‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 335 sur 343 · Né en 1731, moi't en Angleterre en · texte numérisé non relu

Né en 1731, moi't en Angleterre en

2. une réédition en cinq volumes in-18 a été publiée à Paris en 1790.

la donner au public : il aura le plaisir de la comparaison. » Le parallèle, hàtons-nous de le dire, est tout à l'honneur de riiclléniste du x\ in^' siècle, dont la phrase est moins antique, moins solennelle, tranchons d'un mot, plus française que celle de son devancier. Son mérite était proclamé dès lors par uii juge d'une comiiéLcnce indiscuUibic, l'ill^^l^e Walckenaiir : (( Le plus élégant des auteurs grecs ne perd rien de sa beauté, étant rendu en franruis par une ])lume aussi fidèle que la sienne ^ « : el il est probable (pie Laharpe ignorait les travaux de Crou, lorsqu'il écrivait dans son Lt/cée, après avoir rappelé l'adresse et l'heureux artifice dont Platon use dans ses plus célèbres compositions : « Je ne sache pns que cette partie des ouvrages de Platon, qui pour èire bien rendue en français demanderait beaucoup de facilité, de précision et de grâce, ait jamais été parmi nous traduite comme elle devait l'être. Ce ne sont euère que des savants qui oui travaillé sur Platon et pour ie traduire il l'aul plus que de la science. » Ofii. mais encore la science est-elle ici nécessaire, et en s'essayant lui-même à transporter dans notre langue les dernières pages du Gorgias, Laharpe nous semble parfois n'avoir eu d autre préoccupation que celle d'une irréprochable élégance -.

i. C'est là peut-être exagérer l'éloge: en revanche Letronne s'est rendu coupable d'une injustice évidente, en écrivant qu'il n'a trouvé dans la traduction de Grou a qu'un squelette desséché au lieu d'un corps plein de force et de vie. »

2. Veut-on connaître les noms des savants qui vers la fin du xviiie siècle servaient d'introducteurs à Platon auprès du public lettré ? Il suffit d'ouvrir la collection intitulée: Bibliothèque des anciens philosophes, qui date précisément de cette période. Le tome IV contient : Théagès, Eulhi/phroji, les deux Alcihiade (extraits), Apologie, Criton, Phédon (traduction Dacier) : le tomo Y Lâchés (trad. Dacier), le g rajid Hippias et Eidhj/dènie (Ir^id. Maucroix), le Banquet (avec cette note : traduit un tiers par M. Racine et le reste par madame de Rochechouart) : les tomes VI et VII, les Lois et VEpinomis (trad. Grou), les tomes VIII et IX Théétète, F'rotagoras, le petit Uippias^ Gorqias, Ion, Philehe, Ménon (du même auteur). — Dans les Mémoire:^ de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (XXXIX, p. 2.j0) l'abbé Arnaud juge celte publication avec une extrême sévérité: il est vrai que lui-même s'était efforcé de faire en ce genre autre chose, sinon mieux. « J'v ai vu non sans étonnement un jargon plat et sauvage, substitué presque d'un bout à l'autre au style toujours noble, toujours élégant de Platon. En vérité ces prétendus traducteurs ont bonne grâce à nous vanter le charme et l'harmonie du langage de ce philosophe : a-t-on le sentiment de l'iiarmonie des langues anciennes quand on est si fort éloigné de sentir celle de sa propre langue? (Cependant c'est d'après ces versions que la plupart des lecteurs jugent de Platon : surpris, indignés de l'énorme différence qui se trouve entre l'idée

Dans son curieux ouvrage intitulé : Essai hislorigue sur Platon, qui parut en 1809, (^.ombes-Dounous annonçait qu'il avait entrepris et exécuté la traduction des quatorze dialogues négligés par Dacier et Grou : mais cette œuvre laborieuse n'a sans doute jamais vu le jour, car il est impossible d'en retrouver la trace.

A cette même époque, un homme appelé depuis par ses rares qualités à un des postes les plus enviés de la liiérarchie universitaire, Le Clerc, déplorait l'oubli où étaient tombés les chefs-d'œuvre de Platon : « On cite à peine quelques traits de la Bcpubliquc, V Apologie, les derniers discours de Socrate : et Platon est une divinité voilée pour un grand nombre de ceux qui continuent à l'appeler le divin Platon. » L'explication donnée ici de cette indifférence ne laisse pas d'être assez imprévue. « Il ne fallait pas traduire, comme on l'a fait, Platon tout entier : dans ses lonirs entretiens la raison humaine parait souvent incertaine et chancelante... Le dirai-je? cette naïveté même du dialogue, qui av;iit tant d'nttraits pour les (îrecs, mais qui s'accorde si mal avec nos usages, est peut-être ce qu'on a le moins goûté parmi nous. J'ai donc essayé de choisir : de plus, évitant cette monotonie des domnndes et des réponses, j'ai voulu traduire ce qui fait de Platon un homme de génie, comme théologien, moraliste et législateur, ces mystérieuses pages qui ressemblent aux feuilles des oracles et que Saint Justin croyait inspirées ». Ne croirait-on pas lire quelque phrase détachée du Génie du cfirisliamsme'^.

C'est ainsi que parurent en 1819 ^ les Penscrs dr Platon sur la religion, la morale, la politique, recueillies et traduites par J. V. Le Clerc, professeur d'éloquence latine à la faculté des Lettres. Letronne, chargé d'en rendre compte dans \e Journal des savants-, après avoir constaté que rien n'était plus difficile qu'une traduction complète des œuvres de Platon, plus difficile surtout que d'attirer à cette traduction des lecteurs, vantait « la rare intelligence avec laquelle l'auteur saisit l'cnchainement des idées et le

qu'on leur donne de son style et celle qu'ils sont forcés de s'en faire sur la manière dont on traduit ses ouvrages, ils mettent avec raison les ('doges décernés à ce philosophe au nombre de ces vieilles admirations que les érudits se transmettent sans jamais les avoir senties ».

1. Une seconde édition, augmentée d'une Histoire abrégée du platonisme date de 1824.

LES PRINCIPALES TRADUCTIONS DES DIALOGUES

reproduit en français, ce qui suppose une connaissance trèsgrande de la langue grecque jointe à un vrai talent d'écrivain ». Toutefois, ajoutait-il, quand se présente dens l'original une notion positive, exprimée avec netteté, précision, et un choix de termes en quelque sorte techniques, une certaine recherche de l'élégance et de l'harmonie force M. Le Clerc à négliger des nuances importantes. A coup silr le nouveau traducteur n'avait nullement entendu faire oeuvre de savant et de métaphysicien, ce qui dailleiirs ne l'avait pas empêché de joindre à ses Pensées des notes dans lesquelles Letronne reconnaissait c une érudition variée^ un goiU très silr,une litt(M*ature étendue )>. En somme, peu fait en raison des libertés très grandes prises envers l'original pour aider à Toxplication littérale du texte, ce livre, grâce à la parure d'une diction tonte moderne, était très propre à faire goûter et admirer les plus beaux endroits de Platon.

Mais le philosoplie athénien allait enfin trouver en France l'inter[)rète autorisé capable de rendre populaires ses profondes méditations. Désigné par son talent précoce et par les circonstances pour prendre la direction du spiritualisme renaissant. Cousin, nous l'avons vu, s'était de bonne heure épris d'admiration pour l'école et la doctrine platoniciennes, et lorsqu'on 1821 les événements le contraignirent à renoncer pendant quelques années à l'enseignement public, il conçut à l'exemple de Schleiermacher en Allemagne le projet d'attacher son nom à une traduction intégrale de Platon. Dès 1821 paraissait le premier volume ^l'un des plus achevés, brillantes prémices d'une moisson féconde : il eut un grand retentissement. Ce fut, dit Rémusat, comme une révolution. Le travail commencé se poursuivit dès lors pendant vingt ans, à tiMvers bien des vicissitudes : rien de surprenant à ce que les derniers volumes rédigés, ainsi qu'on en a fait la remarque, avec une sorte de brusipierie, ne témoignent plus que d'un enthousiasme «iii'ique peu refroidi.

N'était-il pas comme prédestiné ù une semblable tache celui qu'on a pu définir sans trop de llatterie « écrivain supérieur, ad-

i. Gomme les quatre suivants, ce volume porte le nom d'un éditeur assoz obscur du quai Voltaire, r>ossange: les 6" et 7« parurent chez Pichon otDidier (1831 :) le 8« chez Pichon, les 0% 10« et lie chez Rny et Gravier (1833, 183 i, 1837), le 12' et le 13» chez Rey (1840).

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L'ŒUVRE DK PLATON

]iiira])lo par la splendeur de son style et la magnificence de scg fnriiies, mais splendide sans faux éclat, magnill({ue sans luxe, élégauL 5aii> recherche, joignant à une intelligence merveilleuse de >ouplesse la vive iniaginatiou (Vwu poète, maniant avec une égale habileté l'analyse et la synthèse, capable de tout iinit<'i- et de tout iM'produire dans ses modèles sans jamais abdiquer son oi'ii;inal!t(* ?»

JjCS arguments qui précèdent la traduction des dialogues et dont nous avons parb' ailleurs, attestent le mérite du ijliiiosophe; les uutes qui la -iii\<'ut, la jin'thode sévère et les scrupules scientifii]ues du philologue. Cousin liii-inéme se vante d'avoir tenu une assez juste balance entre une élégance infidèle et une exactitude (fui en plus d'un cas confinerait pour lu lecteur mtjdcrue à l'obscurité '. Au reste, alors et depuis, il s'est montré très sobre de confidences sur les principes qui lui ont servi de guides, sur les règles d'interprétation (ju'il s'est prescrites : à la grande surprise du lecteur, le premiei- volume nous jette //? médias rcs, sans préface ni introduction d'aucun genre : tout au plus lit-on dans une des notes de VEiUhi/phron : u Je préviens que pour ce dialogue coinuie pour les trois suivants, j'ai fait quelques emprunts aux traductions existantes, toutes les fois que le système de fidélité et d'exactitude littérale que je me suis imposé me l'a permis ».

De toute façon, l'œuvre eut un grand et légitime succès, auquel le renom de l'auteur n'a pas été entièrement étranger. Les abords de toutes les parties de l'édifice platonicien étaient ainsi rendus faciles et agréables à unegénérationquientendaitpr('senter chaque jour le platonisme comme un antécédent glorieux de Descartes et de Malebranche, de Leibniz et de r.ossuet. Cependant il s'est rencontré en France un critique '^ assez paradoxal, je devrais peut-

1. (( Traduction plus littéraire que littérale, écrivait Mgr Dupanloup ; mais n'en est-elle pas d'autant plus fidèle à l'esprit de Platon? »

2. M. Rossij,mol dans le Journal (jénéml de r instruction publique (1850). Il y oppose triomphalement ce que les anciens nous rapportent des préoccupations littéraires de Platon à la négligence et à la désinvolture signalées par Cousin dans la phraséologie du philosophe, dont il définit quelque part (VII, ;]8i) le style « une perpétuelle anacoluthie ». Il laccuse d'avoir fort peu modifié, avant de se l'approprier, la partie du Banquet traduite par Racine, et de l'avoir fait presque toujours au détriment de la traduction : plus loin il prend prétexte de certaines scolies à son sens mal interprétées

LES PlihXClPALES TilADUCilU.NS DES DIALOCUES

être dire assez partial pour reprocher au nouveau traducteur d'avuir oublié de sacrifier aux grâces, au risque de dépouiller son modèle de sa qu ililé distinctive, de cette lleur d'élégance qui s'apliclle atticisme ; jugement injuste auquel il suffit d'opposer entre vingt autres l'appréciation du plus fameux philosophe ào l'Allemagne d'alors, de Hegel, f.'dicitant Cousin d'avoir si bien su conserver le naturel ot l'aménité de l'original.

Peut-être serait-on tenté au contraire de relever dans cette version une prér)ccupation trop constante de l'harmonie et du relief de la phrase, à qui sont parfois sacrifiés d'autres éléments non moins essentiels, surtout quand il s'agit d'une exposition dialectique. Cousin prévoyait sans doute cette objection lorsqu'il «écrivait dans le Globe ' : « Que cherche-t-on dans la traduction de Platon? de la philosophie? non, mais un écrivain plein d'esprit, d'originalité et de naturel, puis surtout un monument des ureurs, de la façon dépenser, de sentir et de causer dans une belle époque qui est loin de nous et chez un peuple admirable auquel nous ne ressemblons pas. »

Un mérite plus certain encore de l'œuvre entreprise par Cousin, c'est qu'elle est complète : le scrupule à cet égard a été poussé jusqu'à y faire entrer les dialogues les plus insignifiants et ceux même (sauf V Alcyon) qui dès l'antiquité ont été universellement qualifiés d'apocryplies. C'est ainsi que le Sophiste, le Politique, le Cratijle, le Parmcnide, le Clitophon, le Minos et le Charmide apparaissent ici en français pour la première fois. Pour tous les autres dialogues, Cousin partageait, et il ne s'en cachait pas, cette opinion d'un de ses contemporains : « On trouve souvent dans les vieux traducteurs des tours vifs, gracieux, énergiques qui rendent

pour s'écrier : « Etre capable de commettre de pareilles fautes, et se croire capable de traduire Platon, quel aveuglement ou quelle présomption! » et termine ainsi : a A mon avis un helléniste un peu habile et qui ne serait dépourvu ni de jugement ni de pénétration pourrait sans forfanterie comme sans pédantisme mettre le traducteur au défi de citer dans tout son livre dix lignes de suite où il n'y ait à relever soit un ou plusieurs contre-sens avérés, soit une ou plusieurs inexactitudes graves ». L'exagération d'une telle critique est évidente : ce qui ne veut pas dire qu'à cet égard la traduction de Cousin soit absolument irréprochable : pour en juger, il suffit d'ouvrir la Philosophie de Platon de M. Fouillée (Tome I de la 1" édition, pages 63, 415, 420, etc).

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