LA VU-: |>K PI. AT UN
Grèce depuis Thalôs jusqu'à xVrislote ? Xous sommes ici, ou le voit, en face d'un problème d'une j)ortt'e immense o{ d'une iiravité capitale: il s'est posé dès la llenaissance, mais c'est surtout depuis les découvertes assez récentes des orienlalistes modernes que la discussion est ouverte, et il n(^ paraît pas qu'elle soit à la veille de se fermer.
D'un côté, (\q^ amis entlmu^iasles de la Gr.\'e, ijui croient son honneur inti'ressé à ce ({u'elle soit entièrement isolée de tout ce ({ui la précède et de tout ce qui l'entoure, au {ntint d'interdire à ses sages et à ses politiifues jus({u'à la pensée de la ({uitter en vue de s'instruire ailleurs : de l'autre, des adversaires non moins prévenus, «pii dans le mon(f> de la science, sinon dans celui de la poésie et de l'art, vont jus([u'à contester au génit.' lielléniijue toute originalité. Dans les dtjux camps un se croit en possession d'argumenîs d('cisifs : si nous ne pouvons songer à en augmenter le nombre, notre dessein est d'en peser exactement la valeur.
llelevons tout d'ahurd la confusion commise par plusieurs écrivains modernes ({ui «'tablissent sans raison un lien étroit ou plutôt une sorte d'enchaînement nécessaire entre les vovages d'un pliiloso[)he et le développiMnent de son système : ainsi, à les entendre, il serait ill()gi(jue d'aihuettre que Platon pouvait s'exposer, sans y succomber, à l'attrait soit des théories (égyptiennes, soit des rêveries chaldéennes, et faux de supposer «pril ('tait libre au philosophe, sans sortir d'Athènes et de la (irèce, d'associer aux enseignements de Socrat(.' des éléments d'origine étrangère à la culture helh'nique. Des deux cotè-s Terreur est é ira le.
En premier lieu, si c'est une vérité d'expérience (pie les circonstances décident sans |»eine de la destinée d'un homme vulgaii'c, le g('nic. et ce mot n"a ri(^n d'exagéré ([uand on songe à Pythagore, à Déniocrite, à Platon, ne relève })as(relles. Comment nous persuader qu'il lut inq>ossible à un Grec, si [)énétré de sa supériorit(' intellectuelle et morale sur le barbare, de mettre le pied sur le sol de l'Egypte ou de l'Asie sans renier son ('ducation première, sans se passionner soudain pour des
PLATON APRÈS LA MORT DE SOCRATE
civilisations propres à l'étonner plus qu'à le si'duire "! Il en était de bAthénien du v*^ et du vi« siècle comme du Français du xix® : qu diti'S et di-t'auts, sa |)liysionomie nationale est trop accentuée pour s'elfacer par un séjour à r('t ranger.
Vj\ second lieu, on a fort exagéré Tisolement des nations antiqu(^s, leui- indifb'rence récij)ro(pie, leur d('dain des cultes et des usages (\\\\ [r('taieiit pas les leurs; à ces hautes époques, comme de nos jours, la civilisation Fut une cenvre commune^ et il a toujours éié vrai de dire av(^c Ozanam ([ue si dans les conseils des hommes les froutièi-es doivent être des lignes de séparation entre les peuples, dans les desseins providentiels ce sont des points de contact et de rendez-vous. « Les échanges d'idées entre l'Orient aryen et l'Occident, s'ils se sont jamais interronq)us. ont du certainement re[)rendre bien longtemps avant l'époque tardive où nous pouvons clairement les constater '\ »
Des infdtrations lentes ou des migrations invisibles transportent [larfois les id('es de la fa(;on la plus imprévue à travers le temps et l'espace : après une longue éclipse, on est surpris de les voir tout à coup reparaître ^ Ajoutons f[ue l'Athènes de Solon et de Pisistrate était devenue un centre intellectuel sans
1. G'ost.la lht"-s(î qu'expose et (iével<ippe ^l. Soury dans son Uvre intitulé: T/téories naturalistes c/^//^^■ t'antiqulté, p. G3 et suiv.
2. M. Darmesteter, Hi-vuc rriliiiue du 21 février 1881. — CA. Ampère, Histoire lHlérahe de Ici France, I, 8") : « I);nis l'histoire du genre humain, h^s rapports cpii s'établissent entre les peupk's ne sont jamais stérik;s. Les idées, les connaissances, les traditions voya;j:ent avec les denrées et les marcliandises, cargaison pr<'cieuse, quoique souvent inaperçue, que le navigateur emporte avpc lui et sème sur tous les rivages. »
3. Pourquoi Aristote dans les paires qu'il consacre à la discussion des systèmes antérieurs se préoccupe-t-il si ptMi de l'ordre de succession des philosophes et des ('coles? Voici la réponse de M. Victor Lgger : « Noverat déesse sive testimouia, siv«î aucloritutes : n<iVtM'at doctrinam per libros e longin(ino et quasi serreto posse tradi... Sunt pr;eterea fortuiti occursus pt inter opinion. 's in-per.tti conrursus, quibus successio ita mire fingitur ut liistoricum hvi<»ris judicii ])Ossint fallere. » {De fontibiis Diogenls Laertii, p. 10). Et l'auteur ajoute cette remarque qui a son prix : <( (Juas periculosa! vife salebras ipsa Aristotelis docta modestia clariusfatetur quam recentiorum ab Alexandrinis uscjne ad Laërtium historia' ])liilosophiCce scriptorum fiducia sa^pius indocta. »
Platon, t. I. 6
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LA VIE DE PLATON
égal, exerçant .'lu loin nno attraclion en rapport avec sa propre force de rayonnement. Qu'au vi*' siècle P\ thagore de Samos ne connût que [)ar une vague renommée les merveilles de Babyloiie et de Mem[>liis, je l'accorde; mais ce qui est invraisemblable, cest qu'à Athènes, à la (in du v" siècle, l'Egyiîte, la Phënicie et la Perse tussent des contrées absolument ignorées. Le drame le plus api)laudi dEschyle peignait au vit' les mœurs des cours asiati({ues. Pendant toute la durée de la guerre du Péloponnèse, n'avait-on pas vu maintes fois des ambassadeurs du Grand Roi venir solliciter l'alliance des cités grecques et promettre l'appui de leur souverain ? Sans parler de la djropêdlc de Xénophon, dont la date est un peu post«'rieure, les Muses d'Hérodote n'étaient-elles pas à elles seules une source inépuisable de renseignements j)récieux sur les croyances asiatiques et égy[)tiennes ? Nous n'avons plus les écrits des logographes antérieurs: mais Hécatée de Milet et llellanicus de Lesbos, pour ne citer que les plus célèbres, avaient du jeter plus d'un trait de lumière sur ce monde oriental, tout à tour objet de terreur et de curiosité pour le génie grec.
Donc en quel({ue sens que le biographe de IMaton tranche la question controversée de ses voyages, l'exégèse platonicienne n'encontinuera pas moins à se trouver en face de ce problème: Platon a4-il puisé à d'autres sources ipi'à des sources helléniques et quelle partie de son système en a été dérivée ? Encore une fois, fallût-il admettre comme authentiques une foule de détails biographiques qu'une critique plus sévère relègue dans le domaine de la légende, la discussion demeurerait à peu près entière.
Or deux circonstances surtout donnent une apparence de probabilité à l'opinion ({ui fait descendre de l'Orient la piiilosophie grecque: d'une parties aveux des anciens, aveux tardifs et irrélléchis, souvent d'ailleurs détournés par les modernes de leur véritable sens, et de l'autre les rcssend)lances positives que parait offrir tel ou tel système avec les théories cosraogoniques ou mythologiques de certaines nations orientales.
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Nous allons examiner successivement ces deux points avec toute l'attention qu'ils méritent.
Les })remiers sages de la Grèce, penseurs ou politiques, n'ont nulle part affirmé, nulle part laissé même soupçonner qu'ils avaient ét<' les disciples des prêtres et des savants de l'Orient. De la guerre de Troie aux guerres médiques, les haines nationales ont du s'alliera la vanité patriotique pour détourner la race hellénique de l'étude et de l'imitation des barbares. Toutefois, chose remarquable, au lieu d'avoir comme nous les yeux fixés sur l'avenir, les Grecs les tournaient de préférence vers le passé. Il semble que ce petit peuple n'ait réalisé de si admirables progrès qu'en se défendant sans cesse d'en accomplir. Plus une cité, plus une institution remontait à des temps reculés, plus elle paraissait m.ériter de respecta L'antiquité, si décriée aujourd'hui, était aux yeux du Grec un gage de sagesse, pres(jue de divinité. C'était, dit Platon lui-même 2, le temps où vivait une race meilleure, où les dieux étaient plus près des hommes, et les hommes plus rapprochés des dieux. Ici s'appli({ue merveilleusement le mot de Tacite : Omneignotum pro magnifico est. La haute opinion qu'on se faisait de la sagesse profonde de ces temps recidés était encore singulièrement accrue parla rareté même des monuments où elle était contenue : comme on Pa dit avec finesse, rien n'élève plus le prix de certaines choses que d'avoir subi une destruction presque totale. Voilà comment la vieillesse des nations orientales les entourait d'une sorte de prestige. Quelles que fussent les obscurités de la tradition, la Grèce ne pouvait ignorer qu'elle avait été précédée dans le monde par de vastes et puissantes monarchies qui s'attribuaient une durée extraordinaire et vraiment fabuleuse : on parlait de calculs astronomiques, d'observations généthliaques (jui remontaient en Egypte à des myriades de
1. Ce sentiment a môme survécu chez cette race à la ruine de beaucoup d'autres. On peut lire encore dans Tacite {Histoires, II, 4) : « Lijetum antiquitatibus Graicorum genus multa incert^e vetustati affingit. »