LES
MANUSCRITS DE PLATON
Malgré les progrès évidents et si réjouissants de la philologie iVaii(;aise, le sujet «lont nous allons traiter paraîtra si nouveau au plus grand noudjre qu'il ne sera pas inutile d'entrer en matière par quelques considérations d'une portée générale.
Que de fois l'ami des lettres n'est-il pas tenté de maudire la fortune en songeant à tous les chefs-d'œuvre du passé que le temps nous a ravis? Ne serait-il pas plus logique et plus équitable de nous applaudir de ce qui nous a été conservé ? En tout cas il est rare que les lecteurs morne les plus éclairés et les plus enthousiastes des ouvrages classiques se demandent par quels intermédiaires ces trésors ont passé des mains de l'auteur original dans les leurs; pour leur permettre de franchir victorieusement toute lasuitedesî\ges, il a fallu pendant longtemps, surtout dans des siècles d'indilTérence, des soins extraordinaires et une infinité de copies successives. Dès lors quelle difliculté n'éprouve-t-on pas en bien des cas pour remonter à la rédaction primitive, et selon la belle expression d'un érudit français, E. Egger, pour restituer à ces précieuses médailles la pure et juste empreinte du génie qui les a frappées?
r.'ŒUVRE DE PLATON
LES MANUSCRITS DE i'LAlON
Certaines œuvres ne nous ont été transmises que par un manuscrit unique : mais ce cas est rare et le plus souvent nous sommes en présence d'un nombre considérable de copies de date et de provenance très diverses. Pour constituer le texte originel, un cboix ser.i à faire : mais lequel? S. Jérôme nous dit que de son temps on tenait bien plus à de riches manuscrits des l']critnres qu'à une recension correcte : au xv^ et au xvi^ siècle les savants, in«liirércnts aux mille ]ir('c;miion.s de la paléographie et do la diplomatique, ignoraient iart de se guider au milieu des innombrables manuscrits ([iii sortaient alors des bibliothè(|nes tant de rOi'ient que di' roccidcni ; chacun s'altachait à celui que le hasard avait mis en sa possession ou bien à celui qui olTrait la plus belle écriture et rexécution matérielle la mieux soignée. Malheureusement ce n'(''tait lu. souvent (piun indice trompeur : car au-dessus du copiste calligraplie, mais sans connaissances philosophiques ou littéraires sufiisantcs, il faut placer le copiste éclairé, même lorsque sa main est détestable. Plus tard rhabilude qui prévalut consistait à accumuler des variantes puisées indiltej'cmment à toutes les sources, sauf à prendre celle qui ^'adaptait nu paraissait s'adapter le mieux au contexte. Une telle façon de procéder comporta' une part <'vident(^ d'arbitraire.
De nos jours les progrès de la critique permettent d'i'tablir ou de restituer les textes par une méthode plus exacte, à la fois sévère et hardie. Ce ([u\ n'était jadis qu'un art abandonne, ou peu s'en faut, au caprice personnel, est bien près d'être devenu une science malgré les difficultés et les obscurités inséparables de ce genre de recherches ^ On a décrit et (Hudié la phy-ioiKunie propre de cliaque manuscrit célèbre : on a apprécié son import.ance spéciale : on a cherclié surtout à reconstruire son hi>toire. l'Jiti'e les diverses reproductions d'un même texte la }»arenté est tant<M très étroite, tantôt assez éloigaK'c. Plusieurs copies, venues primitivemenl d'une source identique, sont aujourd'hui disséminées aux quatre coins de l'Europe: leur communaut*' d'origine se trahit par Tidentité de certaines leçons importantes, par la similitude des lacunes ou des interpolations, par l'introduction dans le
1. « Duplex cum de codicum fide agitur, existit qu;estio : altéra, qua diligentia archetyporum suorum yerba référant, altéra quanti ipsonnn a relietyporum anctoritas sit œstimanda » (.Jordan).
texte de gloses écrites d'abord à la marge, ou encore par des suppressions résultant tantôt de passages devenus illisibles, tantôt de 1.» répétition de mots ou de finales semblables K Dans quelques cas il est possible de suivre pour ainsi dire à la piste les transformations successives subies par un texte donné dans lintervaile de plusieurs siècles. Comme les familles princières, les grands manuscrits ont aujourd'hui leurs tableaux généalogiques, mais (( à la dilléTcnce des hommes, ils ne valent que par leur descendance -. »
En général, plus un manuscrit est ancien, plus il est estimable^: car tandis qu'aujourd'hui il est aisé, à chaque r('édition d"un ouvrage imprimé, de corriger les fautes relevées dans les éditions précédentes, autrf^fois les exemplaires sortis de la main de plusieurs copistes ou même d'un copiste unique étaient exposés à offrir des variantes fâcheuses, résultat de l'ignorance, de l'inattention, ou de rintervention personnelle de l'écrivain. De génération en génération, de siècle en siècle, le nombre des fautes allait ainsi croissant sans même qu'on put toujours en soupeonner l'existence et dans le cas le plus favorable, sans qu'on sut comment y porter remède. Cependant si évidente qu'elle soit, la règle ainsi posée n'en comporte pas moins de nombreuses exceptions ''. Sans parler des cas où une révision scrupuleuse faite par des juges autorisés a abouti à l'f'limination graduelle des fautes de l'original ■', il est certain (pi'on a beaucoup trop mé'dit des copistes du moyen-àge, peu éclairés peut-être, mais d'ordinaire exacts et consciencieux : les altérations les plus graves et les plus difficiles à corriger se sont produites dans les temps anciens. C'est