LES VOYAilES PF PLATON
Rentré dans sa ville natale après une absence qui n'a pas dû être de très longue durée, rendu à sa vocation première et redevenu arl)itie de sa destinée, Platon suivra-i il pas à pas les traces de son maître?
Socrate ne devait sa sagesse |qu'à lui-même et à ses propres réflexions ^ : il est vrai que cette sagesse, jugée des hauteurs de la mi'taphysique. avait quelque chose d'étroit, ou si Ton aime mieux^ do [topulaire et do timide I! avait exploré d'un pas sur certains domaines de la pensée, ceux qui touchent de })rès à la direction quotidienne de la vie ; aller plus loin. Franchir ces modestes limites, c'eut été à ses yeux une imprudence ou une impiété. Contre les so[)histes sos contemporaiiis.il soutenait une lutte où brillait d'ailleurs avant tout la subtilité du génie atti{[ue : les systèmes d'autrefois, qu'ils saccordassont <»u non avec son tour d'esprit personnel, l'avaient laissé profondément indiilerent.
Tout autre était Platon. Sa vive intelligence s'était enrichie de tout ce que pouvait otfrir alors l'édutation la plus complète et la plus libérale. Si avant ([u'il lut entré dans la pensée de son maître, quoique respect qu'il eut pour elle, ses efforts di'vaient tendre non pas à contiinier sculernont, mais à ét(Mi(h'o, à développer en tous sens l'ieuvre de Socrate. Mieux (ju'Aristote, à qui il n^ianque cette imagination gracieuse, àme des épopées d'Homère et des fictions de la mytliologie, Platon est un résumé vivant du génie hellénique -: sa doctrine, riche en réminiscences de tout genre, ressemble ;\ ces lleuves qui tout en jaillissant à flots pressés de leur source n'en reçoivent pas moins le lonu de leur cours de continuels affluents.
i. 'IJaautov io'..:;r'7âar,v, disait fièrement de lui-même Heraclite : Socrale pouvait s'approprier cette devise du sai^^e d'Eplièse.
In dem einen Platon woliiit gleiclisaui ganz liellas zusammen »
(Gladisch).
Que de bonne heure il ait eu le tempérament et Pambition d'un chef d'école, c'est ce que l'on serait mal fondé à contester. Quel intérêt n'aurions-nous pas dès lors à être instruits de sa situation au milieu de ses condisciples, lorsqu'eut disparu celui dont la bonliomie spirituellcet piquante servait de trait rrunion entre des esprits venus des points les plus opposés? l\oc(tnuaissaienl-ils Platon pour le plus éminent d'entre eux, comme il Pétait en effet ^ ? Sur ce point les biographes sont muets : toutefois est-il téméraire de penser que sa jeunesse, ses allures aristocrati(]ues, je ne sais ([uelle fierté native de caractère ne lui permettaient pas de réussir imnn'diatemeat dans la tâche où avait ('choué Euclide? Quel(|ues indices nous mettent même sur la voie de m('sintelligences que le temps ne fit qu'accentuer.
Si l'on en croit Athénée, Platon, dans un banquet où il avait réuni les disciples de Socrate pour leur pro{)oser d'accepter sa direction -, ayant bu à la santé d'Apollodore lun d'eux, s'attira cette verte rt'ponse : a J'eusse préféré recevoir la cigué' des mains de Socrate que cotte coupe de celles de Platon».
Comment triompher de ces jalousies mesquines ? comment réduire au silence dos rivaux tout prêts à devenir des adversairf^s ? comment surtout en gardant une religieuse fidélité aux enseignements de Socrate, leur donner non seulement pour l'Athènes du iv*' siècle, mais pour la pins lointaine postérité ce comph'miMit de grandeur, de force et d'éh'vation qu'ils attendaient encore ? A toutes ces quesliuns la fondation de l'Académie servira de r('ponse, mais le jeune philosophe aura garde de se poser en maître avant le jour où en possession de théories
1. N'est-ce pas à lui-même et au r<')le qu'il ambitionnait que Platon songeait lorsque dans le Phédoti (78 A), à cette question de Gébès ; — u Maître, puisque tu nous abandonnes, où trouver le bon enchanteur qui nous est nécessaire? » — il fait répondre par Socrate : « La Grèce est vaste, et l'on y trouve un Lirand nombre d'iiommes habiles. D'ailleurs il y a bien des pays étrangers, (],u'il convient tic parc^Mirir et de fouiller pour y découvrir un tel trésor. Il faut aussi que vous le cherchiez ]>armi v.ius, car peut-être ne trouve rez-vous personne i)lus capable de s'acquitter de cett<'' tâche que vousmêmes, ■•î
-2. l'ripnosoph., XI, DOT V> : Uïi-r.yj 7;apsxa>£'. [rq àO'jasTv a-JToO:, êo: r/avo:
LA VIE DE PLATON
à la fois plus compréherisives et plus hautes, il aura conru un système où seront harmonieusement associées les vérités éparses dans les doctrines antérieures.
Seulement où trouver le moyen de s'initier aux progrès déjà accomplis par Tesprit humain 1 Tous les chefs d'école de Tâi^^e précédent, Parméiiide, Heraclite, Démocrite ont disparu de la scène, sans laisser de successeurs capables de continuer leur œuvre ; leurs livres sont rares, d acijuisition coûteuse et difficile : ni rois ni républiques n'avaient encore créé ces magnifiques collections littéraires et scientifiques dont Alexandrie, Pergame et Rome se montreront bientôt si fières. Une voie restait ouverte, celle des voyages. Qui devra s'y sentir plus attiré que Platon, si largement comblé des dons de la fortune et non moins avide de légendes mystérieuses que de théories savantes:* Socrate, dit Le Clerc, n'était jamais sorti de la Grèce : Platon voulait s'assurer s'il ne trouverait pas ailleurs, dans les leçons de (pielque autre instituteur des hommes, quelques vérités secrètes ins[)irées par un autre génie. La môme pensée a été exprimée par un célèbre érudit avec plus de profondeur : « C'était le temps des voyages philosophiques : on bravait la fatigue pour aller chercher la sagesse ou ce qu'on prenait pour elle : et l'amour de la vérité lançait dans des entre[)rises où Tamour du gain, encore peu inventif, n'eut pas osé se hasarder ^ 11 y a dans ces excursions lointaines quelque chose de romanesque qui nous les rend à peine croyables. Nous ne saurions nous imaginer qu'à ces époques reculées, où la géographie était si peu perfectionnée et le monde encore enveloppé d'obscurité, des philosophes pussent par l'elfet d'une louable curiosité quitter leur patrie et parcourir, malgr*' mille obstacles et en traversant des régions inconnues, des parties considérables de
1. Tout apocryphe qu'elle soit, la XI' l»>ttre platonicienne mérite peutêtre quelque créance pour l'assertion que voici : xa\ vjv 7:dcv-:a xivo-jvwv sv taî; 7rop£'!a'.; iai: [xôttoc (358 E). Aussi un écrivain du xvf siècle, Leroy, vante-t-il u le philosophe estimant peu. pour le désir (ju'il avait de sravoir, les dangiers qui lui en pouvoyent advenir, estant lors le monde divisé en plusieurs seigneuries et la mer couverte d'escumeurs et de coursaires. »
PÎ,.\TON APRES LA MORT DE SOCRATE 71
l'ancien continent. Mais on ne peut pas nier tous les faits qui embarrassent, et ceux de ce genre se multi{)lient chaque jour, à mesure qu'on approfondit l'histoire ancienne de l'Orient V»
Sans doute, mèm(* chez Platon, le Grec ne man(iue aucune occasion de se distiuii^uer du barbare, et daffirnier comme une vérit(' indiscutal)le sa supériorité sur tout ce (jui n'est pas lui : mais c'est en môme temps un esprit curieux, avide de progrès; sans le dire tout haut et j)arfois en céb'brant plus que de raison son originaliti' personnelle, il fait discrètement d(>s emprunts aux coutumes et aux croyances des [)euples qui Tavoisinent. Celte race hellénique, forcée par les conditions économiipies de son sol à vivre en relations continuelles avec l'étranger, est une race de hardis marins, doués d'un esprit d'initiative et d'aventure ([ui enverra des colonies sur tous les rivages. Rien différent, le Romain ne sait rien et ne veut rien savoir de ce qui di'passe l'iiorizon de sa pensée : plus tard la défense du territoire l'appellera de la Calt'donie a ri\gypte, et des colonnes (rilercule aux limites de la Pannonie : niais à aucune épo({ue,et moins en^^ore avant son contact avec la Grèi^e, il n'entreprendra d'enquête intellectuelle approfondie sur les peuples soumis à son em[)ire : il lui suffit de les savoirdomptés et obéissants.
En Grèce au contraire, et à Athènes surtout, quel ne fut pas en tout temps l'attiaitde la nouveauté? Sauf à Sparte, partout on se presse autour de fpiicon(pie apporte des connaissances ou des lumières nouvelh^s : les sophistes si ;ipplau(lis venaient tous <le contrées j^his ou moins éloignées-. Depuis le temps
1. Aliol Ili''nm-ai. — On lit dans les conseils adressés à Dénioniquc pnr Isocrate, un contemporain do Platon : « X'JK'sitez pas à entreprendre un lonj4 vovaj^e pour vous rcndi-e auprès di^s liommes qui font profession d'enseiîïner des clioses utiles. Lorsque les connner<:ants traversent «le si vastes mers pour accroître leur fortune, il serait honteux pour les jeunes ^ews lie no pas affronter sur terre les voya^ros qui Hoivent eio'irhir leur intelli<îence. » Les recommandations d'Archylas n'étaient pas moins pressantes.
2. Lu mot suffit à l'un des hiograph-'s de Pythaprore pour expliquer son succès extraordinaire à Crotonc. On accourut pour l'entendre, dit-il. â)ç àv- 5po; à;;'."/.op.r/o-j 7:oA'J7i)àvov.
LA VIE l)F. PLATON
d'Homère, c'est un titre d'honneur de ressembler à cet Ulysse lequel, selon la traductiini d'Horace, i
mores homiiiuni mulloruin vidil et urbcs.
C'est qu'à la curiosit.' le Grec joint la linesse et au d.'sir de voir le don de rétléchir. Or au témoignage d'Aristote ', jamais cette aviditr intellectuelle ne fut poussée plus li)in que dans le siècle qui suivit les guerres médiques.
Eidin s'il est manifeste que les voyages dans le monde ancien étaient moins rapides, moins aisés, moins surs ([u'aujourd'hui, néanmoins on aurait tort de se les représenter comme particulièrement coûteux ou toujours complii[ués de difficultés insurmontables. Du Pirée à Egine la traversée contait deux oboles (de trente à ([uarante centimes) : du Pirée en Egypte, deux drachmes (entre deux et trois francs) -. Des caravanes sillonnaient l'Asie en tout sens^ et Hérodote décrit avec une précision surprenante la route qui à travers le pays des Scythes reliait la Grèce aux régions qu on appelait hyi)erboréennes. Dès les temps les plus reculés de xv^ livie de VOdys^rc en fait foi) les Phéniciens, marchands avisés ou audacieux corsaires, abordaient à toutes les cotes, à toutes les îles de la Méditerranée, servant ainsi de trait d'union entre l'Orient et l'Occident. \:n obstacle peut-être plus si'rieux, c'était la diversité des .langues ; mais Hérodote lui-même nous apprend comment il s'était formé en Egypte une classe spéciale d'interprètes, et l'exemple des géographes et ;v^'>^V'V/^/eM>^*'^^i^'c ^"^ le touriste d'aujourd'hui trouve à peine pour se renseigner des facilités plus grandes ([ue ses émules d'auti'cfois.
En fait, il n'est pour ainsi dire aucun homme d'Etat, aucun léL^islateur de l'ancienne Grèce, que la tradition ne fasse voyager