AUX OUVRIERS
Le 11 j'anvier 1812. — Rue Julien-Lacroix, 103. Belleville.
c Ce soir, à sept heures, on ouvrira une bibliothèque gra-
(1) « Je tiens, écrit Mnae Mac-Ail, à rendre ici témoignage au bon accueil que nous fit M. le commissaire de police, qui se donna beaucoup de peine pour nous renseigner sur les démarches à faire, et qui s'est montré toujours courtois et prévenant pour nous. »
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tîiite, composée de journaux illustrés, etc. Pendant la soirée, on chantera des cantiques et on lira des morceaux choisis. Des amis anglais feront à tous un bon accueil. »
Voici une note de la main de M. Mac-AU sur cette première soirée :
f Ce fut d'une main tremblante que nous ouvrîmes nos portes. Au commencement, les gens parurent hésiter et passèrent outre. Malgré tout, cette petite réunion compta quarante personnes. Nous fîmes la remarque que plusieurs d'entre elles étaient très bien habillées, comme si elles répondaient à une invitation personnelle. »
C'est ensuite M™® Mac-All qui reprend : « Parmi les quarante personnes de notre première réunion se trouvaient douze amis dévoués, entre autres Miss Blundell et son évangéliste. Il n'y eut |Ki!S <le iroahk^ notre espoir commençait à renaître. PiHi dt^ teiJips après, le commissaire et M. Robin entré reiit. Quels battements de cœur lorsque j'entendis la voix cordiale de M. Mac-All!
cr Nous retournâmes à la maison fatigués, mais rûeon[iai,ssaBts. Nous avions été jusqu'à douter de la jinsf^iljiliïo d'avoir une réunion. La nuit précédents ncître découragement était à son comble; ageriouilleB devant le feu mourant^ comprenant toute h\ gravité de la situation, nous aurions pu^ inéme alors, renoncer à notre entreprise, -^M été la (îonviction où nous étions, que
c'était une œuvre qui valait même la peine qu'on y échouât.
« Or, maintenant, par la grâce de Dieu, la réunion était enfin un fait accompli. M. Mac-AU m'avait souvent dit, qu'il estimait autant quarante personnes ainsi assemblées en France, que mille en Angleterre. »
Les simples notes qui suivent, et qui donneront une idée de l'activité de M. et M""* Mac-Ail, à cette époque, sont empruntées au journal (Diary) de i\r Mac-Ail.
l^ janvier. — Journée très fatigante. Nous sommes allés au Palais de justice à 8 heures du matin. Entrevue avec MM. Nodin et Grouillet (secrétaires de la Préfecture) ; dans la rue de Flandre; beaucoup d'arrangements, course au passage du Caire. Là, avec M. Butot, imprimeur du passage, quelques mots de conversation, en payant notre compte et en commandant des programmes pour la rue de Flandre. On était, à l'imprimerie, très curieux de savoir ce que devaient être ces réunions. L'ouvrier qui avait apporté les prospectus était venu dans sa meilleure veste noire. J'eus peine à le reconnaître; c'était un brave homme, à l'air doux. M. Butot demanda de quoi il s'agissait ; étions-nous des catholiques? étions-nous des protestants? étions-nous comme l'abbé Lamennais? M""® Butot dit que nous étions v venus avec un excellent dessein, mais à un « mauvais moment i, parce que le peuple avait « tant souffert » ! Elle aurait voulu, nous dit-elle, pouvoir venir à la salle; mais c'était c si loin I » et elle avait quatre enfants petits. Elle en voulait fort aux gens qui avaient « fait tant de mal » (allusion sans doute à la Commune) : ils méritaient d'être bien
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punis ! Nous avons essayé de lui rappeler que Dieu est plein de patience et de miséricorde envers tous; et qu'adviendrait-il de nous, s'il n'avait manifesté son amour en Christ ? et si Christ n'était mort pour t tout le monde » , pour c chacun »? — Oui, dit-elle, je sais qu'il a prié pour ceux qui étaient crucifiés à ses côtés. » Une de ses ouvrières écoutait avec une attention et une attitude qui révélaient la vivacité de ses sentiments. A ce moment, elle a pris la parole et, très doucement, mais avec expression : t Oui, dit-elle, parce qu'il a fait expiation pour tous ». M™® B. avait exprimé le souhait que les méchants fussent tous € engloutis » ! M. Mac-Alla remarqué qu'à ce moment une ouvrière plus jeune avait peine à contenir son émotion. Elle dit qu'elle voudrait bien venir à nos réunions; un ouvrier, là présent, dit qu'il viendrait, lui, dimanche soir.
10 janvier. — Ce matin, samedi, Clara Jones et moi, nous avons distribué les prospectus, etc., en commençant près de notre maison t des Mignottes ». Nous entrons dans quelques bâtiments où les ouvriers finissaient leur travail, et nous en distribuons une douzaine. On nous reçoit poliment, pour ne pas dire aimablement. Ma lampiste s'informe si nous avons eu du monde, et nous souhaite c bon succès ». Ils ont t tant souffert du fait des Prussiens », nous dit-elle, mais plus encore après, et ce serait une bonne chose € s'ils avaient quelqu'un pour les mener tout doucement ».
Nous recommençons nos distributions de bulletins dans la soirée. Nous en donnons sur la place des Fêtes, dans la rue de Belleville; à la porte d'une pharmacie, dans la rue de la Villette, deux ouvriers les reçoivent avec de grands t merci » , et l'un d'eux s'arrête aussitôt pour lire le prospectus à la lueur des lampes de la pharmacie. Quand il en vient aux mots : f L'Amour de Jésus-Christ; — un ami
anglais » — t Bon! bon! » dit-il, — et tous deux nous saluent, levant leurs chapeaux, très poliment.
21 janvier. — Rue Julien-Lacroix. Notre premier service de dimanche. Nous étions allés à trois heures pour mettre tout en ordre dans la salle. M. Mac-Ail a lu la parabole de TEnfant prodigue; il a exposé comment nous étions là, notre visite de l'été dernier, nos impressions après avoir vu Belleville, l'appel qui nous y fut adressé, et comment nous avons quitté notre t congrégation », nos amis et notre pays, pour venir faire notre résidence au milieu de la population ouvrière de ce quartier, croyant que l'appel nous était venu de la part dû Maître, d'essayer parmi eux une œuvre purement évangélisatrice. Après cette entrée en matière, il a parlé sur ce texte :. t Dieu a prouvé son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions des pécheurs, Christ est mort pour nous » (Rom. v. 8).
11 parla très clairement et avec force, répétant avec insistance les passages qu'il voulait graver dans les cœurs. L'auditoire était très attentif". Voici, d'ailleurs, la description qu'il a faite lui-même de cette soirée, dans une lettre adressée à M. George Pearse, datée du 24 janvier 1892 :
Dimanche soir, notre petite salle était remplie jusqu'aux portes : hommes, femmes, enfants, plusieurs en blouses bleues ou blanches, le reste évidemment en leur plus beau costume du dimanche. A la fin, l'auditoire a dû atteindre cent vingt personnes à l'intérieur, sans parler de ceux du dehors, qui n'ont pu entrer faute de place. A plusieurs reprises, ils se sont joints (ou ont essayé de le faire) aux cantiques; ils ont écouté ma lecture de la Bible, puis f mon premier petit sermon en français » (un grand effort pour
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moi), ensuite, un ou deux morceaux choisis pour les toucher, enfin ma courte prière finale, après laquelle plusieurs ont dit : Amen !
Le billet d'invitation était ainsi libellé :
Aux ouvriers I Rue Julien-Lacroix, 103, Belleville, dimanche prochain, à 8 heures du soir, un ami anglais désire vous parler de Tamour de Jésus-Christ. Vous serez tous les bienvenus. Une bibliothèque gratuite sera ouverte de sept heures et demie à huit heures.
Dans la lettre à M. Pearse citée plus haut, M. Mac-AU écrivait :
Le jour de notre première réunion, nous avons eu un long entretien avec un représentant de l'autorité, au sujet de Tautorisation.
L'entretien a duré plus d'une heure. Il a approuvé notre dessein ; mais en y joignant les pronostics les plus sombres quant aux résultats dont il fallait absolument désespérer, selon lui : le peuple étant trop abruti ou trop mauvais pour nous écouter, ajoutant que nous serions insultés, molestés.
« Le commissaire de police était présent à cette première réunion, et il entendit l'allocution de M. Mac-AU. Deux sergents de ville étaient là aussi, habillés en bourgeois. Quelqu'un les reconnut et dit à l'ami que M. Mac-Ail avait préposé à la porte pour assurer Tordre : « Voyez-vous ces deux hommes? Ils sont de la police. » A quoi cet
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ami répliqua : « Sont-ils venus voir si nous parlons politique? — Oh! non, bien sûr, mais pour empêcher qu'on ne vous trouble. » En fait, le commissaire se montra en tout parfaitement aimable. Je suis convaincue qu'il nous souhaite le succès. »
Un ouvrier resta, après la réunion, pour parler à M. Mac-Ail, voulant le remercier, lui dit-il, pource que lui, étranger, entreprenait de faire pour sa pauvre France. « La France, disait-il encore, est tombée aussi bas qu'elle était élevée autrefois », — et cette chute s'expliquait selon lui par ceci : — qu'elle s'était séparée de la loi éternelle de Dieu, et que finalement rien ne pouvait aller bien sans l'obéissance à cette loi. Ce qu'il fallait donc au peuple français, c'était de revenir à cette loi éternelle. L'homme qui parlait ainsi était un marchand israélite. M"® Mac-AU le revit le lendemain dans la rue avec sa boîte, lisant une bible hébraïque.
Le 30 janvier 1872 vit notre début à la rue de Flandre. M. Mac-AU a rapporté quelque part comment il s'était résolu, après diligente enquête et « quelques essais », à porter à quatre le nombre de ses stations missionnaires. C'était là un de ces « essais » et il l'avait tenté à la suggestion de notre ami M. le pasteur Robin. Mais, disait mon mari à ce propos, « nous n'en avons jamais attendu de grands résultats, au moins quant au nombre des auditeurs, car la salle était au fond d'une cour, à
l'écart de la rue principale, et touchait à Técole protestante ».
Hier, 20 janvier, dit le carnet de notes, je suis allé préparer l'aménagement de la salle. Ce n*était pas chose commode, car elle était encombrée de toutes sortes de matériaux qu'il fallut enlever. Et puis, le local était froid et il le fallait chauffer. Enfin, après beaucoup de travail et de fatigue, nous finîmes par avoir une salle propre. Nous sortîmes alors dans la rue, et distribuâmes 151 traités et autant de programmes.
Le lendemain 30, M. Mac-AU écrit encore :
Mardi, rue de Flandre, à 8 heures de l'après-midi, réunion d'ouverture. Arrangement de la salle, etc. Distribué 140 programmes et 136 traités. Quatorze personnes seulement à la réunion du soir, dont Miss de Broen et M"»« Galame.
« Quoique les présences fussent rares, nos distributions avaient excité la curiosité et fourni matière à beaucoup de conversations dans la rue. Nous revînmes à la maison, très intéressés par ce que nous avions entendu en prenant contact avec ces braves ouvriers, mais convaincus que nous avions peu de chance de réussir dans un local aussi retiré. »
5 février 1872, — Rue Julien-Lacroix. M. Mac-Ail prêche son premier sermon composé en français; jusque-là, il s'était contenté de faire des traductions de ses sermons anglais. Cette nouvelle allocution est tout à fait appropriée à des ouvriers intelligents. Nous entendons des apprécîa-
tîons favorables. Quelques messieurs écoutent avec une curiosité et un sérieux évidents. Leurs regards montrent de la bienveillance. Un homme rapporte un Nouveau Testament que nous lui avons prêté pour quinze jours. Il assure à M, Mac-Ail qu'il Ta parcouru d'un bout à Tautre. C'est la seconde fois que nous avons trouvé cette bonne disposition à lire la Bible. La réunion d'aujourd'hui est la meilleure que nous ayons encore eue. Cent trente personnes présentes. Son but était de leur montrer qu'il n'y a pas, à le bien prendre, diverses religions et, comme quelques-uns le disent, la c religion protestante i, la c religion catholique > etc., mais une seule religion, la c religion de Dieu, de la Bible > . Il continue en leur montrant ce que la religion avait fait pour Raratonga, une île sauvage, pour les Etats-Unis d'Amérique, comment elle avait déterminé l'abolition de l'esclavage, etc. Puis, parlant de sa propre expérience à Leicester, il raconte sa visite à un ouvrier qui s'était rendu tristement célèbre par ses méfaits, et comment ce jeune homme avait dit ensuite, à ses compagnons qui le visitaient à son lit de mort : c J'ai un souverain dans mon cœur », expliquant qu'il ne pouvait plus désormais proférer les grossiers jurons qui lui venaient autrefois si facilement à la bouche. L'auditoire fut très attentif jûs([u'à la fin et très tranquille pendant la prière. C'est un grand point. J'en suis touchée jusqu'au fond du cœur. Il pria pour les afQigés, les veuves, les orphelins, les soldats, les marins, et pour que tous nous jouissions du bonheur éternel.
Voici, comme exemple, une de ces prières :
Belleville, le il février 1872 — le 23 Juin 1872.
Notre Père céleste. Dieu de bonté et de miséricorde
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infinie, enseigne-nous à prier; nous ne méritons pas que tu nous entendes ; tu as tellement aimé le monde que tu as donné ton Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. A cause de lui, pardonne-nous tous nos péchés. Dispose le cœur de chacun de nous à s'écrier avec le publicain : 0 Dieu, sois apaisé envers moi qui suis un pécheur! Que Dieu bénisse tous ceux qui se trouvent ici (nous sommes étrangers les uns aux autres, mais nous pouvons prier les uns pour les autres). Nous savons que tu es le Dieu d'amour infini. Bénis les vieillards; bénis les jeunes gens. 0 notre Père, regarde avec une grande compassion tous ceux qui sont affligés. Pourvois aux besoins des pauvres. Soutiens ceux qui doivent mourir; fais qu'ils deviennent en mourant plus que vainqueurs! Que Dieu bénisse ce grand pays et cette grande ville ! 0 Seigneur ! enseigne-nous à tous combien Jésus nous aime ! Ces chers amis, puissent-ils sentir qu'ils sont pécheurs et qu'ils ont besoin de Jésus pour leur salut éternel! Exauce-nous, ô notre Père, pour l'amour de Jésus-Christ, ton Fils bien-aimé. Allons en paix. Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, que l'amour de Dieu et que la communication du Saint-Esprit soient avec vous tous à jamais! Amen (*).
(1) Voici le texte d'une autre prière de la même époque et qui a été prononcée àBelleville, le 14 juillet .1872 :
(( Père céleste, nous Te bénissons de ce que tu entends les prières ; de ce que tu as promis d'être attentif à la voix de nos supplications. Nous désirons venir à toi, au nom de ton Fils bien-aimé. Nous confessons nos péchés devant toi. Tout indignes que nous sommes, pardonne-nous, et purifie-nous de toute iniquité. Fais que nous nous connaissions nous-mêmes, et que nous te connaissions.
(( Tu as certainement une bénédiction pour chacun d'entre nous ici. Ton plaisir, ta joie, est de nous bénir tous. Plaise à
Le journal reprend :
il février. — A la rue Julien-Lacroix. Étaient là: Clara, M"® Régert, M. George, Julie Elles et moi. Julie avait été arrêtée par un sergent de ville pour avoir distribué des traités, cette après-midi, et conduite au poste le plus proche. L'aimable jeune femme le suivit bravement, montra à Tofficier public de service ses traités et ses t portions » de l'Ecriture sainte, et lui en ofiPrit. Quand il vit ce que c'était, il excusa ses agents : ils avaient cru, dit-il, que c'étaient des brochures politiques. — Nous avons eu, le soir, un bon service; salle comble. M. Mac-Ail fut écouté avec un silence religieux pendant plusieurs parties de son allocution. Il parla de son père, de sa sœur et de sa mère. Quand il en vint à cette dernière, la voix lui manqua. Son
Dieu que nous tous, nous croyions à cette parole certaine, que Jésus-Christ est venu au monde pour sauver les pécheurs, même les plus grands pécheurs. Bénis les paroles qu'on a prononcées aujourd'hui. Fais qu'il y ait de la joie devant les anges de Dieu pour les pécheurs qui s'amendent. Bénis-nous tous. Bénis l'ouverture de ces petites salles de réunions. Donnenous le pouvoir de persuader à tous ceux qui se trouvent ici, que c'est le souhait ardent de notre cœur qu'ils aient le vrai bonheur, tant pour la vie présente que pour celle qui est à venir. S'il se trouve ici quelqu'un qui soit affligé, donne-lui ta consolation. Que les chagrins et les tristesses de cette vie soient sanctifiés. Que Dieu bénisse la France, Paris et tous ses habitants. Que la France devienne toujours plus libre, plus prospère ; et que la religion du cœur y règne par-dessus tout. Fais que l'époque heureuse arrive bientôt, où tous, riches comme pauvres, apprendront à te connaître. Que ta présence divine se manifeste sur chacun de nous en rentrant. Et reçois-nous tous à la fin de nos jours, à la maison céleste et bienheureuse. Nous t'en supplions au nom de notre Sauveur, à qui soit la gloire à jamais! Amen. »
émotion se communiqua aux auditeurs. On aurait entendu voler une mouche. Le thème de son sermon était : « 0 Dieu, sois apaisé envers moi qui suis pécheur », montrant qu*en cela nous sommes t tous égaux devant le grand Juge ».
i4 février. (Rue de Flandre). — M"*® Mac- AU fait une lecture. Dix-neuf personnes présentes, dont deux hommes employés aux catacombes et un jeune soldat.
a Ce 14 février, écrit M™« Mac-All, fut un jour de grande fatigue, quoique la température fût d'une douceur de printemps. Nous sommes allés à Ménilmontant. On se serait cru à la campagne. Derrière nous, Belleville avec son église faisait l'effet d'une petite ville de province; puis, au loin, s'étendait Paris avec Notre-Dame, la Tour Saint- Jacques, d'autres monuments encore, et, dans le lointain, comme une grande plaine avec un horizon bas. Les maisons de ce quartier ont été des villas, des maisons de campagne pour des « bourgeois retirés », mais maintenant, décrépites, ayant perdu leur fraîcheur, elles sont occupées pour la plupart par des ouvriers; et pourtant, vues à quelque distance, elles font encore un effet charmant. La vue qu'on a du sommet de la colline de Ménilmontant, avec ses rues étroites, ses maisons' serrées les unes contre les autres et sa pente rapide, forme vraiment un tableau curieux. — Nous nous arrêtons devant une boutique neuve avec appartements à louer. Nous en demandons le prix. C'est 5,000 fr. Si nous les avions, ce serait justement notre affaire.
« Outre notre logement et notre cuisine, nous pourrions y avoir salle de réunions et salle de lecture, car les autorités ont insisté pour que nos salles eussent Tair de librairies; aussi, avonsnous coutume de distribuer aux assistants, avant le commencement des réunions, des feuilles de V Ouvrier français^ VAmi de la jeunesse^ le Magasin pittoresque^ etc. Nous visitons ensuite une salle de bal, qui peut bien contenir de trois à quatre mille personnes. On la louerait volontiers trois fois par semaine, les jeudi, vendredi et samedi, quand elle ne sert pas au bal, — moyennant 150 francs par soirée. Nous nous disons que nous aimerions bien nous en servir quelquefois, pour avoir l'occasion de réunir un grand nombre des geps du quartier. Enfin, sur le boulevard de Ménilmontant, après quelques recherches, nous trouvons un local qu'on offre de nous louer pour 600 francs. Le propriétaire, un homme du peuple évidemment, un ancien « communard » peut-être,. mais qui a l'air d'un homme expéditif et rond en affaires, veut bien nous le louer à l'essai, pour deux mois, à raison de 100 francs, et promet de nous renouveler le bail ensuite, aux mêmes conditions. Nous réservons notre décision, tout en lui promettant de la lui faire connaître, et nous prenons l'omnibus pour nous rendre boulevard de la Villette, où nous allons voir une autre boutique qu'on nous avait signalée, et que le propriétaire, grand ennemi des commu-
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nards, celui-là, consentirait à nous louer jusqu'au terme de juillet, pour 300 francs. Nous visitons ainsi, dans cette seule journée, plus ou moins superficiellement dix boutiques, et, à peine rentrés au logis pour un dîner très court, nous repartons à la réunion, à la rencontre des amis qui auront répondu à notre invitation.
« Quelques-uns de nos bons amis de Paris disaient à M. Mac-AU, avant que nous eussions commencé notre œuvre : « Qu'est-ce que vous ferez avec ces gens-là — voulant dire : les ouvriers — quand vous les aurez attirés? » Nous aurions pu répondre avec l'immortelle AP® Glass : « First catch your hare (prenons d'abord notre lièvre), après, nous verrons. »
Quelques petits fonds avaient été mis à la disposition de M. et M""® Mac-AU, avant leur départ d'Angleterre, par quelques-uns de leurs amis, M. Ralph Atkinson, de Sunderland, M"*® Windsor, de Manchester, M"»® Wood, de Sedgley Hall, MM. Mason, Green, Parker, de Hadleigh, etc. (^). Le tout se montait à 33 livres* st. 3 sh. et 6 pence, à quoi il faut joindre 4 fr. 80 reçus en menue monnaie française.
(1) Mme Mac-Ail y lit avec une atteation attendrie le nom de la mère de son amie, Mll« A. Thomas, qui devait, bien plus tard, se dévouer pour la musique de l'Œuvre, en s'associant avec ardeur au travail de M^ne Mac-AU, pour les Cantiques populaires.
M. et M°*® Mac- Ail, pour faire face à leurs premières dépenses, avaient vendu plusieurs de leurs valeurs de portefeuille : surplus d'actions du'Great Western^ etc., coupes d'argent, médailles d'or et d'argent, pour une valeur totale de 106 livres st. 13 sh. 1 penny.
En janvier 1873, d'après le premier rapport publié de leur œuvre {Report for fourteen montas)^ ils avaient reçu 489 livres st. 9 sh. 11 3/4 d. Un trait intéressant à relever, c'est que les souscripteurs, à très peu d'exceptions près, étaient des amis personnels de M. Mac-Ail. Le premier nom de souscripteur français qui se trouve sur cette liste, est celui de l'excellent D' Gustave Monod, qui a laissé sur la terre une mémoire bénie, comme avait fait son frère, le grand Adolphe Monod. Il est inscrit à la date du 2 mars (1873) avec une souscription de 500 francs.