‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 68 sur 343 · Atav àTcXw; £7rpaY[xaT£'j6r,aav, écrit- il · texte numérisé non relu

Atav àTcXw; £7rpaY[xaT£'j6r,aav, écrit- il

Platon, t. I. , i

LA VIE DE PLATON

plus ici ce demi-jour de l'école ionienne qui, sans laisser disliiii^uer les détails, permet au moins d'entrevoir les masses. C'est une nuit épaisse où il faut errer en trébucliant à la lueur vacillante de la plus courageuse et de la plus impuissante érudition. » En serait-il ainsi si les disciples de Pythagore avaient préparé, même de loin, les pages si lumineuses du Théétète et de la liépubliqiie^

Reste la morale pythagoricienne, qui a eu de tout temps assez bon renom dans le monde et pour laquelle M. Chaignet professe une admiration s-uis réserve. Mais où sont les textes pn'cis qui autoriseraient une comparaison d'abord, et ensuite une conclusion positive? Dans son Histoire de la philosophie morale et politique M. Janet se borne à affirmer que <( Platon emprunta peut-être au |)ythagorisme ce principe que l'homme est naturellement en guerre avec lui-même ». C'est jieu, on en conviendra. Pour riionm^ur de Platon, je voudrais mettre au compte de l'association pythagoricienne les bizarres uto})ies sociales de la Ilépithliquc : du moins il e^t permis de croire qu'elle n'a pas été étrangère à cette conception du gouvernement des sages ^> à laquelle le disciple de Socrate a prêté l'éloquence de sa j)lume et l'éclat de son nom.

Jusqu'ici nous n'avons découvert dans les écrits de Platon quedes'points de contact très éloignés entre ses théories et celles de l'école pythagoricienne : ne serait-il pas possible d'y noter en retour certaines dissidences? On lit dans la Vie de Marcellus par Plutarque que Platon reprochait vivement à Eudoxe et à Archytas de perdre et de gâter ce ({u'il y a de meilleur dans la géométrie en l'obligeant à déserter pour les objets sensibles la région intellectuelle et id<'ale^ Or le même grief est re[)rodiiit à la fin du vi^ livre de la République, et une préoccu[»ation analogue se fait jour dans un passage du livre Vil, où Socrate ajoute, après avoir rappelé les recherches des Pythagoriciens

1. Socrate tombe sous le coup du même blâme, lui qui approuvait l'étude de la géométrie jusqu'à ce qu'on fût capable de « mesurer exactement une terre » (Mémorables, IV, 7).

■nr ■

PLATON APRÈS LA MORT DE SOCRATE

sur la longueur des cordes sonores : « Nous adopterons leur opinion sur ce point et sur d'autres encore, s'il y a lieu, mais en observant avec soin notre maxime, c'est-à-dire en veillant à ce que les jeunes gens que nous élèverons n'entreprennent point en ces matières des études qui demeureraient imparfaites et n'aboutiraient pas au terme où doivent tendre toutes nos connaissances », et plus loin : « Les hommes que nous nous sommes proposé d'interroger sur Iharmonie ne vont pas jusqu'à ne voir dans ces accords qu'un moyen pour découvrir quels sont les nombres qui sont harmoniques et ceux qui ne le sont pas, et l'origine de cette difTérence. — Tu parles là, réplique Glaucon, d'une étude vraiment sul)lime)). ^

^11 sendde que notre enfpiête soit maintenant achevée : il n'en est rien. Si nous ouvrons les écrits d'Aristote, témoin irrécusable, sinon toujours impartial, un second Platon va pour ainsi dire se révéler à nos yeux, et un Platon d'un caractère tout nouveau, dont les affinités avec certaines tendances caractéristiques du |)ythagorisme ne peuvent être contestées. « C'est dans la Métaphysique, dit à ce sujet M. Ravaisson, que nous trouvons encore et Pliistoire la plus authentique et le jugement le plus sur du i)ytliagorisme platonicien : c'est là que la théorie dont les dialogues nous représentent le mouvement et les formes se laisse voir enfin jusqu'au fond, dans le secret de ses principes et l'entraînement intime de ses conséquences :

Apparet domus intus, et atria longa patescunt. »

Au sixième chapitre du livre I de la Métaphysique, Aristote après un résumé des tentatives encore si imparfaites des Pythagoriciens et des Ioniens dans les divers domaines de la peusée, ajoute : « A ces diverses philosophies succédacelle de Platon, d'accord le plus souvent avec la doctrine pythagoricienne,

^ 1. heimblujue, VJI, 530 E. - Rappelons également, pour ceux qui croient a 1 authonlicito du Politique, que l'auteur s'y moque de « ces habiles qui s'imaginent que l'art de mesurer s'étend à tout, et explique tout, aussi incapables d'ailleurs d'apercevoir la véritable distinction des choses quo do reniermer dans leur unité essentielle tous les êtres d'une même famille ».

iU

LA \ 1 K DF. PLATON

mais (lui quelqueCois aussi a ses vues puliculières et s'écarte de l'école italique. Les Pythagoriciens disent que les êtres sont à liînilation des nombres, Platon qu'ils existent i^ràce à ce qu'ils participent avec eux : le nom si^nl est changé. Sur ce point que l'unité est l'essence par excellence et que rien autre chose ne peut prétendre à ce titre, Platon ne se sépare pas des Pythagoriciens ». Ce texte très j)récis en apparence à première lecture w laisse pas ipie d'être assez embarrassant jiar les problèmes de tout genre qu'il soulève. « Faut-il en conclure, écrit M. P. Janet, que la théorie d(\s idées n'est au fond qu'une théorie des nombres, ou que cette doctrine des nombres n'est que la traduction symboliijue de la tliéorie des idées? C'est un point qui nous seml)le insoluble, vu Tabsence de données claires et suffisiintes ". Xous croyons [)ouv()ir être un [leu plus affirmât if.

Faisons d'abord une première remarque et de la plus haute importance : on parlant de ceux (ju'il nomme les Pythagoriciens, Aristote ne donne nulh^ part à enternlre qu'ils aient imaginé et professé une tln'orie des idées : c'(^st toujours de nombres, et de nombres seulement qu'il s'agit : l'assertion opposée est une fable accréditée'par les commentateurs des âges suivants^ parce qu'elle flattait le syncrétisme alors en honneur. Dans le chapitre même dont nous venons de transcrire un passage, xVristote ex[)Ii({ue nettement de (pielle manière la doctrine platonicienne na<[uit du rapprochement des vues de Socrate et d'Heraclite : plus tard la publication de nombreux textes apocryphes faussement attribués à Philolaiis, à Archytas et jusqu'au poète comiipie l^picharme ^ lit seule croire à des critiipies peu éclairés ([ue le platon.isme avait ('té enseigné cent cincjuante ans avant Platon '. De f{uel droit faire honneur d'une dt'couverle aussi

1. r.orsiiiio Platon prule d'Epicliarnie, c'est, comme l'antiquité tout entière, le poète comi(iuo qu'il n on vue, jnmai?; le philosophe. Diok'éne liaërce (TTI. 10. il, 14, 17) cite, il est vrai, coinuie appartenant à Epicharme des vers où la théorie des idées est au moins implicitement contenue : mais dans un savant mémoire lu au Congrès des Sociétés savantes en 18TG M. Denis a établi que nous sommes ici en présence de textes ai)Ocryphes.

i\ C'est ainsi qu'en exposant la doctrine pytliagoricienne Sextus Empiri-

PLATO.X APliÈS LA MUl'.T DE SOCRAÏE

capitale que la théorie des idées à des génies inconnus, au (h'triment d'une renommée consacrée par le témoignage unanime des siècles? Tout au contraire, le pythagorisme peut être cité avec raison, ainsi que nous allons nous en convaincre, comme la doctrine qui permet le mieux de mesurer la réaction du ^^énie propre de Platon contre les inlluences extérieures.

Lorsque sur la foi de certains passages d'Aristote on rapproche Platon de Pythagore au point d'en faire son disciple et son contiimateur, on commet un double anachronisme, d'une part en aîtribuant au second de ces philosophes des vues qui ne furent jamais les siennes, de l'autre en mettant au compte de IMaton des tln-ories (jui sous la forme oii on nous les orésente n'ont eu cours (ju'après lui dans son école.

Se persuader que dans la Grande-Grèce, longtemps avant le grand mouvejiKmt intellectuel dont la Grèce proprement dite et Athènes en particulier furent le théâtre au v*^ siècle, un système de métaphysi([ue proprement dite avait pu se constituer de toutes pièces, c'est méconnaitre les lois régulières du développement de l'esprit humain. L;i distinction entre le monde sensible et un monde idéal était impossible dans le cercle de notions absolument concrètes où se mouvaient les plus anciens l)hilosophes grecs et (pie les l^lh'ates ont les premiers essayé de briser. Avant PhiloIaCis, écrit M. Tanm-j'y, nul certainement n'a songé à faire des nombres ou la cause efticiente, ou la cause

mat-rielle, ou la cause formelle des choses, et Philolaiis lui-même selon toute apparence ne s'est pas ('devé jusifu'à une explicacation qu'on doit croire postérieure à la première conception de la théorie des idées ; jusque-là cette formule, ks choses sont nombres, \m\\^\{ tout au idus signifier que les choses sont constitu<'es par des combinaisons en proportions définies d'éléments géométricpiement figurés. J^ijoute que ce qui fait précisément la faiblesse du pythagorisme, c'est de vouloir enchaîner dans le même système et expliquer de la même façon les formes de la

eus (X, i\S8) se sert des expressions mêmes qu'emploie toute l'antiquité en parlant du système platonicien.

LA VIE DE PLATON

matière et les formes de l'absolu, les propriétés réelles des êtres et les rapports mystérieux des nombres : de tels principes ne sont applicables que dans le monde des corps, et là même ils sont insuffisants pour rendre compte de l'existence de la moindre réalité'. 11 est donc très probable ({ue cette théorie des nombres n\avait aux yeux des Pythagoriciens qu'une valeur symbolique; et il est certain qu'elle n'a abouti entre leurs mains qu'à des essais enfantins de définition et de classification.

Les nombres considérés soit en eux-mêmes, soit dans leurs rapports jouissent de propriétés très remar(|uabies, dont l'étude approfondie a suffi à la célébrité de pbis dun savant moderne. Mathématiciens et géomètres, Pythagore et ses disciples avaient découvert quelques-unes de ces propriétés, ce ([ui les avait amenés à rap{>rocher par voie d'analogies [)his ou moins fantaisistes certains nombres d'une [lart, certaines notions ou certains êtres de l'autre-. C'est en cet état que Platon a trouvé leur théorie, et s'il l'applique ou s'en inspire à son tour, il laisse deviner en maint endroit^ qu'il y voit tout d'abord un intéressant jeu d'esprit, ce qui ne l'empêchera pas d'associer à son tour dans le Timée les applications des sciences exactes aux rêves les plus hardis de son imagination poi'tique. Mais en même temps il transforme et ennoblit cette tendance en lui assignant un rôle supérieur et cette fois vraiment fécond. Entre les idées confinées dans le monde intellectuel et les choses que contient

1. G'e^^t le reproche que leur adresse déjà Aristote. Métii},h., XIV, 3, 1090 a 3i\ — (( S'il y a quelque chose au monde d'évident, a dit uti moderne, c'est que les propriétés des nombres sont purement mathématiques, c'est-à-dire qu'elles ne peuvent s'étendre en aucun sons au delà de la si>hèro des calculs et des mesures sans que jamais il en puisse résulter un etlot quelconque sur les objets calculés ou mesurés -».

2. Conformément à l'adage célèbre : 'l'o) àoîOaf.) zavr' £-io:-/.E. « L'esprit de verti^^e ou d'ivresse qui s'empare facilement des esprits adonnés à l'abstraction fit franchir à l'école pythagoricienne tousles degrés qui conduisent d'une vue ingénieuse et vraie à l'absurdité. D'ailleurs il est difficile de dire aujourd'hui si elle avait commencé î>ar ••{ro sage ou si elle le devint avec le temps » (Thurot).

3. Par exemple. République, VIII, oi6. Il y reconnaît un pou plus de sérieux, Tùnée, 35 B.

•ET.: î

fm:

PLATON APRKS LA MORT DE SOCRATE

iG7

le monde réel, eutièrement séparé du premier, le nombre (jui semble touc^hcr à la fois à l'un et à l'autre de ces deux mondes lui fournira un trait d'union et un intermédiaire longtemps cherché. Celui ({ui écrivit, dit-on, sur la porte de son école : Que nul if entre ici, s il 71'esf r^coinrlrc, avait été conduit par une voie toute naturelle à envisager les recherches et les calculs mathémati([ues comme la préface des méthodes sévères de la dialectique, comme la préparation la plus opportune à la contemplation de l'éternel et de l'immuable ^ : les nombres cessent d'être des [)rincipes pour se transformer en autant d'introducteurs des idées. 11 est probable même (bien que nous n'ayons ici d'autre garant (|ue la parole d'Aristote-) que Platon entri' dans cette voie y a fait vers la fin de sa carrière un pas décisif en avant. Les Pythagoriciens avaient surtout envisagé les rapports du nombre et des choses : Platon essaiera de pénétrer les rapports du nombre et de l'idée. 8'agissait-il pour lui d'enrichir sa théorie d'un développement nouveau, ou de lui donnrr une base scientifique qui jusqu'alors lui faisait défaut ■/ le pliilosophe a-t-il eu rillusion d'un progrès où nous serions plutôt tentés de découvrir une décadence :^ Les textes nous manquent pour répondre à ces questions.

Ici se place au premier rang l'étonnante distinction des nombres idéaux et des nombres mathématiques ^ distinction qui

1. i:ntre tant de passages, bornons-nous à citer népubllque, VII, 527 B, où la géométrie est définie ÔXxbv ^-jxr,: Tipo; à),r,0£iav y.alàTicpyao-T'.y.ov ^i/oaGso-j ûtavofa;.

±. Je ne parle pas ici de ces mystérieux àypa-f a Zh-^^:^iy. que M. Ghaignet qualifie avec tant de raison de terra ignota.

3. Tandis que ces derniers sont a-Jix.SXr.-o' (XIII, 7), àô'.a^opot, et quoique àïo:a xa\ àxivr.ta (I, 0) néanmoins xaÙTÔv (o; Hv xal w; aTistpa tô u),f,Oo; {Rép., \U, 525 A ), les nombres idéaux au contraire, objetd'intuition, sont 'h à'xaa- Tov [xôvov (I, 6), 0-: o-j[j.5>r,To'i (XIII, 7), ce qui leur ôte leur véritable caractère num(!rique, [j.r, ofxostSst: (I, 991 b 2't), ayant par conséquent chacun une ^orte d'individualité ou de personnalité distincte, -/wpiatol, oOx Èv totto), Trproto'. (XIII, 8;, s-/ovTc; ro TrpÔTspov xa\ to C'axîpov, etc. Plus OU y réfléchit, et moins on voit, même en s'aidant des révélations plus ou moins véridiques d'Aristote, quelle i)lace cette théorie des nombres a pu tenir dans la pensée et dans le système de Platon. (( Die Idealzahlen sind vollig sinnlos in dem Platouischen System, und daruni ist es auch noch Niemanden gelungen, einen Sinn hineinzubringen ^^ (Rose). De là cette protestation bien jus-

if)8

LA VIE DE PLATON

]:)Ortait en germe, si nous en croyons certains érudils, les trois plus grandes découvertes de la science moderne, l'algèbre, la géométrie analytifjue et le calcul infinitésimal. Que Platon ait ainsi accru oudiminué les obscuritésde son svstème, il sera toujours vrai de répéter à la suite de M. Fouillt'e ^ : « Platon a eu tort d'abuser des synd)()les mathématiiiucs ; peutêtre même a-t-il fini par les prendre trop au sérieux : mais c'est là une erreur fjni ne C()ni[)r(>met pas sa vrai«^ doctrine, la doctrine des idées. Le pythagorisme de Platon peut être cbiméri(iue : le platonisme vtudtanle n'est pas atteint par la criti- ([ue d'Aristote ; tant que Platon demeure lui-mùme, il est dans le vrai : quand il retourne à Pythagore, il est dans le faux. »

Mais cette déviation du platonisme, sur la([uelle nous ne possédons d'autres documents que des textes assez obscurs épars dans la Métaphysique, t\it-ellts comme on l'a cru longtemps, Pœuvre exclusive de son fondateur ? Lorsipie Platon mourut, Palliage entre les anciennes et les nouvelles parties de son système était-il définitivement formé ? ou au contraire la transformation dont il avait en quebpie sorte j)ris l'initiative s'est-elle poursuivie après lui, et bien au delà des lirniti^s qu'il aurait voulu lui assigner ? cette seconde bypolfièse nous parait éminemment plus vraisemblable-.

Ce sont, à n*enpas douter, les premiers académiciens qui sont coupables, pour s'être préci[)ité'S sans léflexion dans la route qui venait de leur être ouverte. Intelligences d'tm rang infé-

tifiée de TeichmiUUr : « Aus dem alten goistesstarken Plato hat iiiau einen elenden schwachsinnigen Phantasteii i^'emaclit. der sinnlose Einhildungen seiner eigeneu kraftvollen wissonscliaftlichon Ei'kenntniss vorgezogen batte... Diejenigen, welclie dus Pythagorisireii des alten Plato so viel \m Munde fiihi-en, mogen sicii im Stillen bekennen, dass sie keiiie Uedaiikeii dal)ei hatteti, die das Tage>liclit vertragen kimnteii » [LUcrarisehe Fehde/t, 1, i'3D).

Page 1