Dans son Argument du Lysis
PLATON APRÈS LA MORT DE SOCRATE 12
Sans doute si l'on n'envisage que la méthode, tout est grec chez Platon, de même que tout est attique, si l'on n'a en^'vue que la forme : il est si loin notamment de croire à la théurgie et de s'ab,;ndonn(T à l'extase, ([ue ces noms mêmes lui sont inconnus. Sans doute aussi Pytbagore avait longtemps auparavant donné l'exemple d'une association secrète où le symbolisme appliqué aux vérités morales et politiques doit avoir joué un rôle considérable: Empédocle se rej.résente le monde comme « nne terre de malheurs » : et à entendre les plus récents interprètes S Heraclite philosoi)hait sous l'influence immédiate des croyances égyptiennes, lorsipiil s'enveloppait d'une obscurité, calculée pour introduire la théologie dans l'étude de la nature. * Néanmoins il y a dans l'enseignement et surtout dans l'esprit platonicien un élément ou, pour me servir d'un mot que je crois l)îus exact, une teinte, un reflet particulier qui ne s'explique ni par Paiménide, ni par Socrate, ni même par Heraclite, et qui ne tire pas son origine d'Athènes : visiblement le philosophe a été en contact direct ou indirect avec des civilisations étrangères et de ce contact il a rapporté non pas un système complet et fermé, ou quelque dogme positif qu'il ait reproduit avec une fidélité littérale-, mais une profondeur de sentiment rare chez ses contemporains, un attrait pour Tau-delà, dont ^m citerait difficilement un second exemple dans la Grèce d'Homère et de Phidias.
Parmi les nombreuses légendes où se complaît son Ame de poète, il faut placer au premier rang les mythes à la fois cosmogoniques et religieux qui essayent de jeter quelque lumière sur les mystères du monde à venir. Or Platon ne semble-t-il pas nous révéler quelle en est à ses yeux la lointaine et vérita-
1. Consulter l'ouvrage de Pfleiderer, Die Philosophie des Ue.-uhiciln, von EphesusimLichte der Mysterien (Berlin, 1S8.;) et plusieurs articles remarqua- ■ Dles de M. Tannery dans la lieoœ philosophique, reproduits dans sa curieuse publication : Pour l'histoire de la science hrllène (Voir notamment p. 17^).
-. On a .lit et répété que l'organisation de la cité idéale de Platon était calquée sur celle des castes héréditaires de l'Egypte et de l'Orient. Les ressemblances, s'il en existe, sont plus qu'effacées par les différences, et pour ma part je considère cette explication comme bien peu satisfaisante.
LA VIE DE PLATON
ble origine, lorsqu'il met dans la bouche à'Hcr J'Arrnémeyi les récits merveilleux qui couronnent le livre X et dernier de ^di Réjmhiique? 11 semble s'être attaché de propos délibéré à développer des mythes égyptiens et orientaux, refusant d'emprunter à la mythologie hellénique ses conceptions même les plus ingénieuses, la fable charmante de Psyché et de l'Amour, par exemple.
Met-on en parallèle avec les rêveries alexandrines ou avec les bizarres excentricités de théories du genre de la Kabhale, la doctrine platonicienne, à quelques exceptions près si complètement lumineuse, si profondément humaine, si harmonieusement coordonnée en toutes ses parties, on concède sans peine qu'on ne lui refuse pas Thonneur « d'avoir emprunté à la raison seule son autorité, sa force et ses lumières ^ » Mais qu'on la replace dans son milieu naturel, qu'on la rapproche de ce que fut immédiatement avant elle l'enseignement de Socrate et celui d'Aristote immédiatement après, le contraste ne peut pas ne pas surprendre, et pour l'explifjuer il ne paraît pas qu'il suffise d'invoquer des inclinations ou des préférences personnelles à Platon.
Il y avait chez Socrate, au témoignage unanime des anciens, une foi raisonnée dans la divinité, un sentiment religieux toujours en éveil, mais sa manie utique, comme on l'appelle, n'a rien de mystérieux : ses réflexions d'un tour moins savant que populaire s'appuient sur ce qui autour de lui est « le plus généralement admis- » : ce n'est pas au sentiment qu'il s'adresse, et en fait d'anciennes traditions, il ne connaît que les maximes des poètes et des sages de son pays. Ouvrons maintenant les écrits de son disciple : au lieu de cette sobriété, un enthousiasme communicatif ; au lieu de cette clarté un peu pâle du bon sens, le rayonnement d'une imagination brillante, qui crée à son service toute une mythologie philosophique. 11 a fallu.
l. M. Franck, La Kabbale, 2^ édition, p. 200.
i\ Mémorables, IV, 6, 15 : o;à twv aàXiTTa ôfxoXoyo'jaévtov âTropsusTo. — Consulter le mémoire si curieux d'EicliUial, inséré dans l'Annuaire de l'Association pour l'encouragement des études grecques (1880) : Socrate et son temps.
PLATON APRÈS LA MORT DE SOCRATE
n'en doutons pas, des causes puissantes pour entraîner Platon si loin des voies familières au maître pour lequel il professe une si sincère admiration \
Et maintenant qu'on étudie Aristote .jamais dans l'antiquité l'esprit scientifique n'a remporté plus complet triomphe : quelle méthode rigoureuse, quelle logique sévère, quel empire absolu reconnu aux données et aux démonstrations de la raison, quelle défiance du prestige de la poésie, des insinuations du sentiment, quelle aversion marquée pour tout ce qui touche au mythe et au symbole ! Ici rinfluence de l'Orient, de cet Orient parcouru par Alexandre en triomphateur, et qui allait s'ouvrir de toutes parts à l'action de la culture hellénique, est manifestement absente : tout est l'œuvre du génie grec, aiguisé par la logique et gravissant avec une calme et fière assurance les plus hauts sommets de la métaphysique. Par là môme qu'il a voulu être et qu'il a été en effet plus compréhensif, Platon n'a pu atteindre à cette surprenante précision. C'est un de ces philosophes dont jusqu'à la fin l'âme est restée perpétuellement ouverte à tout ce qui pouvait lui apporter un écho même lointain des éternelles vérités.
Aussi, sans admettre avec Ilermann que chacun de ses voyages l'a initié à d'autres doctrines et l'a jeté dans une voie nouvelle, il est plus inexact encore de soutenir avec Schleiermacher que, dès sa jeunesse, Platon avait arrêté dans son esprit toutes les lignes essentielles de son système et le plan de la série des dialogues dans lesquels il avait résolu de le développer. M. Zeller, qui ne consacre dans son grand ouvrage que dix lignes d'une note aux rapports de Platon avec l'Orient, affirme que dans le système de l'illustre philosophe athénien tout a son origine et son explication dans la Grèce- : s'il entend par là qu'un Grec, et un Grec du iv« siècle, pouvait seul s'élever à
1. Telle est la thèse que Bouchitté s'est attaché à mettre en lumière dans son livre intitulé : Preuves de l'existence de Dieu.
2. « Der philosophische Gehalt seines Systems erscheint von anderen als hellenischen Einfliissen durchaus unabhangig. » {Philosophie der Griechen, II, 1, 303, note.)
LA VIE DE PLATON
cette hauteur, et embrasser les aspects mu]ti[)]es du problème des choses avec une si merveilleuse harmonie, il a raison ; mais je me refuse à le suivre, s'il entend exclure de l'rpanouissement du g('nie de Platon toute influence ('trani^uTe. Platon est un disciple de Socrate, un (îrec dAthènes, mais un Grec quia ('chaufï'é son imagination aux rayons du soleil de Tùrient^ S'il est permis de comparer la philosophie platonicienne à une œuvre d'art, le dessin du tableau, si rlégant et si pur, le plan de l'édifice, si régulier et si grandiose, n'ont rien (pie dlielléni({ue . néanmoins, à examiner de prés les détails d(^ l'exécution, un regard exercé découvre sans peine le rellct d'heureux emprunts faits à d'autres races, à d'autres croyances, à tlautres civilisations.