II
mettre en lumière la portée sociale de renseignement de Socrate, le Prolagoras et VEiitJnjdèmc: conjectnies plausibles si l'on veut, mais ([ui ne nous apprcument aljsolument rien de précis sur la date de ces divers dialoi^ues. T)\ailleui?, à vin-tquatre siècles de distance, il est aussi l'acile de nt'giii^a'r une allusion où elle existe ([ue d'en supposer où il n'en existe pas.
Quelques passages, il est vrai, autorisent des conclusions plus positives. Ainsi dans le Gorgias fi-T:] K) Socratc rap[)elle discrètement une des circonst mets de sa vie qui lui (lient le plus d'honneur, je veux parler du jour où cliargi' de diriger les débats de 1 Assendjlée dans la({uelle [)assaient en jugement les vainqueurs des Arginuses, il refusa démettre aux voix leur c ardanmation. Ijntlev et Bœckli eonsidèrent le 1"" livre des Lois comme postérieur à -J-'iO, date présumée delà victoire des Syracusains sur les Locriens qui s'y trouve mentionnée (bliS Hj. Deux phrases, lune de la Républitiue (I, 3."]n A), l'autre (hi Ménon (90 A),nes"expliquei]t ([ue du vivant d'Isim'uias de Tlièbes, leijuel mourut en 382. Le Ménexène suppose la [laix d'Antalcidas (387 i, et le Ban<jHrt\%\ \) faitîdlusion à la dispersion des malheureux habitants de l'Areadie par les Lacédf'nmniens (38j;. Dans ces derniers cas, comme on le saisit s;in> peine si l'on rétléchit que Soerate est au noml)re des interlnculeurs, nous sommes en face d'anachronismes manifestes, commis, un peut le croire, sous l'impression encore présente de ces divers événements, car [)lus tard ces d('rogations à la vraisemblance non seulement couraient risque de n'avoir aucun ^^ens pour le lecteur, mais certainement ne seraient même juis venues à la pensée de l'auteur. A l'heure où ces faits occu[)aient roj)inion. une- inadvertance plus ou moins inconsciente de récriv;!iu est assez explicable; une addition posté-rieure et rélléchie dan- un texte déjà existant l'est beaucou[) moins ^ Dans l'antiquité cer-
l. On lit cependant dans la thèse savante de M. lîonnet sur Gr('';joire île Tours : « Même la mention d'éveneuientshistoriques dont la date est connue ne prouve pas absolument que le livre où elle se trouve soit postérieur à ces événements, parce que comme on le voit par les citations réciproques et par certaines apostille> qui ont toutl*:' curactére d'ndditinns faites npr^s
tains critiques peu bienveillants ^ avaient pris prétexte de ces anachronismes pour accuser Platon d'une ridicule ignorance : parmi les modernes l'illustre philosophe a trouvé des juges moins sévères, et jusqu'à des approbateurs '-.
11. — Ajoutés aux données extrêmement vagues de la tradition, les renseignements que nous venons de recueillir laissent encore un vaste champ aux hypothèses ■. Un érudit contemporain, ïeiehmùller, las, selon son expression pittoresque, de voir les critiques ballotter les dialogues, comme les pions d'un échiquier, d'un point à l'autre de la série chronologique, se mit en quête d'une méthode nouvelle capable sinon de supprimer, du moins de restreindre dans des limites connues les incertitudes du [)roblème. Pendant, dit-il, (ju'Arislote cultive une philosophie abstraite qui ne descend presque jaiiiais de la sphère spéculative, et ({ue Cicéron développe ses théories dans des cadres tout artificiels, Platon a une philoso})hie vivante qui recherche plus qu'elle ne les fuit les points d'opjiosition ou de contact avec les opinions et les hommes du jour. L'auteur du Gorgias et du Banquet, loin d'être un homme de cabinet qui ignore ce qui se passe autour de lui, se tient en contact incessant avec le mouvement d(^s mœurs et des idées. Aussi d'une part ses ouvrages
coup, Grégoire avait l'iiabilude de retoucher ses ouvrages déjà achevés et peut-être môme publiés. » Telle était, tout nous le prouve, la coutume générale de ranti(iuité.
1. Par exemple, Aristide et Didyme qui nous sont représentés comme
2. « Dit' Angst vor Anachronismen bei humoristischen und satyrischen Darslellungen ist ûberhaupt nicht Sache der Kunst, sondern der Pédanterie.. Der Anachionismus und die Allusion gehoren wesentlich zum Kunstcharakter der platonisclien Dinloge. und der erste ist weder ein Fehler, nocii ein zufiilliger Reiz » (Teiclimûller).
W. Nous parlerons plus tard des rapports entre la philosophie de Platon et les écoles qui s'étaient fondées à c«tté de la sienne. Uberweg a fait preuve d'une étonnante érudition dans les pages où s'appuyant sur ce que nous savons <ie Théétète, d'Euclide, de Théodore le mathématicien, de Soerate le jeune, et en général de l'école dcMégare, il essaie d'établirque le Théétète est très postérieur à la fondation de l'Académie. Mais il nous a paru inutile de discuter des suppositions à peu près dépourvues de toute base positive.
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L'ŒLVllE DE PLATON
nous font voir à coté du dialecticien et du moraliste, l'homme et le citoyea dWtliènes. engagé dans toutes sortes de dissidences et de [>olémi([ues : de l'autre il est impossible (jue les personnages très réels, loués ou combattus dans ses écrits sans doate parce qu'ils Tétaient dans son enseignement, n'aient pas noté avec complaisance ses éloges ou répondu avec vivacité à ses attaques. Cette double considération jointe à ce fait que maint diaîogue a du être inspiré à IMaton par les ({uestions de ses élèves ou par les objections de ses adversaires, a donné à Teicli millier l'espoir vainement entrevu et caressé avant lui de tirer de Toeivre si étendue du philosophe l'iiistoire eonipiète de sa vie et de sa penst'e. Tel est l'objet du volume ([u'il a intitulé : Querelles littéraires cm iv" siècle avant Jésus-Christ \ Noiume ou il s'est appli([ué à reconstruire au prix des plus patientes recherches la suite des rap{)orts que Platon a entretenus avec les plus mar([uants d'entre ses contemporains. Disons iinnK'diatefiient (pi'on yrencontre une foule de rapprochemenls exposés avec beaucoup (ragrément et aflirmés avec une assurance capable de créer l'illusion d'une conviction, à défaut de cette conviction elle-même : notamment ces trois grandes figures de l'Athènes d'alors, Iso.rate, Platoii et Aristute, c'est-à dire le rhéteur [ilus ou moins empliatique, l'idéaliste élevé et l'exact observateur, y sont dépeintes et caractérisées avec une finesse vraiment surprenante.
Voici maiiitenant, au point de vue de la question cpii nous occupe -, quelques-uns des résultats qn'avec un peu trop de iiàte sans doute Teichmullcr s'était flatté d'avoir mis par ce procédé au-dessus de toute discussion.
1. LUerarische Fe/iden im vierten Jahrhundert vor Chr., où se lit entre autres ce qui suit : « Im Bediirfniss grosserer Anschaulichkeit fiir die Ki-Ii-enutiiiss des Ilistorischen und in einer perspectivischeii Betrachtiings- Aveise der menschlichen Dinge... will ich immerneue Ilfirmonien entdecken. bis das ganze Leben und Donlven Platos aus den Dialogen selbst offen /u TagG gobracht ist ».
2. Nous avons donné plus liant (p. 136 et suiv.) une analyse complète des vues de Teichmiiller sur l'œuvre platonicienne. Le lecteur est prié de vouloir bien s'y reporter.
LES METHODES PROPOSÉES
Dès son entrée dans la carrière Platon, frappé de Pascendant funeste que plusieurs sophistes avaient acquis sur la foule, les uns par leurs discours, les autres par leurs écrits, a tourné en ridicule le fol orgueil des premiers, puis mis dans la bouche de tel ou tel de ses interlocuteurs les principaux arguments des seconds, afin de se donner ensuite le malin plaisir de les réfuter à son aise. Aujourd'hui en pareil cas nous croyons utile et même nécessaire d'indiquer tout au long nos références : Platon s'est affranchi de cette obligation, persuadé qu'aucun de ses lecteurs n'était menacé de s'y méprendre, et que chacun discernerait de lui-même où visaient ses coups. C'est même ainsi, ajoute Teichmuller.que s'explique de la façon la plus satisfaisante l'absence de conclusions d;ins bon nombre de dialogues : content d'avoir victorieusement démasijué rerreur, liaton s'en remettait à l'avenir du soin de faire briller la vérité.
Puis à la mort de Socrate, il quitte Athènes : ses dialogues désormais portent la trace indéniable de ses voyages, et le Phèdre ^ notamment nous montre en lui un homme qui connaît l'Egypte et qui a (|ualité pour en parler. La tête pleine de réformes politiques, il écrit les cinq premiers livres de la République, dont quelques pages sont vivement prises à partie en 300 par Aristophane dans \ Assemldée des femmes '-. S'il se rend à Syracuse, c'est afin de gagner iJenys l'ancien à ses théories: et enelîet, d'après Plutarquc -, le philosophe ne cesse de représenter au tyran que la prospérité des trônes et des* peuples a pour unique fondement la justice. Les inqiressions profondes qu'il rapporte de cette infructueuse tentative éclatent comme malgré lui dans les cinq derniers livres de cette même R('[)ublique : ainsi pour réaliser son Etat idéal il n'a plus d'autre espoir ([ue dans les fils et les héritiers des rois ses contemporains ^ : plus loin ^ des allusions formelles aux doctrines et aux
2. Teichmiiller croit retrouver la preuve du fait jusque dans la Politique d'Aristote (II, 7). Je suis de ceux que sa démonstration n'a pas persuadés.