‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 77 sur 343 · Dion · texte numérisé non relu

Dion

3. IbuL": ToO Aûovo; tÔjv /Ôvwv toO ll'/rj.-cyjo; ïax'.v o-j'j-v^y.; Ôzoo-ttzioovt'j;. Si, dans cette phrase, on pouvait interpréter le mot /oyoi par « dialogues », on en tirerait la conclusion que quelques-uns au moins des écrits de Platon, et sans doute d'assez importants, furent de bonne heure connus en Sicile.

PLATON APRÈS LA .MORT DE SOCRATE

et de l'eutendre. Il part aussitôt pour Athènes un grand nombre de lettres de la part de Denys, accompagnées de nombreuses sollicitations de Dion aux({uelles s'ajoutent celles des Pythagoriciens d'Italie ^

Tout autre eût pu «Mre flatté d'être l'objet de démarches aussi pressantes et aussi honorables. La première im[)ression de Platon, on doit le croire, fut tout opposée, et rien n'est {dus vraisemblable (jue les longues hésitations prêtées au philosophe par l'auteur de la septième lettre, avant qu'il se rendit à rap})el de ses amis et à la séduction do ses propres illusions. Pourquoi, faisant violence à ses goûts, eùt-il quitté, pour redescendre dans l'arène politique, « ce temple des sages )),dont Lucrèce vantera plus tard l'inaltérable sérénité ? Pourquoi eût-il renouveh' une expérieuce dont il devait cette fois, instruit par le passé, prt'voir et redouter l'insuceès - ?

Il est probable que, dans l'entourage du philosophe, on lui rei)rochait vivement son impuissance avouée à rf'ahser l'idéal politi(pie dont sou intelligence était éprise. Plus son imagination prêtait de grandeur et de stabilité à la cité fondée sur ses principes, plus il était mis en demeure de prouver qu'elle était autre chose qu'une séduisante utopie ^ Or d'une part,

1. M. Duruy, dans son Histoire de la Grèce, n'a-t-il i»as cédé trop aisément au désir d'établir nn rapprochement ingénieux, lorsqu'il considère ce double aitpel de Platon « comme un hommage volontaire ou forcé rendu à ropinioii publique dont lo:> philosophes étaient alors, comme ils le furent dans notre xviii« siècle, les représentants et les organes. » Je ne sais si je m<> trompe, mais il me sembl<3 que l'opinion pu])lique ne devait pas avoir un bien grand i)oids à la cour des tyrans de Syracuse ou même de Catherine de iiussie.

■2. De bonne heure la jalousie a essayé de donner une explication aussi peu Iionorabb' de ce second voyage de Platon en Sicile que du i)remier. Citons eiih-e beaucoup d'amres textes Thémistius, Oral. XXIII, 28o G : 'Ktz\ Xpr.fxacr: y.ai TpaTzé^r., et le mot railleur de Diogène le cynique (dans Elien XIV, 3;i).— Les Pères de l'Eglise, ceux du moins (|ui nourrissaient le plus d'hostilité contre la sagesse grec({uo. ont accueilli sans la vérifier cette étrange accusation. TiTtuUien, traduisant à la lettre une phrase de Tatien {Disc, contre /es «irrcs, i*) écrira : (( Plato Dionysio ventris gratia venditutur » {Apolo(jeliqiœ, 46).

3. On dit qu'il se trouva plus tard, dans l'empire romain, des platoniciens assez épri> de l'idée du maître pour aller (mi tenter la réalisation au

Il:

LA VIE DE PLATON

témoin de la décadence des institutions athéniennes, ennemi-né du gouvernement démocratique, il est naturel que Platon ait cherché hors de sa patrie un terrain plus propice à ses |)rojets de régénération sociale : de l'autre, en Sicile, à Tavénement d'un nouveau règne, il semblait que la guérison d'un seul homme, la tète du corps politique, sutTit pour ramener la santé dans l'ile entière^- Platon ignorait que Syracuse était depuis longtemps la proie de factions ardentes et sauvages, et Dion ne cessait de lui répéter que son ami Denys le Jeune partageait son propre enthousiasme pour la philosophie et se prêterait de lui-même à toutes les réformes. Quel temps plus favorable attendre ? ajoutait-il : hâtons-nous de mettre à profit les avances de la Providence. De son côté, Platon pour chasser les souvenirs importuns de son premier voyage, devait se dire : Denvs TAncien était une àme fermée aux conseils de la sagesse par une longue habitude du pouvoir et l'abus invétéré du ]»laisir : son successeur est jeune encore et la philosophie peut légitimement espérer de faire de lui un souverain modèle -. X'est-ce pas la situation de Fénclon, bien convaincu par l'évidence des faits qu'il n'y avait pas à lutter contre l'absolutisme de Louis XIV et travaillant avec d'autant plus d'ardeur à préparer à la France, dans la personne du duc de Bourgogne, le gage d'un meilleur avenir ?

milieu de tribus encore barbares : l'expérience seule pouvait prouver à Platon ce qu'il y avait de chimérique dans ses conceptions politiques.

4. Piutarque, Dion, H. C'est précisément ce qu'on lit dans la septième lettre (;-528 B) : Eî tzoté t-.; xà ô-.avor/jivTa r.izl vh\i.My 'z v.y.': -o/tTsia; àzoTEAEÎv èur/stpr.ao'., xat vCv TictpaTsov slvat ' TTEtTa; yap i'va txovov îxavâ): TràvTa £;£'.pYa'7y.hà;^ i^oiit.r,y àvaOà. — Cf. Diog. Laért.. III, 21, et Thémistius, Orat. XXVII, 215 B.

2. N'y a-l-il pas dans le passage suiv;int des Lois (IV, VM E; comme un écho des rétlexions auxquclh^s Platon dut alors se livrer : « LéL^islateur, dis-nous quelles conditions tu exiges et dans quelle situation tu veux qu'on te remette un Etat pour pouvoir te promettre du reste de lui donner de sages lois ^' — Donnez-moi un Etat gouverné par un tyran : (pièce tyran soit jeune, qu'il ait de la mémoire, de la pénétration, du courage, de l'élévation dans les sentiments; et, afin que toutes ces qualités puissent servir au dessein que je me propose, qu'il possède, en outre, cette modération qui doit accompagner toutes les parties de la vertu ».

PLATON APRES LA xMORT DE SOCRATE

Ces considérations et d'autres semblables triomphèrent à la fin des résistances de Platon, et laissant la direction de l'Académie à un de ses disciples, Ilermocrate, il s'embarfpia une seconde fois pour Syracuse accompagné de Speusippe, son neveu. La fortune parut d'abord lui sourire, a Dès la première rencontre, écrit Plutarciue \ on a pour lui des égards et déshonneurs étonnants. A la descente delatrirème, il trouve un char royal magnifiquement orné. Denys offre un sacrifice comme pour l'événement le plus heureux de son règne. La simplicité du repas, l'appareil modeste de la cour, la douceur du tyran dans chacune de ses audiences font concevoir aux citoyens de merveilleuses espérances de changement, l'ii élan emporte tout le monde vers les lettres et la philosophie : lepa" lais royal est semé i)artout de la poussière où l'on trace des figures géométriques. ))

Une transformation aussi prodigieuse était trop factice pour ({ue cet heureux début put durer longtemps. Denys le Jeune était une nature à la fois faible et violent(\ mélanine de bonnes intentions stériles et de ])assions insatiables, faisant des coquetteries à la jjhilosopliie jusqu'à l'heure où de la théorie il fallait passer à la pratique. De plus, il fut aisé aux ennemis de Dioi! d'exciter la jalousie du tyran contre ce sophiste athénien plus puissant à lui seul et plus redoutable que ne l'avaient été Jadis pour Syracuse les armées de Xicias et d'Alcibiade. On savait que Platon avait en Dion un fidèle protecteur : c'est contre ce dernier que se déchaîna l'orage. Quatre mois après l'arj'iv'edu philosophe % les intrigues de Philist(^ et de ses partisans aboutirent à jeter Dion en exil. La tyrannie de Denys n'eut dès lors plus de contre-poids, et Platon, (jui ne se sentait pas en sûreté à Syracuse, n'attendait que l'autorisation de regagner Athènes. Mais le tyran redoutait des révélations im-

î. nioi), ch. 13.

2. \j\ 'Mu d'après Grote. en iîGO d'après Ast. Dans une note du XXXIiI« cliapitiedu Voyarjo du jeunr An(ichnr>>is, Bartiiélemy veut établir en se fondant sur des calculs astronomiques, que le second voyage de Platon en Sicile est do 364, le troisième de 301.

ip

LA VIE DE PLATON

portuncs : il demanda au pliilosr>phede ne pas s'rloigner; il fallut obéir, car les prières des tyrans sont des ordres K Gardé d'abord à vue sous couleur d'hospitalité généreuse, Platon en butte à des attaques incessantes fut [)eu après cunij;édié avec dédain par le tyran qui avait vainement essayé de le plier à ses vues despotiipies -.

En achevant ce récit, ne seml)le-t-il pas que sous d'autres noms nous venions d'écrire une des pages les plus connues de l'histoire de Voltaire ? P>ornous-nous à signaler au vol quelques rapprochements. Qu'on se rappelle lautcur des Lettres philosophiques, tourmenté lui aussi du désir de diriger et de récrenter les cabinets, i)ress(' en ITtO par Frédéric de se rendre à Potsdam, accueilli par le maître avec un enq)ressement et des caresses que devait copier, eu les exagérant, une cour disciplinée comme un régiment^ Au téunoignage des contemporains, ce fut à qui dès l'abord lui ferait fête et lui montrerait le plus dN'gards : Plinte était trop illustre pour qu'on ne se le disputât point. En échange d'un titre sonore et d'une existence princière, que lui demandait-on? De donner au roi une heure chaque jour pour arrondir ses ouvrages de prose et de vers. Mais chacun se regimbe contre les coups de langue mordants du nouveau-venu et bientôt l'œil pénétrant de Voltaire discerne des symptômes révi'lateurs faits pour tenir sur le qui-vive un observateur intéressé : la sécurité et la conliance l'abandonnent. « Lïq^ée de Damoclès, écrit-il, est inces-

1. C'est l'expression même emidoy-'e pur l'auteur Ac la septième lettre (329 D) : Ta: twv T-^pâwtov lv'r^m\'^ I'tixev ot^ ^.vy^i'.}.V'x: xrr[7.x\'^ slcrlv.

2. On lit II la tin cie cette même lettre : a II m'a semblé que je devais vous indiquer les motifs qui m'ont fait entreprendre mon second voyage en Sicile, à cause des événements singuliers et extraordinaires (jui ont suivi. y> — Dans l'antiquité déjà, Platon a payé cher l'ambition qu'il -ut .l'entreprendre l'éducation <-t la conversion d'un tyran. Cependant aux péripatéticiens (jui l'attaquaient, ses disciple^ pouvaient répondre : u Si dans Alexandre nous ckerchons les qualités de l'homme, non les exploits du conquérant, fait-il beaucoup plus d'honneur à Aristote? Et cependant c'était une finie bien plus accessible aux grands sentiments et qui, dès l'enfance, avait et-' contiée au futur fondateur du Lycée. »

3. Je puise ce détail et les suivants dans l'ouvrage si curieux de M. Desnoiresterres : Voltaire et la société au xviii» t>iècte.

wji

PLATON APH i:S LA MORT DE 80CRATE

is:;

samment suspendue sur ma tète : j'ai alTaire h l'amour-propreet au pouvoir despotique, deux êtres bien dani^^ereux ». Frédéric, mécontent do cet bote indiscret, n'en a pas moins faim et soif desa[)résence, et pour s'éloigner de Potsdam, Voltaire poursuivi par le ressentiment de tous ceux qu'ont atteints ses sarcasmes est ol)ligé d'élaborer tout un plan d'évasion. Ce n'est pas tout. Le roi qui le sui)[)Osait, non sans vraisemblance, profondément ulcér<' et s'attendait pour sa part à quel([ue éclaboussure, le fait garder à vue à Francfort sous un assez étrange prétexte : singulier dénouement, on en conviendra, à une tendresse ({ue l'on prétendait inaltérable! Le trop spirituel écrivain réduit, selon ses propres expressions, à opposer sa philosopbie à des clioses si peu pliilosophes, ne recouvre définitivement sa liberté qu'après avoir traversé des beures d'alarmes mortelles.

Est-il facile d'imaginer, à deux mille ans de distance et en dépit du caractère et du rôle différents des circonstances et des personnages, un parallèle plus complet et surtout plus instructif, pour qui veut mesurer l'influence de la raison sérieuse ou railleuse sur les destinées des cours ^ ? Ce sera là l'excuse de cette courte digression.

Page 1