Par exemple, II, 3i4A-G et VII, 341 B-E
3. Sur les doctrines secrètes maintes fois attribuées à Platon, consulter notre premier volume, p. 2i5-252.
Quant au système platonicien, ou ces lettres sont muettes, ou ce qu'elles ont la prétention de nous en révéler cadre généralement assez mal avec les enseignements contenus dans les écrits les plus authentiques et les plus considérables du philosophe.
Ou ne sera donc pas surpris d'apprendre que dans notre siècle la solution négative tend de plu'^ en plus à rallier tous les suffrages. Seuls parmi nos contem[)orains Grote en Angleirrre et M. Waddington en France, par déférence pour la tradition ancienne, se sont prononcés dans un sens différent.
Mais à la suite de ces considérations générales il ne sera pas inutile, sinon de soumettre à un examen spécial, du moins de passer rapidement en revue chacune des lettres de la collection.
Les citations morales contenues dans la première conduisent d'elles-mêmes à l'envisager comme un exercice d'école. — La seconde prête à Platon dos déclarations d'une vanité ridicule chez un auteur qui a pris soin de faire disparaître complètement sa personne même de ses écrits les plus achevés : d'ailleurs il est bien difficile de ne pas tenir pour suspecte une lettre qui donne de la « nature première » une explication aussi fantastique, explication visiblement destinée à rester une énigme pour tout lecteur non initié, une lettre qui déclare en outre en termes exprès u qu'il n'v a pas eu et qu'il n'y aura jamais d'ouvrage de Platon ». - La (luatrième est adressée à Dion : comment reconnaître l'auteur du Gonjias et de la République dans une lettre où un homme politique engagé dans une périlleuse et redoutable entreprise ne reçoit d'autre conseil que des variations sur ce thème vulgaire : u Plaire, voilà le moyen infaillible de réussir » -? - La cinquième nous représente Platon se disculpant aux yeux de Perdiccas de s'être aussi complètement désintéressé des affaires d'Athènes : est-ce bien un roi de Macédoine que le vrai Platon eût choisi pour se laver publiquementon confidentiellement de ce reproche? — Dans la sixième on est surpris de rencontrer non seulement un retour aux pra-
CONCLUSIONS
tiques les plus bizarres du pythagorisme, mais des phrases d'un tour aussi manifestement chrétien que la suivante : «Tous, dans la mesure où nous serons bienheureux, nous connaîtrons un jour clairement le Dieu suprême, maître des choses présentes et futures, et le père souverain de ce maître et de ce ciéateaur ». — Enfin les lettres IX, X, XI, XII, XIII, aussi banales qu'insignifiantes, et sur l'authenticité desquelles nous voyons des doutes exprimés dans nos manuscrits eux-mêmes, ne méritent vraiment pas les honneurs d'une discussion.
Il n'en va pas de même des trois lettres III, VU et VIII, dont il nous reste à parler et qui ont attiré à bon droit l'attention des érudits. Elles ont un but commun : défendre Platon contre des accusations qui ont du à peu près infailliblement l'atteindre. On sait en effet quele même Athénien qui jugeait la décadence de sa propre patrie trop irrémédiable pour venir à son secours, n'avait pas dédaigné de jouer un rôle actif dans les affaires de Syracuse, depuis longtemps la proie d'une démocratie ardente et sauvage: comme tout le faisait prévoir, le succès n'avait pas répondu à son attente : dès lors avec quelle irrévérence jaloux et curieux n'ont ils pas parlé de ce pédagogue assez insensé pour se flatter de gagner à ses vues des princes nés et élevés au sein d'une cour corrompue? Les Athéniens ontils su gré à Platon d'avoir doté leur patrie d'une école philosophique, la première au monde et peut-être la plus célèbro ? On l'ignore : ce qu'on peut affirmer, c'est que du vivant du philosophe et après sa mort, ses tentatives politiques ont été l'objet d'un blâme sévère, auquel il est assez naturel que maître et disciples aient opposé de multiples essais d'apologie.
La troisième lettre roule loul entière sur les rapports entre Platon et Denys de Syracuse. Le philosophe s'y défend d'abord d'avoir été le principal inspirateur de la politique du tyran, ensuite d'avoir réservé à Dion l'honneur d'inaui?urer un ^ouvernement plus juste et moins tyrannique. Non seulement l'auteur insiste sur des événements et des incidents que Denys devait parfaitement connaître, mais tout ce plaidoyer offre un
CONCLUSIONS
mélange aussi peu habile que peu vraisemblable d'abandon familier et de brusque gronderle, on pourrait dire de hautaine sévérité.
Par -oîi étendue et son importance au moins apparente, par l'intérêt qu'elle présente, la lettre septième, adressée aux parents et aux amis de Dion, occupe dans la collection platonicienne une place vraiment à part : le lecteur ne sera donc pas surpris de nous voir entrer ici dans quelques détails. Platon y rappelle comment les excès de la démocratie restaurée par Thrasv bule le frappèrent d'une sorte de vertige : aussi lorsqu'à la mort de Denys l'ancien, il fut supplié par Dion de venir en personne présider à l'éducation politique du jeune prince qui allait hériter du trùne, comment eùt-il pu s'y refuser ? Mais le tyran de Syracuse n'avait dn pliilosophe que l'apparence et les dehors : aucune exhortation n'a pu triompiier de ses mauvais instincts ; Dion devenu son ennemi est tombé victime d'une lAche conspiration. Sises amis songent sérieusement à conserver le pouvoir, qu'ils se fassent craindre, surluul (ju ils se fassent respecter. Puis, revenant en arrière, Platon entreprend de Justifier ses derniers voyages en^Sicile et la témérité avec laquelle Dion s'était jeté dans une campagne dont le dénouement devait être pour lui si tragique.
Disons-le de suite, ces pages historiques ne sont pas d'un écrivain vulgaire. L'auteur sait à merveille animer son récit et mettre en scène ses personnages. D'ailleurs point d'invective bruyante contre les tyrans et la tyrannie, point d'apothéose déclamatoire de la sagesse et de la science des philosophes, double indice ordinaire des compositions analogues sorties de l'officine des rhéteurs. Rôle des courtisans et des mercenaires à la cour de Syracuse, caractère dissimulé et vaniteux de Denys, rêves politiques et mécomptes de Dion, tout y est dépeint par quelqu'un qui a vu de près le gouvernement d'Athènes et a été initié aux affaires de la Sicile. En revanche, les redites sont nombreuses, les digressions se greffent sur les digressions, et l'on discerne mal à quel plan d'ensemble se rattachent des développements aussi mal coordonnés. En outre, si jamais le?
circonstances ont pu déterminer Platon à rompre avec ses habitudes de composition pour laisser lui-même à la postérité une notable partie de ce qu'on pourrait nommer son curriculumvddB, est-ce à Tcxpérience qu'il en aurait ainsi appelé, lui le philosophe de l'idéal, pour établir et justifier ses théories? aurait-il passé entièrement sous silence son œuvre scientifique et notamment l'école qu'il avait fondée et dirigée avec tant d'éclat ?
Ce n'est pas que la philosophie soit totalement absente de cette lettre : tout au contraire, au milieu du récit surgissont brusquement rà et là des réflexions abstraites d'un tour Fort inattendu. Bien qu'à la fin de sa vie Platon semble avoir penché de plus en plus vers une sorte de mysticisme, les déclarations auxquelles nous nous heurtons ici n'en sont pas moins pour étonner. Et d'abord que penser de la leçon de logique que voici : (( Il y a dans chaque être trois choses qui sont les conditions de la science : le nom, la définition et l'image... Vient ensuite la science elle-même, rintelligence, l'opinion vraie... Enlinen cinquième lieu ce qu'il s'agit de connaître, la vérité^ ». Rapprocher ainsi la définition et l'image, confondre la science et l'opinion vraie, ne plus se souvenir que l'Idée est le terme naturel et l'objet suprême de la connaissance, est-ce parler comme Platon ? Selon la remarque de Cousin, les habitudes du langage péripatéticien se trahissent dans les développements qui suivent, et où l'on rencontre sur les incertitudes du savoir et du raisonnement humain une théorie remarquable à coup sur, mais inconciliable avec l'enthousiasme de Platon célébrant la puissance et les bienfaits de la philosophie.
La surprise redouble en face des conséquences tirées d'aussi singulières prémisses. « Cette insuffisance radicale de la méthode, écrit l'auteur, interdira toujours à un homme sensé la témérité d'ordonner ses pensées en une théorie, et en unethéorie irrévocable, comme cela arrive quand elle est une fois fixée par l'écriture. » La philosophie doit donc être l'ob-
jet d'un enseignement secret et mystérieux. « Pour ceux qui ont rédigé ou qui rédigeront ce qu'ils croient être mes vrais principes, qu'ils prétendent les tenir de moi-même ou d'autres, je déclare qu'ils ne peuvent en savoir un mot. Je n'ai jamais rien écrit et je n'écrirai jamais rien sur ces matières K » Dans LUI accès tardif de misologie, Platon vieillissant aurait-il donc renié ce qui fait sa gloire, et souhaité de faire tomber dans l'oubli les chefs-d'œuvre destinés à immortaliser son nom? Ave.; Cousiii nous nous refusons absolument à supposer que l'auteur iliî Phédo)i, de la République et du Timée ait jamais conçu etsiirné une aussi ridicule et aussi inulihi rétractation.
La liuiiieiiie IcUre, complément de la septième, est loin d*avoir la nu-me portée, mais ne prête pas non plus aux mêmes criliijuo?. Rica (le plus sage que les conseils donnés aux parents et aux amis de Dion |)Our rendre la paix et la prospérité à Syracuse menacée d'une anarchie irrémiMliable, et les éloges décernés à ce propos à Lycurgue et à ses institutions sont conformes à l'esprit dominant non seulement de Platon mais de toute l'école socratique. En revanche voici où se trahit le faussaire. La solution politi({ue la plus chaudemont recommandée dans cette lettre, c'est l'établissement à Syracuse d'une sorte de triumvirat roval. où entrerait notamment le fils de Dion. Or l'iii'^toire nous appreiiJ que ce jeune homme mourut du vivant même de son père. Comment imputer ii Platon l'ignorance que suppose un pareil anachronisme ?
En résumt'. et pour conclure sur ce point spécial, de la Grèce du v^ et du iV^ siècle avant notre ère il ne nous est j^aivenu aucune lettre d'une autlieniicité indiscutable : de plus ou ne voit pas comment cette collection certainement incomplète aurait été constituée ou par Platon lui-même ou assez longtemps après liù pir ses pr^mif^rs éditeurs. Ce qu'elle contient d'intéressant au point de vue philosophique nous donnerait une idée plutVt inexacte et faus«e de l'enseignement platonicien. EnOn
CONGLUSIOxXS
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de Texamen sommaire auquel nous venons de procéder il résulte que les lettres mêmes dont sur tel ou tel point particulier on aimerait à invoquer le témoignage, en raison du ton de sincérité qu'elles semblent offrir, portent tantôt dans l'esprit qui les a dictées, tantôt dans les erreurs matérielles qu'elles contiennent, des traces assez évidentes d'une origine postérieure. Les plus importantes remontent sans doute aux premiers temps de l'ancienne Académie, mais « il est impossiiile d'admettre ({ue flaton si avare dans ses ouvrages d'informations sur lui-même, ait composé exprès des Mémoires dans un cadre qui devait être si peu de son goût. Ces lettres ne sont qu'une forme artificitdle donnée à des renseignements historiques sur la vie, la personne et les tendances du grand philosophe K n