‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 49 sur 343 · Cohort. ad Griecos · texte numérisé non relu

Cohort. ad Griecos

3. Plus d'un écrivain profane (Cf. Himérius, Orai. XIV. 2o et Philostrate, Vie d'Apollonius, I, 1) qualifie les prêtres de l'Egypte de prophètes, expression générique par laquelle on désignait tantùt les prêtres qui rem' plissaient uniquement des fonctions sacerdotales, tantôt ceux qui y joignaient celle d'interpréter songes et oracles. Ainsi s'explique une tradition très vague qui faisait rencontrer Platon avec Jérémie sur les bords du Nil. Saint Augustin qui lavait d'abord adoptée (/Je doctrina christ., U, 28), a reconnu plus tard (Ketract., II, i) que Platon était postérieur de deux siècles au prophète hébreu.

4. Lactance {Inst. dlv., IV, 2) s'en étonne : « Soleo mirari, écrit-il, quod cum Pythagoras et postoa Plato arnore indagandèu veritatis accensi ad ^gyptios etMagos et Persas usquo pénétrassent ut earum gentium ritus et sacra cognoscerent (suspiciibantur enim sapientiam in religione versari) ad Judajos tamen non accesserunt, pênes quos tune solos erat et quo facilius ire potuissent. » Lactance ne voit d'autre explication du fait qu'une disposition providentielle.

disaient tout contact intellectuel et religieux avec l'infidèle. Ainsi autant le Talmnd accorde à la langue grecque de respect et d'honneur, autant il a pour la science grecque de dédain, on pourrait même dire d'exécration.

Sans doute, les malheurs de la guerre, les captivités, le commerce amenèrent peu à peu la dispersion des Israélites et, selon le mot de Villemain, jetèrent dans l'univers les feuillets de leurs livres sacrés. Néanmoins ce n'est pas avant la fin du iv« siècle qu'on les voit former en Egypte une colonie destinée à prendre tout à coup, sous Ptolémée Philadclphe, un immense accroissement. On \)mi se demander avec un critique contemporain si le Juif a toujours orgueilleusement gardé pour lui le trésor de révélations qu'il tenait de ses pères, s'il en a toujours et partout considéré comme indignes les nations qu'il visitait dans ses excursions mercantiles, en un mot si aux derniers siècles de l'ère païenne comme au temps de ses rois il était absolument destitué de l'esprit de prosélytisme. L'histoire établirait plutôt le contraire; mais la vérité est qu'avant la traduction des Se/jtmile il n'existait aucune version hellénique de l'Ancien Testament, et que cette version elle-même fut mal accueillie des vrais Israélites. Il ne semble pas d'ailleurs que dans le monde gréco-romain elle soit devenue un objet d'étude ou de curiosité, car un rhéteur du temps d'Aurélien est le premier à citer un texte delà Genèse ', de même qu'avant Cicéron on ne connaît pas un seul témoignage authentique d'un écrivain classique sur la Judée.

Ainsi tout montre que ces deux littératures, hellénique et hébraïque, si brillantes l'une et l'autre, quoique d'un éclat dissemblable, n'ont eu pendant mille ans aucun i)oint de contact. Dogmes et doctrines commentés dans les synagogues n'ont pas

1. Deux vers de Juvénal (Satire xiv, 101) sur les Juifs ne contiennent qu'une vague allusion :

Judaicuni ediscunt et servant ac metuunt jus Tradidit arcano quodcumque volumine Moses.

Galien parle de la Genèse comme d'un livre contenant une afiirmation éloquente de la toute-puissance divine.

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LA VIE DE l'LATON

attiré le regard des philosophes avides de nouveaiUrs et curieux de systèmes. Ai les destinées de ces deux races n'étaient les mêmes, ni leur esprit. « Quelle parenté peut-on trouver entre la naïve simplicité des récits et des croyances bihliques et cette dialectique subtile, audacieuse, éminemmeiit scepti(iue dans sa forme, sur laquelle se fonde la théorie des idées et des nombres ^ ? » Laissons la philosophie humaine à sa plaie et la révélation divine à la sienne : loin d'y perdre aux yeux même des croyants, Idaton y gagnera un surcroît de grandeur-.

F. Concltislon

il ne sera pas inutile de résumer brièvement les conclusions (jui se dégagent des [lages qui précèdent.

L'Orient est la patrie du merveilleux : là pas de réflexion qui discute, analyse et contrôle : lYime est tendue tout entière de désir vers les choses surnaturelles. GY^st la patrie des croyants et des prophètes. La Grèce a produit avant tout des artistes, des prêtres, des philosophes; mais c'est la terre par excellence de la critique savante, de la méthode, de la spéculation rationnelle. La liberté et l'audace de la pensée se mouvant en tous sens sans que rien ne Tenchaîne, le coup dVeil sur et pénétrant (jui veut atteindre aux causes des choses, le don de la généralisation et de la déduction scientifiques, voilà à quels signes se reconnaît l'esprit hellénique.

1. ^r. Franck, Diclionnalre des sciences philosoplnques. — « Les Juifs ont tenemeiit senti le peu de cré.lit que leur donnait leur nouveauté singulière dans le monde lielléni(iue qu'ils ont voulu y remédier et ({u'ils ont supposé des livres apocryphes, attribués à des écrivains grecs qui étaient censés avoir parlé d'eux. » (M llavet.)

2. C'est bien à tort qu'on s'est parfois obstiné à vouloir retronvcr dans Platon la Trinité chrétienne, et surtout qu'on l'a accusé d'en avoir dérobé la notion à l'Ancien Testament, où elle n'est nulle part implicitement enseignée. S'il est vrai, ce que je conteste, que Platon prête les mêmes attributs divins cà l'àyaôôv, au //>;o; et à l'âme du monde, il n'y a rien de semblal)le, quoi qu'en dise Théo loret [Thérapeutes, t), dans la théologie et la philosophie des Hébreux.

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PLATON APKÈS LA MORT DE SOCRATE

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• L'Orient a constamment demandé à une révélation supérieure la connaissance de Dieu et du monde : toutes ses tliéories sur l'origine et la destinée des choses ont des considérations religieuses pour point de départ et surtout pour appuis. Les philosoplies grecs au ( ontraire, qu'ils s'appellent Thaïes ou Socrate, Xéno])haneou Platon, non seulement ne se bornent pas à commenter les croyances poi)u]aires, mais ils s'en séparent ou mémo entrent résolument en lutte contre elles. Leurs systèmes nous apparaissent comme le produit immédiat de leurs méditations personnelles, appliquées tantôt aux problèmes eux-mêmes, tantôt aux théories ou aux solutions professées par leurs prédécesseurs. Tandis ([ue d'une race et d'une contrée à l'autre les croyances de l'Orient, marquées d'un caractère national et local, présentent une absence de continuité qui se comi»rend* sans peine, dans les créations de la pensée grecque tout se suit, tout se développe naturellement, tout s'explique par le génie même du i)euple, ses ressources intellectuelles, le dei^ré d'àvancement de sa civilisation : à ce point que si Ton se met en quête d'ex{)lications différentes, l'intervention d'influences étrangères égare la criti({iie. loin de servir à l'éclairer. On peut comparer la Gi'èce à ces personnages illustres de l'histoire politique et littéraire ([ui tout en se rattachant à des ancêtres connus, tout en tenant à leur temps par de profondes racines, n'en occupent pas moins un rang exceptionnel, qu'autour d'eux vainement on chercherait à leur disputiT.

Aussi tout en faisant une place dans leurs recherches aux systèmes à demi tln-ologiques qui avaient prévalu dans l'ancien Orient, les historiens delà philosophie les plus autorisés sont unanimes à proclamer l'originalité saisissante de la pensée grecfiue, et riiarmonie logique de ce qu'on peut appeler son développement interne depuis Thaïes jusqu'à Zenon et Epicnro, en passant par ces sommets lumineux, Platon et Aristote. Comment ne pas admirer la fécondité intellectuelle qui rassemble dans un petit coin de terre les systèmes conctis isolément, pendant une longue suite de siècles, par d'immenses nations ?

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La vie dp: i'laton

PLATON APRÈS LA MORT DE SOCRATE

Sans doute dans leurs migrations d'Asie en Europe les populations helléniques avaientemporté avec elles des traditions (pii leur étaient communes avec les autres rameaux de la famille aryenne ^; sans doute encore, dans le cours des âges, plus d'un élément étranger épuré, transformé -, a été incorporé par elles à leurs institutions, à leurs croyances, à leur littérature et à leurs arts. iMais vue de loin et de haut, la Grèce garde dans l'ensemble des peuples païens un caractère à part, qui la met hors depair. C'est faire tort au mérite philosophique des Hellènes que de le réduire avec Gladisch à une forme plus nette, plus savante donnée aux idées de l'Orient. Il y a dans leur génie quelque chose de compréhensif, d'universel (jui prédestinait cette race à découvrir par elle-même et à personnifier en elle de la façon la plus brillante tout ce qu'avait entrevu ou enfanté ailleurs l'antiquité. Ce génie qui, dans le seul domaine littéraire, a créé le drame, Ihistoire, l'éloquence, a créé sa philosophie, ce qui suffirait à sa gloire, peut-être môme toute philosophie \

Mais ce point capital accordé, est-ce à dire que les Grecs soient restés dans une ignorance systématique et d'ailleurs absolument inexplicable de tout ce qui avait été conçu, pensé, imaginé en dehors d'eux et avant eux ? Croit-on ({ue s'ils n'avaient pas connu ou tout au moins pressenti les trésors de savoir accunmlés dans les nations orientales parle travail et l'expérience des siècles, leurs sages les plus célèbres auraient les uns après les autres affronté les difficultés certaines et les périls probables de ces voyages lointains qu'une critique sévère n'a pas le droit de nier, si elle a le devoir d'être en garde contre d'évidentes exagérations ? x\'est-il pas visible qu'entre

i. Platon lui-même n'a-t-il pas reconnu que les Grecs ont emprunté aux barbares (terme qui pour lui désigne par excellence les peuples de l'Orient) la plupart de leurs noms?

2. C'est avec une juste fiertô que l'iiuteur de VEpInomis (987 E) pouvait écrire : Adowfxôv w; o tc ttso àv "E/Ar.vô: paooiofov 7:asaÀir^wu.£v, y.aÀ/iov toO-:o

3. Telle était visiblement l'opinion de Platon lui-même, lorsque dans un passage célèbre de la République (435 E) il assigne comme caractère distinctif aux Grecs to ^'.AoixaOf:, aux Phéniciens et aux Égyptiens to ?'.Xo/pr,[xaTov.

l'âge d'Homère et celui de Socrate une révolution s'est opérée dans les idées religieuses de la Grèce et que, pour ne citer que cet exemple, la double doctrine de l'expiation terrestre et de la rémunération future a pris une signification de plus en plus morale en même temps qu'elle s'imposait avec plus de force aux esprits réfiéchis 1 On sait avec quelle insistance Platon l'enseigne, avec quel pieux respect il reproduit et commente Ics'mythes qui la renferment, mythes qu'il rapporte expressément aux dires de TOrient. De graves historiens, tels (jue M. Duruy, assignent la même origine h la théorie si caractéristi({ue des quatre âges, acceptée et célébrée par Hésiode.

Que dire ici des mystères? contenaient-ils un enseignement

secret, ou ne doivent-ils leur réputation qu'à l'étrangeté de la

plupart de leurs cérémonies ? La question est indécise, et sans

doute elle le demeurera encore longtemps : ce qui est manifeste,

c'est qu'ils supposent un ordre d'idées assez différent du culte

officiel, et bien supérieur à la simple mythologie poétique. Ainsi

à moins de les considérer avec G. Hermann comme les restes

de l'antique foi nationale obscurcie ou persécutée à la suite de

queliiue révolution politique, on ne peut guère s'empêcher d'y

reconnaître une infiuence étrangère, laquelle ne saurait être

qu'une inlluence orientale. Ici encore l'Asie et l'Egypte ont

fourni des croyances plus ou moins confuses, plus ou moins

cohérentes : la Grèce la première en a soupçonné et découvert

le sens profond et vraiment philosophique; elle a été l'artiste

qui après avoir dégagé ces matériaux précieux leur a donné le

poli et l'éclat.

Notons qu'à ])lL:sieurs reprises^ Platon fait allusion à des traditions antiques, conservées selon toute vraisemblance par le canal des mystères, traditions qui tenaient déjà une grande place dans l'enseignement de l'école de Pythagore, lui aussi,

1. Par exemple Phédon, 62 B, 66 E, 67 C, - Gorçilas, 493 A, — Lois, IV. 715 et ailleurs. Ee même philosophe, qui a écrit tant de pages admiral)les sur l'éminente dignilé intrinsèque de la science, semble parfois incliner vers cette pensée d'un de nos contemporains : « La science fait douter l'honime, le mystère le fait croire. »

LA VI K [)]] PLATON

comme on l'a défini, un homme de rOccident éclairé par l'Orient. J. de Maistre a dit avec raison que par icertain cùté l'inspiration de ces deux initiateurs de la pensée grecque était voisino du sanctuaire: trait caractéristique, qui n'a rion ou presque rien d'helli'nique ni surtout d'athénien. Ce qui distingue Platon, c'est précisément la préoccupation de saisir Tànie Inimaine par toutes ses opi'rations, par toutes ses facultés, de s'attacher avec une sorte de prédilectiou à la solution des [)rohlènies qui entourent la destinée de Hiomme et de la société. Dr dans ce domaine il est une question re(loutal)lc par excellence, c'est la question du mal et d(^ son exjiiation ' : aucun philosophe grec ne Tavait encore abordée, tandis qu"ell.' l'tait au fond de quelques-uns des symboles et des cultes le [»lus en honneur en Orient. A ces vues plutôt sombres 's'oppose et s'ajoute heureusement chez l'auteur du Phf'dnn une tendance o[)timiste qui lui fait accueillir avec em[)ressen](Mit tout(^ [,eiisée capable et de relever la divinité aux yeux de riiomme par la notion de ses perfections, et de relever riiomme lui-même à ses propres yeux par la considi'ration de ce qu'il y a en lui de céleste et de divin.

Platon est attiré par le surnaturel, à prendre ce mot «lans son acception la plus large : autant qu'il est en lui, il vit par la pensée dans cette région supérieure où il se plaît à chercher la solution des problèmes de la science et à laquelle, selon les expressions mêmes de Cousin-, il emprunte (( avec sa force secrète dans les combats qu'il rend sur cette terre, l'inaltérable sérénité de son àme au milieu des ruines qui rentourcnt et sur le bord du scepticisme universel. »

1. Vïi philosophe contemporain, M. hévy-Briibl, tout en louant Platon (l'avoir fait i)lace en plusieurs passages de ses dialogues à l'idée fondamentate d'une chute originelh>, regrette qu'il ail laissé à son exposition le vague inséparable du niytlie, et il ajoute : u Cette idée, probablement empruntée à l'Orient, ne pouvait p^ut-étre encore s'assimiler au génie helléni(iue. Au moins n'en voyons-nous plus trace après Platon jusqu'à l'époque du grand mouvement d'idées qui fondit les conceptions religieuses de l'Orient avec la philosophie de la Grèce et prit à juste titre le nom de renaissance platonicienne. » {De la responsabilité y \). 158).

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