‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 287 sur 343 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

IMPORTANCE ET DIFI ICIT.TES DU PUOPJ.EME

Placée en face de la coll-'ction platonicieiine, telle que l'avait constitut'e la tradition, la criti(|ii<^ moderne devait se })roposer avant tout (Van discerner les éléments sûrement authentiques. Mais à cette première tache s'en est jointe une seconde: essayer de dé'terminer la succession chronologique des dialogues. Il va de soi (pi'il ne sagit pas ici fl<^ l'ordre dans leijuel ils ont été publiées, au sens moderne de ce mot : des raisons de diverse nature ont pu engager l'auteur à ne faire d'abord connaître tel de ses écrits que dans un cercle très restreint. 11 s'agit moins encore de Tordre arbitraire et d'ordinaire faussement svstéma-

tique (psi a été> adopté tour à tour par h^s divers criti^pie^ pour éditer, commenter et exj'liqucr les œuvres du maître. Co que nous voudrions connaître, ce qui aurait pour nous un intérêt exceptionnel, r'est l'orrire dans lequel ils ont été [conq)osés, le

seul qui nous remette sous les yeux le développement naturel d'un esprit toujours agissant, toujours en progrès.

Vwe ceinblable préoccupalion, iccunnaissons-le, est assez récente. Elle apparaît à peine dans Tantiiiuité \ et au siècle dernier encore elle eut été jugée sans doute aussi illusoire qu"inutile. C'est de nos jours seulement que la chronologie en général a été estimée à sa juste valeur et si en nous permettant de suivre pas à pas l'histoire des idées, des mœurs et des institutions elle jette >ur l.i marche de Tesprit humain une vive lumière, elb3 n'est pas moins précieuse (juand il s'agit d'apprécier la carrière d'un homme illustre. Le génie, a-t-on dit. n'est qu'une longue patience, et il n'est pas indillVient pour nous de savoir avec précision par (pielles étapes successives l'intelligence d'ailleurs la plus heureusement douée a conquis avec la perfection de Fart le prestige de la renommée.

« Fi"urez-vous im musée où seraient réunis non seulement toutes les toiles de Raphaël, mais tous ses dessins, en un mot son œuvre tout entière, depuis ses premiers essais à l'école du Pérugin jusqu'à la Transfiguration. Quoi de plus curieux que de suivre une à une toute les transformations de son merveilleux talent, de le voir se dégager par degrés du genre péruginesquepour se faire une manière plus libre, plus simple, plus variée, plus originale, s'inspirer des autres grandes écoles de ritabe, de Léonard, de Masaccio, de Michel-Ange, jusqu'à ce ([u'enlin il arrive à la grande manière de la fin de sa vie, où peut-être il était au moment de se transformer encore. Au contraire représentez- vous Pieuvre de quelque autre grand génie, et pour passer de la peinture à la poésie, je choisirai Molière : représentez-vous une édition de son a^uvre ({ui commencerait |)ar les Femmes savaiites et finirait par les Précieuses ridicules, où un éditeur bizarre se serait passé le sot caprice d'accoupler en trilogie AinpJiitryon, V Avare et Psyché, sous prétexte que les

1. On voit par exemple les éditeurs anciens de Démosthène, s'aidant de la date des divers événements mentionnés dans les harangues politiques du arand orat(mr, chercher à en retrouver la succession naturelle : mais ils V avaient renoncé pour ses plaidoyers.

Platon, t. II,

l/ŒUVliK DE PLATON

deux premiers sont huilés de Piaule, et lous les trois d'auteurs anciens : que diriez-vous duu tel arrangement et de raj)plicalioa qu'on en pourrait faire à l'ieuvre de Racine ou à celle de Shakespeare'? Si donc il y a quel.jue chose de clair au monde, c'est que le seul ordre fjui ait d-^ l'inli'i ri et de la vérili' dans l;i suite des œuvres d'un poète ou d'un artiste, c'est l'ordre instori(|ue ' ». La philosophie ('videmmenl ne t'ait pas ici exceplion, et Ton traiteiait avec une juste rigueur ({uicmniue éditant Descartes placerait les Principes en tète du ])remicr volume, réservant le Discours de la métfwde pour le d<'rnier

J'ajoute un-:' seconde remarque : depuis ([ue la critique a cessé d'être purement e>tliélique, comme au tenq)S de Rollin et de i^a Har[)e, de[)uis qu'elle a eu riieureuse pensée d'a})peler 1 histoire à son aide, la biograjjhie d'un écrivain emprunte son plus vif attrait aux détails relatifs à la naissance, à la composition, à la publication, à la ditfusion deses écrits. L'an ti(|uité elle-même n'a pas été oubliée dans cette révolution du goût, et d'un bout à l'autre de l'Europe des légions d'érudits ont d('pensé une sairacité in^t'nieuse et un labeur intini à marquer la succèssion exacte des odes de l'indare, des discours de Lysias et des drames d l^uripide.

Mais s'agit-il d'ouvrages [ihilosophiques élevés par leur objet même au-dessus des phénomènes contingents et transitoires delà vie réelle? de prime abord on est tenté de se persuader que de pareilles recbeiches sont sans raison d'être. Tandis que le reste des hoiuines est étroitement mêlé aux ('vénemcnts du dehors et en subit l'inévitable contrecoup, la [)ensée du philosophe ne relève ([ue de l'idéal sur le(p]el est iixé son regard : m le temps ni l'espace ne semblent avuirth^ prise sur elle. Sans doute : mais cette marche même vers l'absolu, r, àvw -opciy., selon la belle et forte expression de Platon, a ses pliases et ses péripéties inattendues : tantnt le [)enseur avance, porté par son enthousiasme, tantêt il recule comme arrêté par des obstacles invisibles: et le but même qu'il poursuit peut être comparé à

1. l'rcface de la traduction des œuvres complètes de Platon, par A. Saisset.

1 -M l' 0 1{ r A X C F. E r i . ! I I' I C U L T E s DU PROBE É M E 323

ces cimes des Alpes qui ne resplendissent à un moment donné dans l'azur que pour s'envelopper quelques instants après d'un inqjénétrable brouillard.

Puis, (piand nous sommes en présence de systèmes qui ont passionné pendant des siècles l'élite de l'humanité (et qui oserad contester au j)latonisme ce privilège'?), n'y a-t-il pas un intérêt psychologique de premier ordre à se rendre un compte exact de leur formation progressive, à discerner les éléments d'origine diverse (jui sont successivement entrés dans la construction d- l'édilice? Or les historiens de la philosophie sont d'accord j)our constater (pje le mérite de idaton le plus incontestable a été de fondre dans un harmonieux ensemble toutes les vérit('s partielles découvertes depuis deux siècles par ses devanciers. Seulement dans cette féconde synthèse quelle })art faire à l'aetion personnelle de Socrate, aux théories dlïéraclite, aux démonstrations et aux rêveries de Pvtba^ore -^ Telle est la ({uestinn importante, mais aussi obscure qu'importante dont la science moderne cherche impatiemment la solution : or qui ne voit par combien de c Hés elle touche à celle qui nous occupe m"! Quel est le dialogue où Platon n'ait pas fait acte de philosophe et qui par conséquent n'ait rien à nous apprendre sur la lente évolution de sa pensée?

Mais pour retrouver cette succession chronologique, par quelle méthode procéder ^ ? recourir à un raisonnement à priori, faire intervenir des coiijecturos toutes personnelles, parait téméraire et chinKudque ; malheureusement combien sont rares et incomplètes les données de riiistoire! combien incertaines les conclusions qui se dégagent des textes eux-mêmes?

1. il va de soi que cette enquête est subordonnée d'une façon absolue aux procès d'authenticité qui pourraient être soulevés, ainsi que le déclarait déjà expressément l'auteur des Prolégomènes à la philosophie de Platon (eh. 20) : "Iva tV àXr/Jf, xà%a txâOwpiEv, cIucoiaîv TrpwTovTroro: ct(7iv ot vôOotxal to-jtwv TV Ta^.v |xr, :;r,Tr,(7(ofA£v. Cependant rien n'interdit de poursuivre de front deux recherches aussi étroitement connexes, et de fait la plupart des platonisants de ce siècle ont répété dans les mêmes termes ou dans des termes à peine dillerents ce qu'avait aflirmé Sehieiermachor : « Die Untersuchungen ubor die Echtheit der AVerke gehen Hand in Iland mitdenen uber die Iteihenfolgo. » — Cf. Susemihl (I,p. ix).

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L'ŒUVRE DE iLATON

Il n'est pas surpreiuuil que plusieurs d'entre les plus célèbres écrivains de l'antiquité aient songé à défendre leurs écrits par une liste dressée à l'avance contre les ouhlis de l'ignorance, les mé[)rises des copistes ou les calculs des faussaires : utiles exemples qui, s'ils fussent devenus la règle, auraient prévenu bien des doutes, et épargu»' notamment aux amis de la philosophie grecque plus d'une stérile et ingrate polémique. Epicure, dit-on, avait fait mieux encore; en vue de couper court aux discussions de priorité qui dés lors ne manquaient pas de s'élever entre écoles rivales, il avait pris soin de consigner une date à la On de chacun de ses écrits. Cette heureuse ins[)iration, Platon, moins déliant, ne l'a pas partagée, et pour établir un ordrequelconcpie entre ses nombreux dialogues, éditeurs et critiquesensont réduitsàsuivrelatradition des manuscrits ou kurs préférences individuelles. Aussi Ton ne peut s'empêcher de sourire lorsipi'on entend un moderne déclarer avec assurance qu'il vient endn dj retrouver ce que personne n'avait su découvrir avant lui, à savoir la seule disposition vraiment capable de donner la clef des écrits du grand phil()So[)he. en même temps que l'enchaînement naturel de ses pensées. Si cette prétention était le moins du monde justifiée, quelle faute de la part<le Platon d'avoir négligé aussi complètement de léguer à ses contem[)orains le fil d'Ariane indispensable pour les orienter à travers le dédale de ses théories!

C'est qu'en effet, sur ce point, il est tout à fait inutile de consulter ses dialogues, (|ui non seulement nous laissent sans réponse, mais semblent se jouer comme à plaisir de toute tentative de classification '. De l'aveu de leur auteur, chacun d'eux forme un tout achevé, un organisme vivant et indépendant, sans liaison nécessaire avec une publication antérieure ou postérieure ; chacun doit s'ex[)li(iuer par lui-même, car par l'effet d'une disposition qui manifestement n'a rien de fortuit, Socrale

i. « Not one of the dialocrues afTords aiiy positive internai évidence showing the date of its composition: nor is there any good extraneous testiniony to détermine the date of aay one among tliem » (Grote).

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