‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 302 sur 343 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CONCLUSION

Pour clore ce débat par une rapide vue d^ensemble, voici ce ipii apparaît comme le plus probable. Avec l'antiquité et la grande majorité des critiques modernes, nous croyons que Platon, jaloux d'élever un monument à la fois à son maître et à la pliiîosophie, a composé ses premiers dialogues du vivant de Socrate, peut-être en s'inspirant d'entretiens dont il avait été témoin et auxquels il s'est borné à donner un tour plus littéraire et des développements plus brillants. La condamnation et la mort « du plus juste et du plus sage des hommes ^ » ont produit sur lui une impression profonde, dont le contre-coup se fait ouvertement ou discrètement sentir dans quelques-uns de ses ouvrages, le Gorgias^ le Méaon, \ EiUhgdème : plus tard, au retour de ses longs voyages, en possession d'une science plus vaste et d'une plus haute expi'rience, il est amené à se créer simultanément \\w système et une école, système annoncé et brillamment esquissé dans le Phhdre^ la Rrpuhliqiie et le Banquet, approfondi dans le Cratyle^ le Phédon et le Théétète, développé au contact et sous l'influence des doctrines pythagoriciennes dans le

1. C'est sur ces mots, si éloquents dans leur simpUcité, que se ferme dans le Phédo?i l'oraison funèbre de Socrate.

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L'ŒUVKE DE PLATON

Tlmcc et le l^liilèbe '. Enfin dans les Lois, (jui sont comme son lestameiit plHlosopliiijue, il quitte la sphère de la spéculation abstraite pour combattre avec une ardeur renaissante ceux <[ui osent nier Dieu, la Providence, le bien moral, l'àme et ses hautes destinées. Des enseignements de Socrate comme d'un germe fécond Platon a tiré une doctrine philosophique imposante par sa grandeur : mais k quelque hauteur qu'atteigne son génie, il s'y est élevé et il y élève après lui ms lecteurs non [)ar un brusque et soudain élan, mais sans secousse et presque sans effort, par une suite de transitions habilement ménac:ées.

Voilà quelques affirmations que personne, ou à peu près, ne sera tenté de démentir, mais dont la curiosité d'un très petit nombre se déclarera satisfaite. Comme on a pu s'en convaincre, en dépit de tout ce qu'une légion d'érudits a essayé pour le résoudre, le problème de la succession chronologique des dialogues de Platon subsiste presque entier. On a pu en torturant les textes émettre la prétention de leur faire dire plus qu'ils ne contiennent : une critique sérieuse ne saurait prendre à son compte les résultats problématiques aussi péniblement obtenus. On a tenté, d'autre part, de multiplier les hypothèses et les conjectures : la discussion, il fallait s'y attendre, n'a pas trouvé pour autant une marche plus sure, un point d'appui plus solide. On s'est llatlé de découvrir les variations du philosophe en analysant celles de l'écrivain ; lassimilation était trop peu justifiée, trop peu rationnelle pour ne pas paraître ténn'raire. Bref, vouloir ici comme ailleurs trancher

1. Susomihl fait au sujet de cette pensée toujours en mouvement une réflexion intéressante : u Eben so weni,Lf wie sich schon von den friihesten Werken Plato's die Nebenabsicht einer vom Niedern zum Iluhern aufsteigenden DarsteUung ausschliessen liisst, da es bereits ein sokratisclier uud kein eigenlliijmlieh platonisclier Gedanke ist, den FortscGritt in der eigener Erkenntniss an die Mittheilung zu binden, eben so sehr ist Plato auf den andern Seite stets ein werdender goblieben, weil es el)enunmoglicli ist, mit einem unrichtigen oder einseitigen Zwecke, wie es die von ilim beabsichligte nujglichste Beseitigung ailes Werdens ist, jemals zum Abschlusse zu kommen. Das \'on ihm vorsctimahtc Werden hat sich anilim gerâcht ».

GO.XCLUSIOX

une (juestion d'histoire en l'absence de tonl document historique était une gageure bien faite pour solliciter l'érudition germanique, encore ([u'elle commence à s'en lasser elle-même, comme de plusieurs autres de ses })lus hardies et de ses plus orgueilleuses tentatives dans l'ordre spéculatif.

Ajoutons une dernière réflexion.

Tout lecteur de Platon est convaincu, à ne pas en douter, que la pensée du grand philosophe a traversé, môme après la fondation de son école, une longue et incessante évolution. 11 serait du plus haut intérêt d'en suivre pas à pas les étapes : malheureusement, il n est pas moins certain qu'il faut y renoncer : trop de confidences, trop de lumières de tout genre nous man- (juent pour mener à bonne fin une semblable tache. C'est qu'en elFet, eussions-nous, par quelque procédé inespéré et inattendu, l'heureuse fortune de mettre la main sur la suite réelle et authentique des dialogues, toute obscurité du même coup ne serait pas éclaircie, toute incertitude dissipée. 11 semble bien (jue tous les écrits d'Aristote ({ui nous sont parvenus, depuis les plus élémentaires et les plus exotériciues jusqu'aux plus ésotéri({ues et aux plus profonds, soient sortis, sinon d'une seule et constante conception des choses, du moins d'un même état d'esju'it. En fut-il ainsi de Platon, un de ces caractères chez lesquels la mobilité de l'imjjression s'unit à la persistance de la recherche / Tout prouve le contraire. Son génie était, non pas plus vaste et plus étendu que celui de son disci[>le, mais plus accessible à des élans et à des retours inattendus, soiiàme non pas précisément moins éprise de la science avec ses exigences rigoureuses, mais plus sensible aux influences extérieures, aux leçonsde l'expérience, aux ol)jections et auxcriti(|ues de son entourage. Voilà pourquoi, voilà comment sur des sujets très voisins, souvent même identiijiies, la même plume nous adonné à des dates diUércntes le Prolarjoras et h^ Philche, le Phèdre et le Théétète, la lié publique et les Lois. Le secret de ces variations intimes qui éclatent au grand jour et de tant d'autres (jue nous pressentons, (jue nous devinons tout au plus sans les bien connaître, Platon et ses premiers disciples Pont emporté

dans la tombe, et la science moderiie s'épuiserait en vain à en préciser l'explication : circonstance d'ailleurs (]ui, loin d'uter au mérite des dialop:ues. leur assure peut-être aux yeux du lecteur moderne une partie de leur indiscutable attrait.

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