‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 300 sur 343 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

LES DIALOGUES APPELES SOCRATIQUES

Reste une dernière question à trnitor. A quelle période de la vie de Platon appartiennent ceux de ses écrits (]ue l'on est convenu de désigner par l'épithète de « socratiques ? » Jusqu'ici, appuyée sur certains textes anciens, la critique admettail qu'ils avaient été composés, saut' peut-être l'une ou l'autre exception ', du vivant de Socrate. Depuis quelques années l'opinion contraire, soutenue d'abord par Combes-Dounous en France", plus récemmeiU par Grote en Angleterre et par Uberweg en Allemagne, a raillé un nombre assez considérable de partisans : il ne sera donc pas inutile de nous y arrêter un instant.

« Que de choses ce jeune homme me fait dire, auxquelles je n'ai jamais songé I II me conduit où il veut, quand il veut, et

4. Il est certain, par exemple, que Y Eu Unjphron (Cf. G D) et le Grand IIlppias peuvent passer pour conduire jusqu'au seuil même de la théorie des Idées. Mais en résulte-t-il nécessairement, si Platon en est le véritable auteur, qu'ils sont postérieurs, et de plusieurs années, à la mort de Socrate ?

2. Voici quelques lignes empruntées à son argumentation : « Platon ne s'occupa de la rédaction de ses immortels écrits qu'après que de retour de tous ses voyages il eut ouvert son école à Athènes. Il est absurde, et d'une absurdité palpable, de supposer que Platon se soit avisé d'écrire des dialogues sur des matières do philosophie, je ne dirai pas avant d'avoir laissé prendre à son génie toute sa maturité, mais je dirai avant d'avoir acquis les matériaux nécessaires à un philosophe, et que d'autre part il ait poussé la maladresse jusqu'à lire devant Socrate un dialogue où il avait mis dans sa bouche des choses qui n'étaient pas dans la sphère de son enseignem<^nt ».

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comnv^ il veut! » Telle est la double exclamation que la lecture de certains écrits de Platon, si nous en croyons Diogène Laërce, avait arrachée à Socrate •. Grote, partout ailleurs si attaché à la tradition, s'est refusé ici à accepter ce qu'il appelle une légende sans autorité, recueillie on ne sait où six siècles plus tard. Mais, comme on va s'en convaincre, les arguments qu'il invoïjuo à l'appui de sa thèse sont fort j eu concluants. C'est à tort, (iii il, (jue l'on considère la jeunesse do Platon comme aussi entièrement consacrée à la pliiiosophie que son âge mùr. Or l»laton lui-même se charge do lui répondre que la jeunesse est l'Age ardent et actif par excellence - : ne sont-ce pas des jeunes gens qu'il met en scène de préférence? — Hypothèse difficile à concilier avec les faits, écrit à son tour M. Waddington à la suite de Grote : « Etant doimé l'éducation de Platon, sa parenté et ses relations, ii ne pouvait rester étranger aux affaires de son pays et indifférent à sa fortune. Dans des temps si agités et si tourmentés, lorsque suivant le mot de Thucydide Athènes rcssemhlait moins à une cité- qu'à une })lace d'armes, après la désastreuse expédition de Sicile, pendant les alternatives des dernières victoires et des derniers revers accompagnés d'autant de révolutions, dans les souli'rances d'un long siège ahoutissant à la défaite finale, l'abstention d'un jeune homme robuste, courageux, au cœur noble, est tout à fait inadmissible. Platon fit donc son devoir de soldat et de citoyen. Après la guerre ce fut la politique qui le réclama n. Loin de moi la pensée de faire gratuitement planer des doutes sur le patriotisme du grand philosophe : mais si, ce qu'on ne peut contester, les événements ont permis à Platon de suivre les leçons et d'assister aux entretiens de Socrate, comment lui auraient-ils enlevé les loisirs de les mettre par écrit en les j)arant de tout l'éclat de sa propre imagination ' — Tant que vécut

1 . ^^. Seliaarschmidt a eu la singiUière idée de voir dans ces anecdotes autant d'inventions calomnieuses des ennemis de Platon : voyez, disaientils, son maître lui-même l'a convaincu d'imposture!

1. 1 liéclele^ 14G B : Tw ov-rt -'(] vEoir,; el; ttôcv ètc-goo-cv r/E-,. (Voir à ce sujet la tlièse de Taino : De pevsonls plato7ucis)

Socrate, ajoute Grote, à Athènes il ne pouvait se rencontrer aucun lecteur pour de tels dialogues : qui aurait désiré « lire Socrate », alors (iuc ie plus vif intérêt de sa conversation tenait précisément à son inspiration primesautière, à la vivacité de ses reparties, au jeu piquant de sa physionomie, autant de qualités que la plume la plus habile devait se reconnaître impuissante à reproduire? auprès de l'original, toute relation était condamnée à pâlir. Comme si aujourd'hui la renommée d'un orateur otait tout prix à ses discours imprimés, je ne dis pas auprès de ses concitoyens éloignés, mais même pour les habitants de sa propre cité, pour ceux qui ont le loisir de renlendre et le bonheur de l'applaudir! J'imagine au contraire que tous les (( honnêtes gens » d'Athènes devaient être friands de ces publications alors si nouvelles, où la finesse et la subtilité socratiques se mêlaient avec tant d'habileté aux dons d'une merveilleuse imagination. D'ailleurs aux yeux de Platon lui-même qui nous a laissé sur ce point un aveu formel, n'est-ce pas un noble divertissement que de semer dans les jardins de l'écriture, afin de se créer pour soi et de préparer à autrui un trésor de souvenirs ? — Les autres socratiques, et notamment Xénophon. Tî'ont pris la plume que pour venger leur maître de l'accusation dont il avait été l'innocente victime. De même le premier écrit de Platon a du être V Apologie. Mais qui obligeait Platon à attendre une catastrophe que rien ne faisait prévoir pour payer son tribut d'admiration à celui qui l'avait conquis définitivement aux recherches et aux discussions psychologiques ^ ? — Enfin on objecte que Platon n'a pas du s'exposer à mécontenter Socrate, et cela en se mettant en contradiction avec les mœurs athéniennes qui dans les dernières années du r siècle ne lui auraient pas permis d'en prendre ainsi à son aise avec des personnages vivants. iMais si pour le talent de la mise en scène Platon rivalise avec son ami Aristophane, il est

1. Selon Susemihl, le Phédon attesterait que pendant un certain temps Platon fatigué de tous les autres systèmes se serait à dessein confiné dans le socratisme : puisque nous trouvons des dialogues qui répondent précisément à cet état d'esprit, pourquoi ne pas accepter ceUe explication ?

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trop évident que contre l'auteur du Charmide et du Protagoras Socrate ne pouvait pas nourrir le même ressentiment que contre le poète des Nuées, confondant ainsi le plus affectionné de ses disciples avec le plus satirique de ses adversaires K Admeton un seul instant que Platon tombait pour ses dialogues sous le coup des restrictions imposées à la comédie moyenne? Il faut alors contre toute vraisemblance reculer le Gor/^m.v jusqu'après la mort de ce sophiste, c'est-à-dire après 378 -.

il va de soi que toute difficulté disparaît, dès que à l'exemple d'Ast et de Schaarschmidt on exclut sans pitié de l'héritage de Platon les dialogues appelés socratiques : mais les considérer comme posiérieurs à la mort de Socrate, alors qu'on les déclare tous authenti({ues, ne laisse pas que de jeter dans un étrange embarras. En effet à quelle époque placer la composition de ces dix-sept ou dix-huit dialogues:^ Après la fondation de l'Académie? Mais, quoi (|u'en dise Brandis, il serait absolument inexplicable que la Lysis fut contemporain du Phèdre^ le Char» mute du Théétète^ V ilippias du Baïujnet. Dans les dix ou douze ans qui ont suivi immédiatement la mort de Socrate ? Mais comment trouver une place pour des travaux de ce genre soit entre les nombreux voyages que Platon fit durant cet intervalle, soit au milieu des préoccupations philosophiques et politjijues fort différentes dont son esprit était alors assiégé?

Je suis sans doute très éloigné de voir avec Ilermann une démonstration historique décisive de la thèse contraire ri an? les exclamations que Diogène Laërce prête à Socrate ou dans ce fait rapporté par le même compilateur ^ qu'une partie tout au moins des dialogues étaient, comme les Mémorables, désignés sous le nom d'ailleurs suffisamment exact de r^Oixà. a::o[xvr,ao-

1. Le seul sentiment qu'il dut légitimement éprouver est celui que la Muse de Virgile prête à l'arbre dont la greffe a transformé la nature et renouvelé les fruits :

Miraturque novas frondes et non sua poma.

2. Pour éclairer toute cette polémique, il ne sera pas inutile de se reporter aux considérations historiques développées dans le premier volume (p, 51-o4), à l'occasion de cette période de la vie de Platon.

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