Après l'art de chasser, après Part de vendre, apparaît l'art de combattre, mais dans des luttes tout oratoires où il s'agit, p.ur leso|.iiisîp. bien moins de faire assaut d'esprit dans des' controverses frivoles que de spéculer sur la bourse de ses clients ou de ses auditeurs.

Puis une nouvelle trace se présente; Part de démêler, et au terme de considérations d'un tour presque platonicien sur le rôle de l'éducation surgit cette quatrième définition : « La sophistique de noble race n'est autre que le talent de réfuter

les vaines opinions et la fausse sagesse n 2'U W . Mais alors, (|ue sera le vrai philosoi)lic:' et la distinction promise n"abontilelle [>as à une confusion absolue:'

Aussi un dernier procédé est-il mis en œuvre : reconnailrc aux sophistes ce caractère par excellence d'être des dispu leurs et d'enseigner aux autres à le devenir. Choses divines, choses humaines, génération et essence des êtres, lois et politique, arts et professions de tout genre, ils prétendent à la possession de la science universelle. Mais celte prétention est-elle sérieuse? Xon, ils se montrent omnie ayant en tout « une a[)parnnce de science, non une science véritable » : et l'expérience se charge d'apprendre à leurs disciples trompéset séduits combien ils étaient loin de la vérité des choses K

Ici se pose soudain un problème « hérissé de difficultés. » En effet, « qu'on puisse soutenir (ju'il y a réellement des paroles fausses et de faux jugements et qu'en l'affirmant on ne se combatte pas soi-même, voilà, Théétète, ce qu'il est on ne ficut [)his malaisé de concevoir » (241 A). L'erreur est-elle réelle? est-elle même possible? Telle est la double (juestion à laquelle l'auteur du Sophiste va chercher une réponse, après l'avoir élevée, il est vrai, à la hauteur du plus grave, du plus profond di'S problèmes métaphysiques : l'existence et les rap[)orts de l'être et du non-être.

Est-ce Platon que nous allons entendre ? Le Thvétète montre (pi'il est impossible de penser ou de croire ce qui n'est pas : or (ra[)rès le Sophiste, c'est en cela précisément que consiste l'erreur. Une conciliation se préparerait-elle entre ces vues opposées ?

V. Le grand Parménide, dit l'Etranger, avait autrefois donné ce résumé de sa doctrine: « L'être est, le non-être n'est pas ». Unité ou [»luralité, aucun nombre n'est applicable au non-être:

1. Dans le Journal of philolof/;/ (vol. XIV) M. Jackson a fait d'ingénieux efforts pour adapter ces multiples définitions aux pliases successives de la sophistique grecque. 11 y eut en elïet des classes de sophistes dislincles, quoique issues au fond d'un même état d'esprit.

1/ŒL'VnE DF. PLATi)N

CONCLUSIONS

011 ne peut ni eu parler iii le coiicevoir ; pensée et laimaL^e l)arole et raisoniie.noQt, il échappe à toutes les prises.

Le Sophiste, (ju'on s'était trop tôt llatté d'avoir coufundu, va maintenaut prendre l'oirensive : « Qu*eutendez-vous, dira-t-il, [)ar une apparence, un simukicre? » Pour répondre, l'auteur s'engage dans une discussion fort embarrassée, d'oùij résulte qu'un simidacre est uîî o])jet « ayant une existence véritable, et cependant n'étant pas réellement cequ'il paraît être. » Mais alors, réplique Théétète, voilà l'être vt le non-ètre mêlés et embrouillés ensemide d'une façon bien étrange, et même absurde. — Absurde en elfet, répète l'Etranger, et au risque de passer pour parricides, nous n(Hi> trouvons dans la nécessité de soumettre à un examen sévère les théories de notre père Parménide.

kl ijuuvt'jio digression, faiblement rattachée et à ce qui précède et à ce qui suit. Au milieu d'un débat i)urenient théorique se glisse une sorte de révision générale des systèmes antérieurs et pou/ ainsi dire une histoire abrégée de la métaphysique grecque avant Socrate. Devant lecritiipie moderne une double q'uestion se pose : ces pages répondent-elles d'abord aux tendances philosophiques de Platon, et ensuite à ses habitudes d'écrivain :' Pour se c )nvaiiicre que le disciple de Socrate s'est initié aux spéculations de ses devanciers, à défaut d'autres preuves il suffirait d'ouvrir le T/œé/éle et le P/iédo„.yMs il faut descendre jusqua Aristote pour voir les anciens philosophes énumérés méthodiquement, leurs assertions reproduites, leurs conclusions adoptées ou combattues. Platon a trop d'élan et d'imagination pour s'astreindre à des allures aussi érudites, et par le criticisme dont elles sont |)leines ces pages du Sophiste, sauf le ton enjoué qui y règne, rappellent tel chapitre bien connu de la P/ujsujue ou de la Métaplujslriue ', D'ailleurs au lieu de faire suite, comme on s^ attendrait, aux démonstrations du Théétclc, elles en offriraient jdutôt la contreqiartie.

1. « Ihe conception of stiulving philosophical ideas in thc light of their histors a:id almost of the impossibility of studying them in any other way cornes niores dislinCly into cnsciousness in ihis passage than even in Aristotle » (M. Gainpboll).

L'Etranger combat d'abord ceux qui ramènent l'univers à deux éléments, ])uis les philosophes (lui soutiennent (pi'il est un. L'éléatisme en particulier est mis aux prises avec ce di lemme : ousupi)rimerrattributétre dans le Tout et dansl'L'n, , i alors on supprime l'Etre même : ou le maintenir, et alors on tombe dans une pluralité de principes. Ainsi plus on avance, pins, de l'aveu de Théétète, on s'égare dans cet obscur sujet.

Ce n'est pas tout. Il reste à réfuter ceux qui font descendic sur la terre tout ce que renferment le ciel et la région de l'invisible, embrassant grossièrement de leurs mains les pierres et les arbres, et affirmant que cela seul existe qui donne prise au toucher et aux sens. C'est pour.juoi ceux qui prennent parti contre eux leur livrent combat d'une position supérieure, en i-e j)laçanthors du sensible, et les forcent à reconnaître certaines uV^i^s intelligibles et incorporelles pour la véritable essence. (2t(iA-ii).Pour concilier ces deux écoles entre lesquelles se poursuit une guerre acharnée, l'Etranger propose de définir l'être, au moins provisoirement, commeune «puissance » (2i7 G).

Interrogeons de plus près les partisans des idées : à leurs yeux, l'àme, au moyen de la raison, entre en communication avec l'être véritable, lequel est toujours semblable à lui-même au sein d'une immutabilité éternelle. Voilà donc l'intelligence et le mouvement refusés à l'Etre absolu. D'autre part, la connaissance est impossible, si tout est emporté dans un mouvement sans but et sans fin.

\ 1. Les pages dont le résumé précède ont une importance indiscutable : mais elles éveillent précisément des doutes très graves sur l'authenticité du dialogue.

Et d'abord quelles sont ces deux écoles dont l'antagonisme au sujet de la nature dernière des choses avait réussi à passion^ nerà ce point les esprits ? Ou'on lise et qu'on relise le texte en dehors de toute préoccupation : on n'hésitera pas. Si d'un côté ce sont les i)hysiciens de l'école d'ionie, se continuant dans les cyniques et les alomistes du camp deDémccrite, de l'autre ce sont non moins manifestement Platon et ses disciples. IN'iDio-

L'ŒUVRE DK FLVTON

trène T/irrcc ni Cicéron vÀ Aristote lui-rnèiiie uc iiuus uni laissé en aussi peu de ligues luie déruiilioii aussi précise de la métaphysique [)lah)iiicienne, concentrée, comme on le sait, dans la théorie des Idées. Non seulement aucun trait caractéristique n'est omis, mais nous retrouvons jusqu'aux termes techniipies dont Idalon a coutume de se servir '. Pourquoi donc les criti- ({ues, contre toute évidence, ont-ils rejeté cette conclusion ?c'est ((u'ellc entraîne pour eux une conséquence écrasante -. Comment Platon, en reléguant aussi expressément cette solution au ntunhre des hypothèses fausses et incomplètes, aurait-il rédigé et signé sa propre condamna! ion ? VA qu'on veuille bien le remar([uer, ce n'est [)lus seulement ici, comme dans le Parménidc, de graves objections qui demeurent sans réponse, c'est une réprobation formelle qui porte sur Tcssence même du système platonicien.

Il fallait donc à tout [)rix se mittre en quèle d une explication différente ; mais ipjelle confusion et quel désarroi î

A la suite de Proclus, Tennemann a cru qu'il s'agissait des pythagoriciens. Assurément si certains fragments conservés (lArchvlas et de Philolaus étaient d'une authenticité' inattaquable, paredie opinion pi)urrait se défendre. Mais ce fondement est si ruineux qu'elle a été universellement abandonnée.

Un critiquede mérite, Kitter, s'étaitprononcé pour ih'raclite, dont les o[)inions obscures se prêtent à toutes sortes d'interprétations. Cependant lui attribuer une tln'orie des idées, c'était faire violenc) à la logique [)lus encore qu'à l'histoire : il a fallu y renoncer. Songer, avec iM. Waddington, aux socratiques en général et à leur affu-mation des genres logiques ne parait pas [)lus satisfaisant.

Sans avoir au fond de base sérieuse, une autre assertion est

CONCLUSIONS

1. C'est ce qne vient précisément d'établir M. Appel avec une merveilleuse érudition dans VArchiv fur die Geschichte der Philosophie (1802, cah. 1, p. ooj.

2. M. P. Janct on Liit lovaleinent l'aveu dans sa Dialectiaite de Platon (noie de I;\ p. .'30).

entrée en possession d'un véritable crédit en raison du nombre et de la valeur des critiques qui s'y sont ralliés.

Schleiermacher d'abord etE. Zeller après lui, tous deux avec une réserve extrême et, de leur propre aveu, faute uniquement d'une solution meilleure, avaient mis en avant les Mégariques. Ce qui à leurs yeux n'était qu'une supposition douteuse a pris insensiblement rang de vérité démontrée. Sans parler des Allemands, en France MM. Matinée, Chauvet, Janet et Fouillée sont d'accord pour l'accepter. « Les plus grandes ressemblances, écrit l'auteur de la Dialectique de Platon, sont pour que cette école soit confondue avec l'école de Mégare. En effet la critique principale dirigée par Platon contre cette école est (ju'elle exclut absolument le mouvement et la vie de lùtre al)solu. Or quelle autre école que l'école d'Elée, ou celle de Mégare qui en sort directement, a attribué au premier principe l'immobilité absolue? »

Cette assertion peut avoir pour elle certaines apparences : mais c'est tout. Ainsi, (jue les Mégariques aient combattu la théorie ionienne de la multiplicité par des raisons subtiles renouvelées de Zenon : qu'ils aient supprimé tout mouvement et par suite tout changement dans l'univers, proclamant l'absolue immutabilité de l'Etre qu'ils substituaient à la fois à l'Un des Eléates et au IJien de Socrate, rien de tout cela n'autorise à en faire des « amis des Idées; » il reste à prouver qu'à côté ou au sein de l'unité de l'Etre ils admettaient une pluralité objective et réelle. Tout ce que nous savons à cet égard des Mégariques, M. Janet est le premier à le reconnaître, c'est qu'à l'exemple de Parménide ils rejetaient les sensations et les opinions qui en cérivent pour ne s'en rapporter qu'à la raison. Or cela sulTil poi^r conduire à leur théorie de l'Etre, mais non à une théorie des Idées.

Au surplus, le silence le plus complet est gardé sur ce point

par l'antiquité tout entière. Aucun texte ne nous révèle une

théorie des Idées propre à l'école de Mégare, aucune allusion

n'eu laisse soupçonner l'existence. Comment un fait de cette

importance eùL-il échappé à la curiosité pénétrante dAristote? Platon, t. II. ^^

L'ŒUVHE DE l'L.VTON

CONCLUSIONS

Coinmeiil Eiiclide aurail-il eu, à l'insu de tous et sans que personne n'ait jamais songé à faire valoir ses droits, l'honiunir d'imaginer, ne rùt-ce même ({n'en commun avec Platon, une (les plus grandes théories qui aient Fait époque dans Ihistoire? An déclin de l'antiquité, des esprits jaloux ont accusé Platon d'avoir déroba son système au comique Epicharme : à Euclide et aux Mégariques, jamais.

Pour éluder une pareille somme d'invraisemblances, il a falln (m distinguer avec Zeller deux périodes dans la philosophie des Mégariques, lune socratique, l'autre éléatique et éristique: ou soutenir (jue leur opposition énergique contre les atomistes avait hiit illusion à Platon sur tout ce qui inaïKjuait à leur système : ou enfin imaginer que Platon a pris bénévolement pour autant d'idées les noms divers que portait l'unilé dEuclide. Autant d'expédients l)ien peu sérieux.

Ajoutons une dernière remarque. Les « amis des Idées » dont parle \q. Sop/tiste sont des savants « d'allure pacifique ' » et admettant à la t'ois la génération et l'être-: or dune part Euclide et ses disciples ont laissé la réputation de « disputeurs opiniâtres », et de l'autre ils supprimaient à la fois l'autorité de la perception sensible et son objet même, c'est-à-dire ce que les anciens appelaient la génération.

Ainsi, qu'on examine de près le texte ou qu'on s'en réfère à la tradition, la théorie des Idées, exposée et critiquée dans notre dialogue, n'est autre que la célèbre théorie de Platon ^ Seraitce comme (pielqucs-uns, et tout récemment encore M. Jackson, l'ont supposé, une sorte de première ébaucliede sa pensée, que le grand philosophe aurait condamnée plus tard, tandis (pie certains de ses élèves auraient refusé de le suivre dans son

i. lipL;pcô-:cpo'.(246C).

2. « In jener Gegeniiberstelluiig von yéveCTi: und oC/T-a sclicint mir so scharf wie muglich Platoseigene Position im Phiidon und Theiilet gekennzoichnet zu s^in » (Natorp). Que l'on compare en ellet le Sophiste i2i(îB et 24S A) avec le P/tédon (78-79 et 81 B) : pensées et expressions, tout est idenlicjue.

3. Le qualificatif [:5'.aJ;6[j.£vot qu'emploie l'auteur (24GB) s'applique même assez rationnellement à l'excès d'idéalisation qu'on est en droit de reprocher à Platon à l'endroit des réalités sensibles.

évolution '/ Aon, c'est bien la doctrine que nous retrouvons dans tous ses dialogues, celle qu'Aristote dénonce et contre iaijuelle il ne se lasse pas de protester.

Conclusion nécessaire, à ce qu'il semble : Platon n'est pas l'auteur du Sophiste.

Ce n'est pas tout. Un peu plus loin, nous rencontrons dans ce dialogue une déluiition célèbre de l'être, qui a une saveur toute péripatéticienne. Dans le procès qui nous occupe, c'est un nouvel indice à recueillir.

« L'être, lisons-nous, n'est ni plus'ni moins qu'une puissance. » Cette doctrine, à laquelle est attaché dans les temps modernes le nom illustre de Leibniz, et après lui celui d"Iferbart, est-elle vraie ou fausse? La question est ici hors de cause. Deux points seulement nous intéressent : est-il naturel do la rencontrer sous la plume de Platon? en second lieu peut-elle être mise en harmonie avec ce que nous savons de son enseignement?

C'est à Aristdte, comme chacun le sait, que remonte la distinction de l'acte et de la puissance, distinction qui fait partie intégrante de son système au point d'avoir été maintes fois signalée comme u le fond du péripatétisme. » Une seule fois, dans la République, Platon se sert du mot Suvay^i; et encore en lui conservant sa signilication la plus ordinaire, celle de «' faculté » : vainement en chercherait-on dans ses écrits un second exemple avec l'acception philosophique toute spéciale qui lui est assignée dans le système péripatéticien. Un ne dira pas davantage que Platon a emprunté un jour aux Mégariques une théorie que ceux-ci, s'ils l'eussent rencontrée, auraient constamment et énergiquement repoussée.

D'ailleurs, comment le philosophe qui définit l'être par ridée, et ridée suprême par le Bien, aurait-il été amené à une

1. a Wir dcirfen in der Ansiclit der stôàiv çî/.o-. Plato's eigene friihere Auffassung erkeunen und es mcichte am richtigsten sein, unter diesen Ideenfreumlen diejenigen von Plato's Anhangern zu verstehen, die noch in der friilieren Form seiner Lelire standon, i'iber welche er selbst im eigenen Deukeu bereits liinausgeschrittun war » (Uberweg).

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L'ŒUVRE Dl-: PLATON

CONCLUSIONS

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concei«tii)n ;ius<! iillVreiile. aussi hétérogène? Voilà pourquoi plus d'un critique, loin de porter aux nues cette page du Sophiste, a préféré relever avec empressement le trait de scepticisme par lequel elle se termina « Plus tard, dit l'Etranger, peut-être penserons-nons autrement » (2i7 E) : ce qui d'ailleurs ne remi)Aciie nullement de persister dans cette opinion. Mais .iftirmatioii catégorique ou hypothèse provisoire, cette définition aristotélicienne avant Arislole provoque une très juste défiance.

\ 11. Ce qui ne mérite pas moins l'attention, ce sont les reproches que fait notre auteur aux « amis des Idées. » La connaissance, déclare-t-il à leur encontre, résulte d'une action et d'une passion. IVaprès M. Fouillée, l'objection aurait un caractère tout matérialiste et tout provisoire : la vraie pensée de Platon est fort diiférente. P]t en elfet où a-t-il parlé ailleurs de cette passivité imposée à tout être, même à l'être absolu, au nom des lois mêmes de l'entendement? Mais ce qui est particulièrement curieux, c'est d'entendre l'Etranger s'écrier, comme scandalisé d'affirmer avec les idéalistes que Pêtre est essentiellement immuable : « Nous laisserons-nous f.icilement persuader que ni le mouvement, ni la vie. ni l'ame, ni 1a sagesse n'appartiennent véritablement à l'être absolu ^? » N'est-ce la (ju'une simple exclamation sans portée ou au contraire, en déq)it de la forme intorrogative, sommes-nous (mi présence d'une affirmation dogmatique digne de compter parmi les plus célèbres? Les avis sont partagés, et, pour trancher le débat le contexte n'est rien moins que décisif.

En outre, où chercher les philosophes ainsi vi?('s par l'auteur du Sophiste ' lue fois de plus ce sont les Mégari(jues qui ont été invoqués pour tirer d'embarras les critiques, sous prtHexte (pie leur système consistait précis('meiit à admettre des Idées, sauf à les revêtir dun caractère abstrait, et à en faire, selon le mol de M. Fouillt'C, des (( substances métaphysiques. » Mais sur

1. 248 E. De l'être suprême, le vrai Platon n'affirme et ne nie rien expressément.

quelle autorité s'appuyer pour leur prêter un tel enseignement? Ensuite de quoi s'agit-il ? Est-ce du principe suprême dans l'ordre des existences, de Dieu ? Est-ce des Idées, considérées comme le fondement et le terme de la science?

Dans le premier cas, nous serions sans aucun avertissement transportés tout d'un coup sur un terrain nouveau sans rapport ni avec ce qui précède ni avec ce qui suit. Or, quoi qu'en ait dit Aristote \ le Dieu du Philèbe et du Tiniée a bien réellement en partage l'intelligence, Lame et la vie, mais Platon lui eùt-il volontiers attribué le mouvement, origine et condition de tout changement, de toute altération, d'après l'opinion commune des anciens ? Au reste Aristote lui-même, loué dans tous les temps pour avoir écrit: « La divinité meut le monde entier sans se mouvoir », ne revendi(|ue pour elle la pensée qu'avec des restrictions restées fameuses et en termes que l'on pourrait croire reproduits par Tauteur du Sophiste'-.

Dans le second cas, comment ne pas constater avec stupéfaction que si par « l'être absolu » il faut entendre les Idées, Platon se réfuterait manifestement de ses propres mains ? Les preuves surabondent pour établir que cette introduction du mouvement dans le monde idéal est en opposition directe avec son système. Dans ses dialogues les plus authenfiqueç:, le Phédon, le Banquet, la République , le Timée, les idées sont

\. D'après Cousin, c'est précisémont dans ce raisonnement du Sophiste qu'Aristoto aurait puisé l'idée première d'une grande partie de sa polémique contre les idées platoniciennes. Il est certain qu'après ce dialogue et le Vannénide sa tâche était déjà presque terminée. VA c'est Platon qui l'aurait ainsi prévenu et devancé !

2. ('f. Métaph, XII, 9. — A propos de la délinition célèlne : vor,<7iç "jor^azio; M. liévèquo va jusqu'à écrii'o : « Dans cette formule tout s'elTace, tout disparaît, tout s'évanouit... C'est en vain qu'après avoir enlevé à son Dieu l'être et la réalité Aristote par un retour involoiUaire tâche de l'animer et de lui soufller la vie. Il a ])ien pu dans une de ses plus belles pages attribuer la vie à l'acte pur et l'appeler uu c animal parfait » : l'àme et la vie restent en quebjue sorte enfermées dans les expressions du philosophe, ne montent pas jusqu'à son Dieu ». Tout autre il est vrai, est l'opinion de M. llavaisson, d'après lequel le progrès pressenti par Platon fut accompli par son disciple dont la philosophie pourrait, dit-il, être appelée « la doctrine de la vie ».

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CONCLUSIONS

consldiiUiiL'Ul représentées comme immobiles, absolues en elles-mêmes, sans vicissitudes ni altérations d'aucun genre ^ Il ne pouvait en être autrement : la conception maîtresse de la théorio platonicienne, n'est-ce pas précisément le besoin impérieux pour l'esprit luim;iin de trouver quel({ue part un point d'appui iiit'branlabie au milieu de ce flux et de ce rellux des choses qui avait si vivement frappé Heraclite:^

Reste une dernière hypothèse. Peut-être la composition du Sophiste se place-t-elle au déclin de la carrière de Platon : la doctrine qui y est contenue ou tout au moins insinuée serait comme Li dernière évolution du grand philosophe et pour ainsi dire le désaveu de ce qu'il considérait comme un péché de jeunesse ". Malheureusement j)our cette explication, de preuves à l'appui ii n'en existe ni chez Platon, lu chez ses successeurs. Aristote, si empressé à relever toutes les contradictions de son maître, ne sait rien de cette transformation ralicale du platonismo. Vh\< tar.l Gicéron et Sénèipie coiiliiiU'ii! à pai'b'i" (ies Idées comme soustraites par leur essence même à des attriljuts ([ui n'appartiennent (ju'au inonde du passager et du contingent. Accuser î'iaton. comme on l'a l'ait, de s'être exprimé d'une façon inexacte et incomplète partout ailleurs, de telle sorte que dans le Sophiste seul il nous aurait livré le fond de sa pensée, c'est, il nous semble, payer vraiment bien crier la satisfaction de proclamer ce dialDgiie authentique.

Aussi bien, pourrjuoi le philosophe eùt-il ab li(pii' une de ses vues les plus profondes? En soi, Aristote lui-mêmi^ ne fait

1. (. Die Prildikate, welcliePlatodon Ideen boilegt. l»ezeichnea voi'wiegend das wandellose lieharren derselben in ihrer Sichselbstglcichheit » (Uherweg). — ff Les idées ne peuvent expliquer dans la nature une réalité qu'elles ne possèdent point. Il faudrait qu'elles fussent des choses pensantes, des âmes... Pythagore et Platon passent de la matérialité dont s'étaient contentés leurs i)rédécesseurs à un monde immatériel, tout fait de contours vides, monde d'abstractions, sans rien de substantiel et de vital » (M. Ravaisson).

1. Contraint par l'évidence, Zeller a recours à une supposition toute contraire, quoi([ue également invraisemblable. « In den Siitzen des Sophista iiber das wahrhaft Seiende wird man, da sie von der spiitesteu Form der Ideenlehre,der von Aristoteles bezeugten, am weitesten abliegen. nicht eine Umbildung ihrer ursprlinglichen Gestalt, sondern einen in der Folge aufgegebencn Versuch zu suchen haben ^).

aucune difficulté de le reconnaître, le changement, résultat d'une imperfection, est incompatible avec la notion de l'absolu : et de nos jours M. Fouillée a dit précisément à propos de Platon : (c L'immobilité de l'Idée, loin d'être contradictoire avec le bien et avec la vraie puissance active, est au contraire la condition essentielle de la perfection et de l'activité, n

\\\\. [/analyse du Sophiste s'est trouvée suspendue au moment où la critique de presque toutes les grandes écoles antérieures aboutissait à ce singulier résultat de rendre pour les deux interlocuteurs « l'être plus obscur encore (pje le nonètre ».

Dans ce qui suit nous avons affaire à une nouvelle école qui repousse toute liaison entre une notion et une autre K Faut-il admettre que les choses ne sauraient en aucune façon participer les unes des autres, ou au contraire établir une communication entre toutes les Idées indistinctement?

Ainsi se trouve posé le problème fameux de la xo'.vwvîa tcov ycvtov, uu des rapports des Idées entre elles. C'est là incontestablement un point d'une importance exceptionnelle. Platon semhl'^ bien avoir été le premier à déterminer les lois de laconnaissance appelée aujourd'hui ^/Ar/^/'.^zye : jusqu'alors les ])!iiinsophes grecs n'avaient défini et étudié (pie la connaissance intuiùcc, née de l'application imuiédiati^ de l'intelligence à son objet. Sur cette route nouvelle devait surgir nécessairement la ({uestiun de l'erreur.

Ouui (|u'il eu soit, affirmer ou nier absolument toute relation, toute participation entre les diverses notions parait à notre auteur également inacceptable : de ces deux théories, la seconde en effet rend la science et le langage impossibles, tandis que la ])rcmière rapproche et identifie ce ([u'i! y a di^ plus contraire. Reste une troisième supposition : ^< les choses se comportent comme les lettres : entre les unes il y a accord, en-

1. Les critiques sont unanimes à reconnaître dans celte école les (cyniques, et particulièrement leur chef Antisthène.

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I/ŒI'VRE DE PLATON

trc les autres désaccord ». Faire cette distinction capitale dans tous les cas qui peuvent se présenter, c'est le propre, non du sophiste, mais du philosophe qui dans tous ses raisonnements s'attache à lidoe de l'être, tandis que son rival a s'enfuit dans l'obscuntc i\[\ non-être, avec laquelle il se familiarise par nu long séjour ^ ». Et cependant le dernier mot des démonstrations subtiles auxquelles nous assistons ici à propos de l'être, du repos et dn mouvement, du « même » et de (( l'autre», c'est que « dans chacune de nos idées l'être tient beaucoup de place, et le non -être iuii aiment » (256 E).

A une conclusion aussi surprenante il faut une ingénieuse interprétation. (( Nous n'accorderons pas que la négation signifie le contraire dn terme positif... Le non beau, par exemple, est l'opposition d'un être à un être, et cette opposition n'est pas moins une essence, s'il est permis de le dire, que l'être même ». Le non-être est donc aussi réel que l'être, et Thégélianisme était inventé vingt-deux siècles avant Hegel. En ce temps là déjà ces thèses aventureuses faisaient germer d'innombrables paradoxes, car l'auteur ajoute ; « Prendre plaisir à faire combattre les contraires dans ses raisonnements, ce n'est pas là une méthode sérieuse -, et elle annonce un novice qui entre pour la première fois en commerce avec les êtres » (2o9 B).

Et maintenant pour déjouer les dernières tentatives du sophiste, t[uo reste-t-il, sinon à étudier la nature du discours, de Eopinion et de rimai:!ination, alin d é'tablir la part de non-élre qui a pu s'y glisser, et cette tache accomplie, d'y enchainei* le sophiste sur lequel il est si dilïicile de mettre la main:^

Renvoyant au texte même pour tout le détail de cette curieuse exposition, nous avons liàte d'en apprécier la valeur et le caractère. « Entre rablnie de l'identité absolue et celui de li séparation absolue des Id<'es. où se fixer? où est la limite juste,

1. A ceux (|ui adiiiireiit dans cette phrast.- une profondeur extraordiDaire il n'est pas inutile de rappeler que les livres VI et VII de la Rêpublic/ur en sont tout à la fois l'éloquent commentaire et le lumineux développement.

-. Cette méthode si justement condamnée est précisément celle qui est mise en œuvre dans le Parménide.

CONCLUSIONS

infranchissable^ Question formidable où les dernières difficultés de la métaphysique sont engagées ^ ». Cette question, l'auteur du Sophiste a voulu y répondre, et la réponse a pris de telles proportions que certains commentateurs y voient le morceau capital et le but exprès du dialogue. « Si l'on me demandait, écrivait Teichmûller, quel est le fond par excellence du platonisme, je ferais passer la théorie des Idées bien après ces pages du Sophiste ». D'autres, moins hardis, se bornent à dire qu'elles comblent une lacune regrettable dans le reste de l'œuvre platonicienne.

Mais alors, comment se fait-il qu'on n'en retrouve l'équivalant dans aucun autre dialogue? que cette démonstration capitale ne soit ni reproduite ni même rappelée ailleurs? qu'aucun commentateur n'en ait soupçonné la portée*? D'où vient que Platon ne parle de cette /.oivwvia tojv ysvcov que dans une digression assez imprévue rattachée par un lien des plus lâches à l'économie générale du dialogue où elle a trouvé place? Serait-ce parce que une telle doctrine est en dehors de son système? arriver à une démonstration quelconque delà réalité du non-être, tel est le but du 5oyf;A/5/e, et pareille préoccupation est aussi peu platonicienne que possible.

D'ailleurs rien de moins précis que toute cette discussion, comme le montrent surabondamment les divergences des interprètes. L'Idée de Platon est plus et mieux ([u'un genre, c'est-à-dire une simple abstraction généralisée. Or il semblebien que nous soyons ici en pleine logique formelle, uni(iuement occupés des affinités naturelles que l'intelligence discerne entre ses diverses conceptions. « Taùro et Oztccov, écrit M. Cliaiguet, ne sont pas des réalités ontologiques, des êtres véritables, mais seulement des entités logi(|ues, des genres purement abstraits, non des termes contradictoires, mais de simples contraires logiquement conçus ». A ce compte tout se réduit à une

1. M. Janet, Dialectique de Platon, p. 116. On peut remarquer qu'un problème tout semblable est posé, mais non résolu dans le Parménide (129 D).

L'ŒUVKK DE PLATON

théorie aussi banale fîulnsignifiante, bien au-dessous del'antinoiiiie métaphysique ({iiil s'agit de résoudre.

Prétere-t-on avec d'autres critiques supposer que l'auteur a ici en vue les essences mêmes des êtres '! Un va au devant de sérieuses difficuhés. Sans invoquer à ce propos, comme l'a fait >r. Jacivson, le /wptTjy.o; tant reproché à Platon entre les Idées et los clioses, il est certain que si le Phédon, la République et le /^/^?Y(?/^^ établissent une sorte de hiérarchie entre les Idées, à titre de subordination et nullement de pénétration réciproque, c'est à coup sur dans un dessein et des termes bien différents : les rapports qui existent ainsi entre elles sont fixes et inaltérables, et c'est un do^ objets de la dialectique, bien qu'elle ait une portée plus haute, a de fixer les lois d'attraction et de répulsion qui \^<, dominent ». Voilà comment se trouve posé dans le vrai Platon le double problème de la [larticipation des Idées entre elles et des choses aux Idées.

Au reste, on veut en venir Fauteur du Sophiste 1 A expliquer, nous dit-on, ce ({ni rend la négation possible, comment elle devient intelligible : à opposer en wn w.rA l'existence du non-ètre à la sophistique qui la niait pour déduire de celte négation l'impossibilité de l'erreur. Or, le Thrétète et le Timée traduisent sans doute l'im et l'autre par le mot Oy.73:ov la notion de tout ce qne l'esprit conçoit, sous certains rapports, comme l'opposéoula pnvation de l'être: n.'anmoins qu'on dise la place ([ue peut reventliquer le non-ètre en soi dans une philosophie comme celle de Platon, orientée tout entière vers l'être, non pa^ l'ptre conçu logiquement, dernier degré de l'abstraction, mais vers le bien, c'est-à-dire vers une perfection idéale ({ui résuiiic en die toutes les qualités à un degré éminent^ Le non-être comme tel est banni de son système; Platon lui refuse l'existence ' et ne consent mêujc pas à ce que iintolligence puisse le saisir pir cette faculté d'ordre inférieur (piil nomme Vopinion ^ ; à plus forte raison n'a-t-il jamais introduit

CONCLUSIONS

mit, %/

\. République, V, 178 D.

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