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Platon, t. II. 23

que nioflorne pciit-eile espérer de retrouver au moins dans ses grands traits l'ordre de leur composition ? Oui, a répondu le savant criti([UG, et préchant d'exemple, il a les distribués luimême en trois groupes (quali'i js par lui d' « élémentaire, préparatoire ou transitoire. et constructif ») conformes à l'idée trè-^ [)a! ticnlière qu'il s'élait faite de renseignement pliilo?(^- }>!iiqne inauguré par Idaton. \ l'entendre, dès son début dans la carrière, le disciple de Socrale pour communiquer et répandre ses doctrines s'est tracé un plan d'ensemble que dès lors il n'a pas cessé d'avoir sous les yeux en rédigeant successivement ses divers écrits.

Sans contester tout ce que Schleiermaclier a dépensé d erudilion et de subtilité ingénieuse en faveur de son hypothèse, on doit reconnaître qu'il n'a guère réussi à la faire universellement accepter; rordre qu'il avait assez arbitrairement fixé entre les dialogues « a été remaiiii' aprè^^ lui et interv(uti de cent manières, au nom de cetle môme intelligence de Platon ({ue chacun de ses interprètes croit avoir en partage, à laquelle ils en appellent tous et qui varie étrangement de l'un à l'autre '. »

Un des résultats assurément les plus surprenantsdes recherches do Schleiormacher, c'est la place qu'il crut devoir assigner au Phèdre, à ses yeux le premier ouvrage de Platon. Cette opinion, il est vrai, avait déjà été exprimée dans l'antiquité par Diogène Laërco -, appuyé sur un jugement plus littéraire que philosophique de Dicéarque. Comme elle a été reproduite et adoptée dans notre siècle par un grand nombre d'historiens du platonisme, il ne sera pas inutile de nous y arrêter un instant.

1. M. Waddingtoii. — Cf. Rohde {Neue Jahrbucher filr Philologie und Psedagof/ik, 1882. p. 91)) : u Eine solche von vorn heroin fest,?cstelUe I.usung der platonischon Schi*if?^telleroi ist vielmebr, indem sie sogar das Gefûhl, dass man einem Problem gegenûber steho, zersturt, sicherlich das wirksaniste Mittel, uin sich selbst und anderen eine richtige l^osnng voUend nnmoglicli zu machen. » Au surplus, à quel vogue, à quelles hésitations ne se condamnent pas les critiques qui, comme Deuschie, ne connaissent nul autre critérium plus précis à invoquer en ces matières que « die innere Dc;nkfi)rm? »

2. Olympiodore (Vie de Platon, p. 78) répète à son tour cette tradition.

LES METHODES PROPOSEES

Tant de poésie, nous dit-on, tant de préoccupations oratoires trahissent celui qui, hier encore étranger à la philosophie, vient seulement de sacrifier h une vocation plus haute ses goûts poétiques et ses aptitudes à r('loquence. D'un bout à l'autre du dialogue apparaît la main du jeune homme qui puise à profusion (Iiun 1 ' tré>ordc ses idées et n'a pas encore appris à les distribuer dans un cadre régulier. On sent ({uc l'àgedes méditations viriles nest pas encore venu et (|ue l'auteur, tout épris qu'il soit des charmes de la dialectique, eu ignore les lois rigoureuses et les sévères exigen(T.s. — x\(l mettons que cette appréciation soit exacte en ce qui touche la première partie du dialogue : de ({uel droit rap[)li<[uer à la seconde, si sûre dans sa marche, si ])ositive dans ses résultats .' De tous les éléments constitutifs du platonisme, quel est celui qui est entièrement absent du Phrdre! La théori(^dcs Idées notamment, cette moelle du système, comme on l'a justenier.t appelée, n'apparaît-elle pas ici avec plus d'éclat, sinon j)lus de précision que nulle part ailleurs? Et en ce qui touche la forme, n'est il pas visible que Platon, loin d'être la dupe de sa fougue et de son exubérance, raille lui-même tout le premier ce luxe d'imagination ^^ — Voilà comment la critique interne, abandonnée au caprice de rinsj)iratiou personnelle, esta peu près fatalement condamnée à engendrer un perpétuel conflit d'opinions. Le même dialogue qui est pour celui-ci une ébauche désordonnée, fruit d'une juvénilité débordante, est pour celui-là une production aclievée où se révèle un profond génie.

Loin de nous cependant la pensée de nier la possibilité de tirer de l'examen attentif des dialogues quelques données sur la date au moins relative de leur composition : mais ici une sage réserve s'impose, et un excès de prudence n'est guère à redouter. Ainsi, le génie de Platon ayant pris avec les années quelque chose de plus compréhensif et de plus didacticjue, on serait tenté de classer ses écrits d'après l'étendue des développements

1. P. ex., 257 A. Ou trouvera le problème discuté sous tontes ses faces dans ma brochure intitulée : La date du Phèdre.

LES METHODES PROPOSEES

et la coin[)lexilé du sujet, li est cependani li *"-^ probable que la Ri'jjitbluiuc, malgré ses dix livres, appartient à une période relaUvcaieiil ancienne de la carrière de Platon. — Faut-il s'attacher de préférence au degré de sévérité de la métliode? mais celle-ci varie nécessairement avec la ({uestion abordée, avec les interlocuteurs entre lesquels cette question s'agite et surtout avec le public que l'écrivain a en vue K — .Môme remarque, si l'un s'aUaclie a la profondeur de lu métaphysique ou à la hardiesse du raisonnement, (c Un dialogue, écrit M. Fouillée-, peut être métaphysi(iueinent supérieur à un autre, bien ([u'il lui soit antérieur dans le temps. Vaï ellel une question déterminée i)eut être traitée plus ou moins profondément par Plat(jn,L'lsous une forme plus ou moins ésotérique : 1" selon l'objet spécial et le caractère général du dialogue: 2'^ selon le personnage mis en scène et l'école à hupielle il .iiipartient : .']° suivant le< variations et les doutes ({ui ont pu se pioihiire dans la pensée mùme de [hiiou , i^' suivant les lecteurs i)lus ou moins initiés auxquels s'adresse particulièrement le dialoufue. »

Si dans ce passage M. Fouilb'e send)le i'aire trop peu de cas de la succession chronologique, qui n'est pas à ce point indifférente, encore doit-on recoimaîtro que dans les c(Uiclusions auxquelles on est auibi conduit par voie de comparaison il entre plus de vraisemblance ([uede certitude. C'est un chamj) ouvcut aux conjectures et non au raisonnement. Ainsi ([uelipies lignes jetées en passant sur un sujet peuvent être tantôt le résumé d'une discussion précédente, tantôt le point de départ d'une

l.« Fasst man den Inhalt der platoaisclien Dialogo richtig. so ist freilich auch ein methoilologischer Fortschritt darin iinverkennbar : abcr es ist die Nebensache : das sachlicli Reale der enUvickeltea (ied;nikenobjecte ist dio Hauptsache : an diesem entwickelt sich erst das meUiodisclie mit, ist aber olme j-mes Xiclits » (Deuschle).

2. La Philosophie de Platon, I, p. 158, note (l" édition). C'est la réponse du. savant pliilosophe à l'objection qui lui avait été faite de n'avoir pas démontré liistoriquement l'antériorité chronologique du Timée par rapport au Parménide , dont la métaphysique profonde, écrivait-il, « ébranle par ses objections, efface et finalement remplace par l'unité le dualisme des Idées et de la matière essayé provisoirement dans le Timée. »

discussion future K Lorsqu'un auteur se répète, c'est, dit-on, qu'il se développe. Entrevoit-il pour la première fois une vérité? d'ordinaire ce n*est au regard de sa pensée qu'une simple hypothèse, qui fécondée par la réflexion prendra corps peu à peu et s'expliquera dans un deuxième ouvrage, sauf à n'arriver à se prouver et à se compléter que dans un troisième. D'une œuvre à l'autre il est naturel de voir grandir la sûreté dans la m<'thode,la fmesse dans les aperçus, la justesse dans l'expression, la solidité dans la construction. — Accordons que tel est lecasleplus fréqueiif : mais est-il impossible «l'imaginer un penseur, enthousiaste à la première lieuro d'une théorie dont il ne découvre qu'après cou[> les difficultés, et dès lors uniquemeiit préoccupé, si l'on me permet cette expression, de faire retraite en bon ordre en se bornant à des mentions de plus en plus discrètes? Précisément en ce qui concerno Platon et sa coucoi)tion fondamentalo, la longue suite de ses écrite fournit des arguments plausibles en faveur de lune et de l'autre de ces deux supp sitions. — De même encore la synthèse est le terme logique auquel doit aboutir l'aiialyse : cependant on conçoit ;iussi ({u'un esprit philo ophiquo se plaide à «'tudier dans le d('tail des nolions ou des vues qu'il avait d'abord saisi'>s dans li^ur vivante et ('('coude complexité '-.

Il semblo donc ([ue la méthode proposée se (h'robe à nous de tous cotés '. Peut-être néanmoins peut-elle nous fournir quelques indices moins discutables.

1. Tel est notamment le débat que soulève un passage de la RcpiMique (VI, :iOo B) comparé aux savantes discussions du Philèbe dont il olVre le plus intelligent résumé. — De même le Thèétele fait allusion à un entretien que Socrate eut, très jeune encore, avec le vénérable Parménide. Faut-il en conclure que le ParmènidCr supposé platonicien, est antérieur au Théétetef « Nous sommes portés à croire toujours que l'allusion est postérieure au récit qu'elle vise : or en plus d'une occasion assurément c'est le récit au ,contr lire qui est sorti de l'allusion purement fictive à l'origine » (\l. Croiset, Uist. de la lilt. grecque, I. 206). La remarque vise avant tout les épopées homériques : mais il est certain qu'elle trouve à s'appliquer ailleurs.

2. Ainsi le Protagoras comme tableau d'ensemble est-il antérieur au L«chès, au Chavmide et à VEuthyphron, véritables monograj^hies philosophiques? Rib})ing et Munk répondent oui, Hermann non.

3. S'a^ntn d'œuvres purement littéraires? La difficulté est la même. Ainsi dans les fragments de la Médée de Néophron Patin voyait une sorte d'imi-

Ici une expression, une idée sont présentées comme des nouveautés, ailleurs comme d'un usage courant ^ : tel dialogue énonce avec une sorte d'hésitation ce qui dans tel autre est catégoriquement affirmé : dans celui-ci l'auteur, comme transporté en face d'une révélation soudaine, est tout entier à la joie de tenir enfin une solution jusque-là vainement cherchée : dans celuidà au cniitraire, il pèse les conséquences î)rochaincs ou éloignées de la même doctrine, il se débat contie ses propres objections ou contre celles d'autrui - : n"aurons-nous pas dans chaque cas de? raisons sérieuses pour nous prononcer sur la date comparative de ces deux compositions?

Quoi qu'il en soit, en ce qui touche Platon, il suffit de jeter les yeux sur les études de Siebeck ' pour se convaincre de la médiocrité des résultats obtenus môme au prix des le-

tation libre, de copie abrégée de celle d'Earipide, sans doute, écrivait-il, parce qu'une curiosité impatiente accusait alors de longueur ces développements de passion qui au plus bel âge de l'art assuraient à un drame son principal intérêt. Au contraire 1\I. VVeil y découvre une ébauche, des contours auxquels Euripide a donné plus tard la couleur et la vie. On ne comprendrait pas, ajoute-t-il, qu'à aucune époque un auteur ait pu avoir la malencontreuse idée d'opposer des vers aussi faibles à la composition immortelle du grand tragique.

1. C'est le cas,par exemple, du mot û'.aAsxTixôç, hasardé pour la première fois dans le Phèdre (266 C) et si fréquent dans d'autres dialogues, notamment au vi« livre de la République, u Diejenigen Schriften sind jiinger, in welchen ein philosophischer BegritT umstandlich und mit aller fiir die erstc Aufstelluug eigenthiiinlicher Sorgfalt entwickelt, spiltor abcr diejenigen, in welchon ein solcher Terminus schon gelîiufig gebraucht und als feststch3nd vorausgesetzt wird » (TeichmiUler).

2. De là cette nouvelle règle posée par TeichmuUer {Llierarische Fehden I, 119), règle qui cependant n'a rien d'absolu : « Ich denke, Niemand werde bestreiten, dass in der Entwicklung unserer Gedanken ein Begriff. dessen Wesen uns zuerst bowiisst wird, alleinherrschend auftritt, dass Avir aber allnuihlich bei der Anwen lung desselben bemerken, er sei doch nicht allein maasgebend, sondern habe noch andere BegrifTe neben sich durch die er eingeschrànkt werde. Logisch ausgedrûckt, der locirte als xVrt anderer Arten coordinirte, Begrilï ist spiiter und reiferem Denken angehorig, als die ohne Divisi<3n und Coordination angewendete Idée. Mithin miissen w'w als Critérium aufstoUen, dass eine Schrift, in welclior ein Begriff in unbestimmter Weise allein geltend gemacht und als Hauptperson behandelt wird, friiher geschriebon sei als eine andere in welcher derselbe Begriff uugeschrànkt und neben andoren angeordnet crscheint, »

3. Dans ses i'ntersuchungeii mi chapitre très étendu (p. 107-1.j1) n'a pas d'autre objet.

LES METHODES l^ROPOSÉES

cherches les plus minutieuses et les plus persévérantes. On doit croire le Mmon antérieur ;iu Phrdoiu [)uis([ue la théorie de la réminiscence exposée avec com})laisance dans le premier de ces dialogues est rappelée en (juelques mots dans le second (73 A-B) comme un fait définitivement établi. lu'ciproquemcnt il semble bien que le x^ livre de la Ri'publlqiiP ait été- écrit après le Vhédon, dont il résume (OU A-Ci et suppose les belles démonstrations en faveur de l'immortalité : mais ce n'est (b'jà (ju'une ])robabilit('. Gompcrz à son tour a f.iit remarquer que le Ménon devait être })ostérieur au Protar/oras, puisqu(^ Platon y conteste la possibilité d'enseigner la vertu, et au (loryia^, puisqu'il y adoucit les jugements sévères portés dans ce dernier dialogue sur les grands hommes d'Athènes K Quant à la phra^^equi revient en tant de circonstances sous la plume de Platon : « Nous traiterons ce sujet une autre fois » ou <^ Xous reviendrons plus tard sur cette (juestion », il serait déraisonnable, ainsi qu'on l'a déjà fait observer plus haut, de la [)rendre constamment au pied de la lettre comme l'annonce certaine d'une discussion ultérieure arrêtée dès lors dans la pensée du philosophe : à cha([uc instant dans la conversation ne nous arrive-t-il pis de recourir à quelque formule analogue pour écarter un problème importun?

Vi. — Si ce qii'on [)ourrait appeler « l'économie comparée » des dialogues a si peu de chose à nous apprendre sur la date de leur composition, en sera-t-il de même du fond? Tout origi-

1. Cette observation et quelques autres du même genre ne suffisent pas à la vérité pour justifier les espérances que Gomperz faisait miroiter aux yeux de ses collègues de rAcadémie des sciences de Vienne (séance du :20 juillet 1887) : « Die Losung des lieiss umstritleneu Problèmes verheisstuns reichen (iewinn. Von ihr erv»'arten wir die schliessliche Beseitigung des auf dièse n Boden nocli immer iippig wuchernJen, Discrcpanzen vorhûllenden, ausserlicheu Einklang erzwingenden harmonistischen Bemûhens : die Sicherung und iii atuleren Fàllen die Anbahnung eines vullig unbefangenen uni eindringenden Verstandnisses gar vieler dieser Scriften : desgleichen die Boschafïung eines unverachtlichen Hiilfsmittels zur Entscheidung der lùchtheitsfragc in Ai^seiiuug des angefochteneii Theils der Saninilung : ja schliosslich vielleicht auch die Gewinnung nouer Einblicke in die Eutwicklungs-und Bethfitigungsweise schopfjrisclier Geister iiberhaupt ».

L'ŒUVRE DE PLÂTOIN

iiaitj, toute personnelle que soit la philosophie de Platon, elle n'a pas jailli soudain de son cerveau comme Minerve delà tète de Jupiter. L'auteur de la République a eu tout à la fois la jiatieiiceet le mérite de s'initier à toutes les théories antérieures rapprochées et fondues avec plus ou moins de bonheur dans son propre système, qu'Aristote lui-mcme, dans un passage célèbre, nous re})réscnte comme sorti d'un rapprochement de génie entre les afiirmations de Socrate et celles d Heraclite. A quel moment précis de sa vie Platon a-t-i! appris à coimaitre les doctrines de ce dernier philosophe, poui* lesquelles Cralyle, dit-on, lui servit de maître? H est difficile de répondre; mais nousl'avons dit ailleurs, tout fait croire que ce fut le commerce de Socrate (jui décida tout (rai)ord de sa vocation. Aous ne placerons donc qu'après les dialogues communément appelés « socratiques ;> ceux qui comme le Thrctètc et le C rai y le portent la trace visible d'une familiarité plus ou moins étroite av» c les idées d'Heraclite. Beaucoup plus tard seulement, nous dit Aristote, Platon rapprocha sa théorie de celle des nombres, si chère à Pythagore et à ses disciples. Ouand prit-il la résolution, quand trouva-t-il les moyens d'i'tudier les spéculations aventureuses et l'étrange organisation d<^ l'école itali(]ue:' Go n'est pas à Athènes, oii il a pu. dit M. Uousselot, se rencontrer quelque pythagoricien du vivant de Socrate, mais où l'on eùl vainement cherché un vérit;ible adepte de cette philosophie, l'équivalent d'un Archytas ou d'un PhilolaCis: c'est donc durant son séjour en Italie et en Sicile. Cette considération sulTit pour marquer à quelle p('riode delà vie de Platon appartiennent des dialogues tels que le Phèdre, le Phvdon, le Timrc al les derniers livres de la République. Reste l'école de Mégare, dont le fondateur Euclide joue un rôle en somme assez honorable au df'hut du TJiéétvie, tandis ([ue les subtilités sophistifpics où elle ne tarda pas à se jeter sont vivement prises cà partie dans VEulhijdèmc, Or cette école ne fut fondée selon toute apparence qu'après la mort de Socrate \ Il en fut de même très

LES METHODES PROPOSEES

probablement de celles d'Aristippe et d'Antisthène, que Platon vise d'une façon explicite ou détournée en plus d'un passage K

Mais en (juittant le terrain des généralités pour en venir aux détails, ne donnerait-on pas à ce genre de recherches un degré supérieur de précision? Or, nul ne l'ignore, la partie fondamentale, essentielle, caractéristiq'.ie du système de Platon, c'est incontestablement la théorie des Idées. On s'attend très légitimement à ce que le grand philosophe nous ait laissé dans ses écrits comme autant de documents de ses aspirations, de ses progrès et de ses conquêtes définitives dans le domaine métapliysique. Si donc nous connaissions sûrement par une autre voie les phases par lesquelles a passé son esprit, on en tirerait par une conséquence facile à comprendre des indications précieuses sur la succession chronologique de ses ouvrages. Cet espoir mallicureusement se trouve très peu justifié.

D'une part en eiïet, pour connaître la genèse réelle de la théorie des Idées, nous ne pouvons nous adresser aujourd'hui ({u'à Aristote dont les données sur ce point sont trop brèves pour ne pas être insuffisantes. Sans doute il s'occupe beaucoup, ne futce ({ue i)Our le combattre, de l'idéalisme professé à l'Académie : mais il semble ne le connaître que sous sa dernière forme, mêlé auxspéculations pythagoriciennes sur les nombres. Poursuivre

!. Je rappelle en passant que ces rapports de Platon avecles pbilosopbies

anlérioures ont été dans le premier volume l'objet de reclierchcs approfondies, ici brièvement résumées.

l. Cf. E. Zeller, Vlaios Mit/hcihmgrn uber frû1i>'re und gfeîchzeiticfe Philosophen, dans VArch'œ fiir Ges-hichtc der Philosophie (1892), travail remarquable auquel j'emprunte les lignes suivantes : « AVor ^vare da eingebildet genu.cs um zu nieinen, dass es ibm gelingen werde, aile Andeutungen dieser Art aus unserer liicken-und trlimmerliaften Kennlniss der Ersclieinuiigen, aufdie sie gehen, zu deuten ? Aber scbon diejenigen Faite, in denen uns dièse Deutung mit Siclierhcit, odcr wenigstens mit gescbichtlicber Wahrscheinliclikeit moglicb ist, jeichen aus, um uns zu iiberzeugen, wie wenig sich Plato als Schriftsteller und ebenso gewiss aucb als Lebrer auf die ein' same Hôbe seiner eigenen Spekulalion zuruckzog, wie er vielmebr mit der vielseitigsten Tbeilnalime miUen in der geistigen Bewegung seiner Zeit stand und wie lebbaft er selbst in ibre wissenscbaftlicben Kampfe aïs eine der streilenden Parteien eingrilT. »

MM

LES METHODES PROPOSÉES

les évolutions successives de ia pensée platonicienne, nous sommes donc réduits à consulter les dialoij^ues eux-mêmes ^ : d'où l'impossibililé à peu près complète d'en marquer par cette voie la date relative, sans s'exposer à commettre un véritable cercle vicieux.

D'autre part, Platon n'est rien moins qu'un logicien sévère, procédant en toutes choses avec une rigueur méthodique. Pour lui la philosophie est encore un art et n'a rien de la marche régulière de la science. Il a exposé ses vues par fragments, assez intéressants pour attirer et récompenser le lecteur attentif, assez incomplets pour que le rapport de chaque partie à l'ensemble fût dissimul(3 aux regards des profanes. Lorsque dans le Cratijlc il fiit dire à Sojrate que les Idées lui apparaissent comme au milieu d un rêve, ou que dans le Théétètc il nous les présente comme le mot encore caché de l'énigme universelle, il serait tén^iéraire d'en conclure qu'au inomentoù il composait ces deux dialogues, il ii'avait point encore arrêté les fondements de son svstème -.

Cependant s'il nons ost difficile ou même impossible de marquer avec précision chaque étape de son développement philosophi({ue, si les dialogues même les plus explicites sont, selon la remarque de Brandis, presque muets sur ce point, nous savons par où Platon a commencé, nous savons mieux encore par où il aiini. Ases débuts disciple, et disciple l)rillant de Socrate, il a été amené à traiter avec plus d'ampleur, mais dans l'esprit et avec les procédés de son maître, quelques-unes des ([uestions de psychologie morale familières à ce dernier. Puis traversant les divers systèmes ou [dutot les divers courants d"idées qui s'étaient fait jour de son temps, il a pris à chacun ce qui était

1. On a cru, un peu à la légère, que dans une page célèbre du Phédon (9G et suiv.) Platon avait retracé à grands traits sa propre initiation philosophique : même dans cette hypothèse, le problème dont nous parlons offrirait encore bien des obscurités.

2. Uberweg l'a fait remarquer avec beaucoup de raison: « Fur das Verstiindniss des Platonismus ist Ivaum ein audorer Irrthum gefahrUchcr, als der, eine Zuriickhaltung, die Plato aus metliodischen Griinden ilbte, mit einem Nochnichtwissen zii verwechscln, iu welchem er selbst befangen sei ».

d'accord avec le tempérament de son esprit ; et rejetant par une polémique en apparence purement négative tous les éléments discordants ou contraires, il a cherché d'abord à arrêter les grandes lignes de sa propre doctrine, puis à explorer à la lumière de cette métaphysifjuo nouvelle les différents domaines de la pensée. Examiné à ce point de vue, le Phédon ' parait notablement postérieur au Phèdre et même h la Réptiblitjuc. C'est vers la lin seulement de sa carrière que Platon s'est préoccupé de justifier l'existence des Idées en déterminant les éléments qui les composent et les conditions nécessaires de leur rapport avec les choses qui en participent et qui les manifestent. A ce titre, le Phllèhr. le Timre et le Sophiste (en îidmettant que ce dernier soit de Platon) appartiennent sans conteste à la dernière période de son enseignement "-. Ce n'est plus le travail intérieur d'un esprit qui jeune encore s'élance avec une sorte de confiance enthousiaste vers les plus hautes régions de la pensée : ce sont les profondes et sévères méditations d'un maitre que poursuit le désir d'asseoir sur une base solide un système dont l;i réllexion ou les critiques d'autrui lui ont révélé les lacunes. On ne remarque pas assez en effet que Platon, ajirès avoir fièrement revendiqué pour les Idées, et pour les Idées seules, toute explication et même toute connaissance scientifique, est redescendu par degrés de ces hauteurs à une conce})tion plus hninainr^ ^ : il a fait une place de plus en plus grande à ce

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