A SUNDERLAND
Les gens de Sunderland étaient, en ce temps-là (1848), et sans doute sont encore pareils, au moins pour la vivacité, auxGalates dont parle saint Paul. Tout débordants de vie, ils étaient passionnés pour les affaires. Et les nouvelles de leurs docks ne prenaient point beaucoup de temps pour arriver à l'église. En cette ville, où le vent d'est — le vent de mer — souffle en rafales formidables, on s'arrêtait dans les rues glaciales pour discuter, pour traiter ensemble, et plus d'un rhume mortel fut la conséquence de ces rencontres inattendues. C'est dans un milieu aussi impressionnable et impulsif que devaient s'écouler sept années bien remplies de la vie du Rév. Mac-Ail. On se souvient sans doute que, dès le mois, de novembre, avant qu'il eut complètement achevé son cycle d'études, on l'avait pressenti pour savoir s'il accepterait le poste de Sunderland. Le 31 janvier 1848, l'appel officiel lui était adressé ; et le 24 février, ayant obtenu l'assentiment de ses professeurs et du comité du collège, encouragé de plus par un grand nombre d'amis dévoués, M. Mac-Ail faisait connaître sa réponse affirmative.
Est-il vrai qu'un premier appel est pour un étudiant ce qu'une première demande en mariage est
pour une jeune fille? Quelques personnes le prétendent. 11 est certain, en tout cas, que Tardeur de ce premier amour ne disparut jamais du cœur du futur fondateur de la « Mission populaire parmi les ouvriers de Paris ». Et si Theure de la retraite avait jamais sonné pour lui, il est bien probable que son cœur eut soupiré après Sunderland. Sur une feuille d'un carnet dont il se servait en 1848, nous avons trouvé un petit dessin, représentant le cours du Wear, depuis le pont jusqu'aux collines de Ballast. Dans cette vallée, disent les botanistes, se trouvent des plantes exotiques dont les graines ont été apportées de loin par les vaisseaux et semées au hasard par le vent. Au loin, se trouve la vieille abbaye de Monkwearmouth, qui rappelle les souvenirs de Jarrow et du vénérable Bede.
Avant de quitter le collège, le jeune homme voulut dire un dernier adieu à la vie retirée, et pourtant si gaie, qui avait été la sienne jusqu'alors. Il convia ses amis à un souper qu'il organisa dans son cabinet de travail. C'était le 19 mars; le 1er avril, il commençait à Sunderland l'exercice de son ministère. Au mois d'août, il fut consacré pasteur par le successeur de son père, le Rév. Robert Halley (D. D.), assisté des Rév. James Parsons, un vieil ami de sa famille, Samuel Mac-AU, son oncle, et Robert Vaughan (D. D.), principal du collège qu'il venait de quitter. Alors, il entra avec ardeur dans sa nouvelle vie, et dès le début l'on
put dire que son ministère porterait des fruits, et en porterait beaucoup. Il n'était point facile de remplir « fidèlement » ses devoirs de pasteur, dans une église qui contenait deux cent soixante-quatorze communiants inscrits. Rien pourtant ne fut négligé : il installa des auxiliaires dans les villages, et organisa des classes bibliques de jeunes gens et déjeunes filles, qui se développèrent rapidement sous l'influence bonne et stimulante du jeune pasteur. Ce n'a point été une faible consolation pour celle qui a dicté ces pages, lorsque, quarante-cinq ans plus tard, Dieu rappela son serviteur, que de recevoir de ses anciens paroissiens des lettres de sympathie qui témoignaient, en termes touchants, du bien qu'avait fait à Sunderland le ministère de son mari (^).
(1) Lettre de M. Thomas Rutherford à M°^« Mac-Ail :
« Sunderland, 12 mai 1893. — La miémoire du passé me revient en écrivant ces lignes ; tout ce qu'il a fait pour nous, en ces jours de notre jeunesse qui, déjà, semblent être si loin, je me le rappelle pourtant, comme si c'était d'hier. Comme il nous excitait à consacrer nos vies au service du Maître qu'il servait ! Et comme nous répondions librement à ses appels! Beaucoup l'ont attendu pour le recevoir dans les célestes parvis, et beaucoup d'autres le suivront, qui peuvent faire dater leur conversion et leur consécration de Sunderland. »
Voici encore, à titre de témoignage, une lettre de M. John Fpost, vice-consul britannique à Rabat, Maroc, adressée à M»« Mac-Ail :
« Le 7 juin' 1893. — Sa perte sera profondément ressentie par tous ceux qui l'ont connu, depuis qu'il s'est donné avec vous à la noble tâche d'évangéliser la France; mais ce sont ceux qui,
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Les marins eurent une grande part de ses sympathies. L'on vit souvent les bancs du temple remplis par le capitaine, le second, et un grand nombre de matelots des navires arrivés la veille dans le port; et jamais le prédicateur ne faisait de meilleurs sermons que dans ces cas-là. Parfois il était appelé auprès d'une pauvre mère ou d'une épouse, à qui il fallait annoncer la triste perte d'un être aimé, englouti par la mer; et si douces étaient les consolations qu'il apportait, qu'on eût dit que son passé avait été consacré à l'apprentissage de cet « art si noble de consoler». Voici, du reste, ce qu'il écrit après avoir appris la mort d'un de ses amis les plus chers et les plus fidèles, James Héron :
Quand des amis nous sont enlevés, la meilleure manière de soulager notre douleur est de penser à la réunion future. Il m'arrive même, en de tels moments, de me réjouir de remplir les devoirs de mon ministère; je ne les abandonnerais pas en tout cas, même si je n'avais que Tespoir d'un très
comme moi, ont eu le privilège de le connaitre dans ses joups de jeunesse, qui le pleureront avec le plus d'amertume. Il est impossible d'exprimer ce que je dois à son fidèle ministère de Sunderland ; quand je jette un regard en arrière sur toutes les scènes vivantes de son travail, lorsque j'entends sa douce voix et sa prédication attachante dans la chaire ou dans les réunions, ou que je me rappelle les bonnes et simples plaisanteries qu'il aimait à faire au milieu de ses chers jeunes gens, les longues années écoulées semblent s'évanouir, et tout cela me parait ne dater que d'hier. Aujourd'hui, son travail est achevé, il est entré dans son repos, repos béni après un labeur si grand et une tâche si fidèlement accomplie. »
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faible résultat. Tous les jours se présentent à moi des scènes touchantes et instructives; la semaine dernière, j'ai mis en terre un pauvre homme, que j'avais soigné pendant sa dernière maladie. Je le trouvai absolument abattu, et songeant avec terreur à la vie dissipée qu'il avait menée. Je le vis souvent et m'efforçai de lui rendre moins pénible la pensée du départ; j'eus enfin la joie de l'amener doucement vers son Sauveur, qu'il finit par accepter avec une confiance enfantine. La paix régnait désormais dans la chambre du mourant, et quand, quelques jours plus tard, nous entourâmes son cercueil, je vis l'espoir rayonner au front de ceux qui m'environnaient. Sûrement, je le retrouverai dans le lieu d'où toute misère est bannie. Un tel labeur est une joie inestimable.
Voici encore un trait d'une touche charmante :
31 mai i849. — J'étais hier soir dans la maison d'un de nos fidèles pour y baptiser son enfant. Quand je demandai quel nom de baptême on voulait lui donner, ma surprise fut extrême lorsqu'on me répondit • « Robert Whitaker Mac-Ail ! j Braves gens ! Mon coeur a été bien touché par cette marque de leurs bons sentiments à mon endroit!
Écrivant à la date du 12 décembre 1848, il disait :
Je puis déclarer en toute vérité que je me délecte dans mon œuvre. Parfois, je me sens surchargé et surmené. Mais jusqu'ici, dans les occasions pareilles, quelque rayon de lumière m'a toujours été envoyé pour me relever et me réjouir. Nos services et nos réunions ont été, dans ces derniers temps, particulièrement intéressants et encourageants pour moi. C'est la saison où beaucoup de capitaines au long cours et autres gens de mer reviennent chez eux,
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plusieurs de très lointains voyages, et leur présence au milieu de nous, comme vous pouvez le supposer, donne à nos assemblées un nouvel intérêt et comme un nouveau charme.
La lettre suivante, de la même époque, montrera comment, au milieu de ces charges du ministère pastoral, son âme restait cependant celle d'un artiste, ouverte à toutes les beautés de Farchitecture et de la musique :
Vendredi soir 25 août 1848.
...Ayant quelques heures d'attente 'forcée à passer à York, je suis allé voir le t Minster » . Appuyé contre un des grands piliers du cloître et les yeux dirigés vers ses ^^oâtes élevées, il me semblait que je n'avais jamais admiré, autant que je le fis alors, cette merveilleuse construction. Juste à ce moment les grandes orgues emplissaient les voûtes sonores de la réverbération de leurs sons (car c'était Thébre du service divin). On chanta un c Nunc dimittis » exquis, puis une antienne magistrale. Étant en dehors deTenceinte. je ne pouvais voir ni le clergé ni les choristes, et le voisinage de l'orgue donnait à ses sons une telle résonnance que les voix humaines se perdaient dans leurs sonorités plus amples; tandis que, parfois, quand celles-ci s'atténuaient, riiymne semblait rejaillir comme de la même source d'harmonie — en sorte qu'on aurait pu croire à un choeur d'anges invisibles qui attaquaient l'antienne. Après quoi, l'orgue reprenant de nouveau, les voix semblaient s'éloigner et, sans disparaître, se fondaient intimement dans cette marée montante de louanges, comme si les faibles expressions des hymnes de la terre étaient englouties dans Vouverturc de quelque t chant sans paroles i des sphères célestes...
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En parlant de ces jours, il disait, sept années plus tard, dans un sermon d'adieu à sa congrégation :
ce En quittant ma tranquille vie de collège, je suis venu dans votre ville que je ne connaissais pas. Lourdes m'apparaissaient les responsabilités d'un pastorat, alors que je n'avais point achevé la période ordinaire d'études préparatoires. Quand je me rappelle mes débuts à Sunderland, j'ai la ferme conviction que j'ai reçu, le jour où j'ai commencé mon ministère, une plus profonde connaissance de la solennité de ma mission, et que vous, de votre côté, avez reçu un esprit de prière accompagné des bénédictions du Saint-Esprit. Je ressens une vive gratitude envers Dieu, quand je songe à mon arrivée parmi vous. »
Pendant l'été et l'automne de 1848, il y eut des changements. « Si vous voulez être heureux, lui avait écrit Alfred Vaughan, fiancez-vous. » Et le jeune homme avait suivi le conseil. Un an plus tard, en juillet 1849, il épousait Élisabeth-Siddall, fille unique de Daniel-Burgess Hayward et de Jane Wood,sa femme. M. Hayward avait été professeur de lettres à Blackburn, du temps où le collège de théologie était dans cette ville . Les lignes suivantes, écrites par une des demoiselles d'honneur, permettent de jeter un coup d'œil sur le nouveau Ao/we du pasteur et de sa femme :
Sunderland, 10 août 1849.
Ma chère M***
Les brises de la mer sont vraiment bien fortifiantes ; la semaine prochaine nous espérons prendre des bains de mer. Lundi et mardi derniers, nous sommes restés à la maison de midi à cinq heures, tant les visites ont été nombreuses. C'est un peu fatigant; heureusement que tous les gens de la paroisse sont très aimables. La nouvelle maison d'Ëlisa est charmante ; le salon est joli et commode, la salle à manger est très confortable, ainsi que le cabinet de travail. Les livres du D' Mac-Ail font une belle bibliothèque pour M. Robert; cette bibliothèque occupe la plus belle pièce de la maison ; en effet, aucune autre n'aurait pu contenir tant de livres. C'est un grand plaisir pour moi de m*y glisser quand il est sorti. J'ai pris Y Autobiographie de Gœthc, que je trouve très intéressante; j'aime beaucoup aussi les pièces de Molière. Mais nous n'avons pas beaucoup de temps pour lire.
Jamais accueil ne fut plus chaud' que celui que firent au jeune pasteur et à sa femme les paroissiens de Bethel (c'était le nom d'une des chapelles). « Jamais, nous dit M™« Mac-Ail, je n'oublierai les chaleureuses félicitations, la large hospitalité de ces amis. »
Les premiers mois de la vie des jeunes époux s'écoulèrent ainsi dans une douce tranquillité ; ils aimaient à faire des promenades dans la campagne charmante qui les environnait, et à cueillir dans les vallées le muguet, la primevère et l'orchidée.
Notons ici un voyage fait en juillet 1850 : c'était
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la première fois que M. Mac-AU avait roccasion de voir TÉcosse, ce pays qui, depuis lors, devait être l'objet de ses prédilections, si bien que, quinze autres fois, il alla demander à son air pur et fortifiant un réconfort à ses fatigues. Les extraits suivants sont empruntés au récit d'une course de quatorze jours qu'il fit dans les montagnes de Sutherland et de Wester Ross, accompagné d'un ami dont les goûts simples et les aptitudes pour la marche faisaient le bonheur de M. Mac-AU.
Après avoir passé le Loch Naver et ses rives désertes, nous arrivâmes au Loch Laoghal, situé dans une contrée également désolée. Ce lieu fut pour nous Toccasion d'une suite d'impressions pénibles; devant nous s'étendaient les eaux claires du lac jusqu'à environ six milles de distance, entourant çà et là quelques petites îles fertiles. Dans toutes les directions se dressaient des rochers escarpés, et l'on voyait s'ouvrir au flanc des montagnes de vertigineux précipices. Sur les bords mêmes du lac, s'étageaient les prairies d'un vert éclatant, sur lesquelles faisait tache le vert plus sombre de petits bouquets d'arbre. Et de quoi tout cela parle-t-il ? De ceux qui y ont vécu autrefois. Nous dirigeant vers la chaumière aujourd'hui solitaire de Lettermore, avec un berger et quelques laboureurs, seuls habitants de ces contrées, nous avons causé des jours passés. Là, comme dans toute l'Ecosse, du reste, il y avait jadis beaucoup de braves gens, de vrais bannie lads. Ils ont été chassés de leurs maisons, opprimés par les grands fermiers éleveurs ; la plupart d'entre eux sont partis, la tristesse au cœur, à la recherche d'un autre foyer et d'un autre pays.
Le dimanche, on allait au service divin à l'église libre de « Strath Tongue », et, nous dit M. Mac-Ail :
J'observai avec beaucoup d'intérêt l'ordre et l'effet du service en langue gaélique. Très frappé déjà par le ton du sermon, je fus surtout intéressé parle chant, si particulier, et qu'on appelle i\'aling. Le lundi, poursuivant notre route, nous eûmes l'occasion d'observer une procession très xïurieuse des fidèles revenant de prendre part à la Sainte Cène à l'Église libre de Durness; le jour précédent ils s'étaient réunis, selon l'usage, au nombre déplus de deux mille, accourus de toutes les paroisses environnantes ; et on nous montra des vieillards qui étaient venus à pied, sans se soucier des quelque quarante kilomètres qu'il leur fallait parcourir et à l'aller et au retour. Quand la procession se fut éloignée, nous reprîmes notre route à travers les montagnes, et nous eûmes à chaque instant des spectacles dont la magnificence dépasse toute parole humaine. Au bout de quelques heures, après avoir dans le lointain admiré le groupe des îles Orcades, et les rochers de Hoy, nous nous trouvâmes au pied du Loch Hope. Quelle scène grandiose! « Ben Hope » suspendu au-dessus des eaux noires et s'élevant à plus de trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer! Dans les cavernes qui l'environnent, « Taigle, l'émerillon et le daim rouge ont conservé leur antique habitat ». Un peu plus loin, c'est le Loch Eriboll, offrant un port hospitalier aux marins qui ont été secoués dans le dangereux t Pentland Firth ».
Nous passâmes la nuit à Scowrie. Quoique le lendemain matin fût pluvieux, brumeux et un peu orageux, nous partîmes dans un petit bateau pour aller explorer les merveilles de l'île de t Handa » . Au commencement de notre promenade, le brouillard était si épais que nous ne pûmes voir les rochers terrifiants jusqu'au moment où nous arrivâmes au pied même de ces rochers. L'île offre à l'ouest une
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chaîne de falaises d'une hauteur gigantesque, formant des colonnes et des cavernes innombrables, et partout, sous Faction des eaux, se sont formées, de la base au sommet, des terrasses; chacune d'elles est habitée par un régiment d'oiseaux de mer, dont les espèces différentes sont rangées par séries successives de la base au sommet. Des milliers de ces oiseaux vivent là continuellement, blanchissant Tair de leurs ailes ; tout autour de cette île c'est un bruit continuel, qui nous révéla Tapproche de Tîle longtemps avant que nous fussions en vue de la terre.
De Scoivrie à Assynt, — Nous prîmes un jour de repos dans le second de ces bourgs, habituellement tranquille. On nous dit que le duc devait passer, et, en effet, pendant que je faisais une esquisse, nous vîmes arriver sa voiture. Il parut, en nous apercevant, éprouver quelque plaisir à voir des touristes dans son pays perdu.
UllapooL — € A right honnie place », un endroit vraiment ravissant! — Encore une promenade délicieuse dont je conserve le souvenir. Nous avions frété un petit bateau, et nous voguâmes longtemps sur cette mer, si souvent agitée par les tempêtes, mais qui, ce jour-là, était d'un calme majestueux. Nous doublâmes enfin les caps du Great Loch Broom, et nous contemplâmes longuement le profil imposant des montagnes. La vue qui s'offre ici est si belle, que je ne crois pas que n'importe quelle autre partie des Iles Britanniques lui puisse être comparée. Les sommets surplombent les sommets, les pics soutiennent les pics, entourés tous de la plus admirable des atmosphères, et offrant une variété incroyable de tons et de couleurs (^).
Revenons à Sunderland.
(1) Ces notes ont été résumées d'après une conférence que fit M. Mac- Ail aux Ecoles du dimanche de Sunderland, le 9 décembre 1850.
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Pendant Thiver de 1850 à 1851, une grande activité fut déployée dans Téglise et dans Técole, qu'on aurait pu, sans mentir, comparer à une grande ruche. Dans toutes les communautés, religieuses et séculières, il y aura probablement jusqu'au millénium des « Progressistes » et des « Conservateurs » ; les membres de cette ruche ne faisaient pas exception à la règle. Ses vieilles abeilles agissaient d'une manière respectable et excellente, qui, pourtant, ne satisfaisait pas les jeunes qui parlaient toujours de marche en avant. Le pasteur était Progressiste par tempérament, mais il avait aussi, en homme d'Etat, des habitudes conservatrices. 11 eût pu conduire à toute vitesse, mais en général, il prenait garde de ne pas renverser la voiture. Ce fut avec une douleur extrême que, le 30 janvier 1851, il donna sa démission. Les jeunes abeilles, aussi bien que les vieilles, le suppliaient de rester. Cependant, Dieu ne lui donna point l'ordre de le faire, et il fit ses préparatifs de départ. Le dernier soir où il fit le service, le texte indiqué était le suivant : « Suis-moi. » Parmi les auditeurs se trouvait une brave vieille femme qu'avait beaucoup affligée le départ de son pasteur. Elle n'eut garde d'oublier son dernier texte. Et lorsque, plus tard, le cours des événements amena le départ de nombreuses abeilles, et que l'inévitable essaimage se produisit, la brave vieille expliqua d'un ton sentencieux : « Eh bien ! Eh bien !
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le malin ne leur avait-il pas dit : Suivez-moi, suivez-moi! Vous voyez ce qui est arrivé ». Le « malin » à qui la phrase fut répétée en rit bien souvent dans la suite.
Le récit détaillé de l'histoire de ces sept années passées à Sunderland serait trop long. Qu'il suffise de dire que le Père Céleste n'a jamais cessé de bénir les deux églises.
Nous préférons donner quelques citations empruntées au journal du pasteur. On y trouvera riiistoire d'une âme, dont la vie spirituelle se fond à chaque instant avec la vie extérieure.
Mercredi 26 novembre 1851. — Ce soir, après l'agitation et Témotion agréable que m'a causées le service d'inauguration de la chapelle d'Ebenezer, je puis enfin m'asseoir, pour me préparer en vue du service du dimanche. Jamais je n'avais été aussi douloureusement conscient de ma faiblesse, de la fragilité de ma foi et de mon manque d'esprit de prière. Le dimanche, jour béni sous tous les rapports, s'offre à moi sous une perspective pénible. Ce qui m'empêche de désespérer tout à fait, c'est que je me rends compte précisément de mon peu de force et de sagesse, c'est que je sens combien j'aurais besoin de lagrâce d'Ën-Haut. Je suis résolu à apporter dorénavant dans mon ministère un esprit de prière plus développé ; je veux prier davantage avant de méditer sur la Sainte Parole, et aussi, avant de prêcher, je veux prier Dieu de me prêter son concours et de me donner sa bénédiction, pour chaque sermon en particulier. Dieu de mes pères I fais-moi la grâce de tenir ces résolutions ! Par moments, je ressens toute la joie que je devrais éprouver à la pensée de me retrouver le dimanche suivant comme
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messager de Dieu au milieu de mon peuple ! Puis de nouveau, j'ai conscience de mon incapacité. Où est-ce donc que je dois chercher du secours ? Et quel est le grand but que je cherche à atteindre par ma prédication? O mon Seigneur et Maître ! prends mon cœur, et remplis-le du désir ardent de te glorifier !
Puissé-je entrer avec humilité dans cette belle journée du dimanche, et la terminer en me réjouissant dans le Seigneur! Que mon œuvre, ô mon Dieu, soit une source de bénédictions pour une âme! et, si cela te semble bon, permets-moi d'en avoir connaissance !
Cette prière fervente reçut dans la suite sa réponse.
29 novembre 1851, — J*ai été bien réconforté, hier au soir, par les bonnes paroles d'un ami chrétien ; mais que je comprends encore mal l'étendue du privilège que Dieu nous a donné, en nous permettant de lui confier par la prière nos anxiétés ! Que je suis indigne de cette nouvelle faveur de mon Maître, qui m'a confié une nombreuse congrégation pour l'instruire ! Seigneur, préserve-moi du piège qui me menace aujourd'hui et dont la seule pensée me fait trembler ; empêche-moi de viser à l'approbation des hommes, car je sens qu'il faut choisir, et que, si je n'évite pas le péril, c'en est fait de mon énergie pour ta Cause; l'œuvre de mon Maître restera inachevée !
30 novembre. — Et maintenant que cette journée est passée, que dirai-je? Deux fois j'ai paru devant les brebis dont j'ai charge — venues en grand nombre surtout ce soir, — et je leur ai prêché l'Evangile. Tout le jour je me suis rendu compte avec douleur de ma propre insuffisance et de mon inaptitude ; le matin, cependant, j'ai eu un moment
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d'attendrissement en songeant à la bonté de tous ceux qui m'entourent; le soir, j'ai prié avec ardeur pour les pauvres pécheurs.
Je ne sais que dire. Je sens l'efficacité de la prière; et l'instant d'après il me semble que je ne peux pas prier. Quel horrible conflit ! Ma grande source de confiance, ce soir, est dans les prières ardentes qui se sont élevées vers Dieu à mon sujet. Ai-je trop demandé, quand j*ai supplié Dieu de m'accorder la joie de lui amener une âme ? c O Dieu ! je t'en supplie, envoie-nous maintenant Isl prospérité. >
i" décembre, — Quels sont mes motifs d'actions de grâce en ce jour? Oh! ne permets pas, Seigneur, qu'une seule pensée d'orgueil trouve place dans mon cœur ! Autrefois, dans les premiers temps de mon ministère, il m'est arrivé de penser qu'une si grande tâche n'était pas faite pour moi. Et cependant, mélangée à cette crainte et dominant cette affliction, j'avais la conscience intime et douce d'un ardent désir d'être employé à guider des pécheurs dans la voie du salut... Oh! daigne. Seigneur, raviver encore cette impression. Assiste-moi dans les directions à donner à tous ceux qui cherchent. Cette œuvre est ma joie : couronne-la d'une plénitude de paix et de consécration! J'éprouve comme si mon cœur n'était pas assez large pour contenir tout ce débordement de reconnaissance. Puissé-je monter, m'élever vers Toi, ô mon Jésus, éprouver un sentiment plus profond encore de ta présence, une dévotion et une absorption plus complètes dans la recherche exclusive de ta gloire! Daigne me préparer ainsi pour les obligations solennelles qui s'imposeront si vite à moi de nouveau! Je crie encore vers toi. Donne-moi, Seigneur, augmente-moi, multiplie-moi l'esprit de prière,
2 décembre. — Plénitude de joie. Hélas! pas encore assez d'humilité.
5 décembre. — Oh ! en vue de cette journée de dimanche,
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donne-moi un esprit de prière, pour moi, pour tous ceux de mon entourage ! Ne permets pas que ces t commencements » bénis s'arrêtent là. Oh! continue, achève ton œuvre! Donne-moi d'être vraiment, en ce jour du Seigneur, rintendant fidèle de Jésus ! Que nous nous rencontrions à ta Table! Et dans chacun de nos services, viens, sois là, avec ta puissance : au service du matin, pour embraser les croyants des flammes de ton amour, le soir, pour secouer et convaincre les pécheurs! Mais, ô mon Maître, prends à toi tout entier ce cœur errant entre la grâce et le péché, et qualifie-moi pour me tenir debout entre ces deux mondes ! Ta grâce est pleinement suffisante. Contrains-moi donc à te chercher, à ne vouloir que toi, à te sentir près de moi. Et que ce soir, à la fin de ma journée,* je puisse entendre comme une voix me dire : t Un pécheur de plus a été racheté. »
Le 8 décembre 1851, il écrivait comme suit à son beau-père, M. Hayward :
Quels qu'aient pu être autrefois mes devoirs et mes anxiétés (et vous savez qu'ils n'ont pas été minces), il me semble que je recommence en ce moment ma vie et sa grande œuvre, comme si j'étais sur le seuil et que toute ma carrière fût devant moi et m'attendît. Je n'ai encore, comme vous savez, monté que deux dimanches dans la chaire de mon nouveau temple; et ces deux dimanches ont été vraiment des jours mémorables.
Je n'ai pas le moindre sujet de me glorifier. Pourtant, je me sens grandement encouragé*. On m'a écouté avec une attention religieuse vraiment remarquable et imposante, et, ce qui est plus, j'ai reçu quelques témoignages directs attestant la présence de Celui qui apporte avec lui, quand il est là, la bénédiction sans mélange. Quant au nombre
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des assistants, je n'oublierai jamais ce que j'ai ressenti quand, ai4 moment où je me suis levé pour prêcher, dimanche dernier, au soir, j'ai vu tous les sièges occupés sur les bas-côtés et jusque dans les allées, et tout ce vaste édifice rempli partout jusqu'au fond, dans les tribunes et dans les arrière-galeries qui sont appuyées aux murs.
A la vérité, nous ne pouvons espérer que cela dure ainsi toujours. Pour le moment, il nous vient des gens de toutes les classes sociales. On m'a signalé la présence d'acteurs et de clotvns du Cirque royal de Cook, qui étaient là confondus dans les rangs de l'auditoire. Assurément il faut compter là-dedans pour beaucoup l'attrait de la nouveauté et la curiosité. Puisse cet attrait concourir à de meilleures finsi
Le journal reprend ensuite, retraçant ses plus intimes pensées, notant les phases, les progrès et les temps d'arrêt du mouvement spirituel dans sa congrégation, les alternatives de ses encouragements et de ses déboires. Ce journal court ainsi, presque sans interruption, du 10 décembre 1851 au 3 juillet de l'année suivante. Il note, ce jour-là, son état de fatigue extrême^ le besoin qu'il éprouve de prendre du repos. Puis, le journal s'interrompt. On retrouve seulement ce qui suit, daté de la fin de 1852 :
15 décembre. — Après six mois bientôt! Essaierai-je d'écrire encore, de reprendre ce journal? Six mois ! durant lesquels j'ai été incapable d'entretenir même l'espérance de continuer un service utile, et où, à de certains moments, V éternité m'a semblé si près, si près de moi!
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Que signifient ces paroles ? Après un voyage de trois semaines, fort intéressant, — trop peut-être, en ce que cela avait épuisé ses forces, — fait dans les îles Orcades et Shetland, M. Mac-Ail était tombé malade, le premier dimanche d'août. Trois mois s'écoulèrent, pendant lesquels il n'y eut guère d'intervalles de mieux. Les docteurs lui ordonnèrent six mois de repos absolu; mais, avec la force de volonté qui le caractérisait, il reprit son œuvre au bout de trois mois, répondant à ceux qui s'en étonnaient : « Si je ne recommence pas maintenant^ jamais je ne recommencerai. »
Et pour montrer ce qu'il entendait par recommencer, et par reprendre le harnais, il se mit à prêcher deux dimanches de suite à Westhoughton, église où il avait aimé à aller pendant qu'il était encore étudiant. 11 résista à ces fatigues; mais que de souffrances il lui fallut endurer! Pendant trois mois, il ne put arriver à dormir! Peu à peu enfin, à l'époque fixée par le Dieu de grâce, il se rétablit doucement, d'une manière presque imperceptible.
Rien n'arrêta plus dès lors son activité dans la chaire et dans la paroisse. 11 avait composé un recueil de cantiques pendant les mois de surmenage du printemps précédent. On l'attendait pour en faire usage. Tous ceux qui l'ont connu savent combien il aimait les cantiques. Il tenait cette disposition de son père, sans doute, qui en fit luimême un livre en 1824, à Macclesfield. Voici, du
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reste, comment il s'exprimait dans la préface du recueil actuel. Parlant de Foula {VUltima Thule des Romains) qu'il venait de visiter : « Dans cette terre éloignée, écrivait-il, j'ai trouvé des gens, des vieillards comme des enfants, qui chantaient ces mêmes cantiques qui font notre joie. » Il devait plus tard composer lui-même un grand nombre de chants sacrés, en anglais et en français.
Il est un autre aspect du caractère de notre héros que nous ne voudrions point laisser complètement de côté. Nous trouvons l'occasion d'en dire un mot à propos de la lettre suivante, qu'il reçut un jour d'un de ses confrères dans le ministère, et que nous retrouvons dans ses papiers :
Cher Monsieur, Je vous envoie un exemplaire d'un recueil de cantiques que j'ai composé. Je pense que vous en aimerez les mélodies, et peut-être approuverez-vous quelques particularités que j*y ai introduites.
Votre affectionné,
Arthur A. Rees.
L'auteur de cette lettre était uni à M. Mac-AU par un attachement d'autant plus significatif que, sur plus d'un point, les deux hommes différaient absolument. Ils soutinrent même leurs opinions dans des brochures de controverse, où ni l'un ni l'autre des combattants ne ménageaitles coups. Car c'est là un trait du caractère de notre héros, que
jamais il ne craignit d'affirmer ce qu'il croyait vrai.
Et comme le disait, un peu plus tard, Enoch Mellor, un de ses anciens camarades du Collège de théologie : « En toute justice, il faut avouer que Mac-Ail n'a jamais abandonné le premier rang dans un combat. »
En 1855, M. Mac-AU quitta Sunderland pour se rendre à Leicester, où l'avaient appelé de pressantes sollicitations. Nous détachons ce qui suit, d'une lettre d'adieu qu'il adressait aux amis dont il lui fallait se séparer :
Je vous écrirais d'une main tremblante, si je n'avais la conviction profonde d'avoir sincèrement demandé, en cet instant solennel, l'appui de Dieu. En une phrase, je puis expliquer la décision que j'ai prise : il me paraît que je serai plus utile à Leicester que dans cette ville. Ce ne serait donc qu'en étant infidèle à Celui que je désire servir que je poursuivrais ici mon chemin. Rien sans doute n'a altéré l'affection que je vous porte, et je crois que vous, de votre côté, me conserverez votre confiance aimante; mais un devoir impérieux me force à prononcer le mot d'adieu. Adieu donc ! Du fond du cœur j'espère que nous nous reverrons souvent sur cette terre ; rien ne contribue plus, du reste, à adoucir mon chagrin que l'idée des jours futurs qu'il me sera donné, je le souhaite, de venir passer en ce lieu, où, je le sens bien, va rester une partie de mon cœur. Mais, après ces revoirs passagers, il y aura la suprême rencontre. Mes frères, sommes-nous prêts, sommes-nous sûrs de ne point manquer au rendez-vous?