‹ La vie et l'œuvre de Robert-W. Mac-AllChapitre 23 sur 52 · LE CHAMP DE TRAVAIL · texte numérisé non relu

LE CHAMP DE TRAVAIL

mobiles qui Tinspirèrent? Pour les mêmes raisons, c'est encore elle que nous écouterons nous parler de son cher mari dans la seconde partie de sa vie, celle qui nous touche de plus près, nous Français, et nous intéresse plus particulièrement; puisque c'est le message de son relèvement national par la guérison de ses blessures morales et le salut des âmes égarées, souffrantes, que ce « bon Anglais », comme disaient les ouvriers de Belleville, venait apporter à notre pays. Vivant à ses côtés, de sa vie, toujours à son bras, ayant même foi, même charité compatissante, même ardieur missionnaire, associée à tous ses travaux, partageant ses fatigues, l'accompagnant par tous les temps» tous les soirs, à pied, dans toutes ses réunions, où elle avait pris la charge de tenir l'harmonium, dont elle joue avec une grande expression, admirable comme lui, et comme une « âme seconde » unie à la sienne pour l'éternité, c'est elle qui nous conduira, à la suite de- son mari, dans ces salles de réunions où elle faisait entendre un écho de la musique céleste, et qu'elle animait de son regard et de son sourire angéliques. Qui, mieux qu'elle encore, pourrait nous donner, pris sur le vif, au jour le jour, ces petits incidents, ces réflexions, ces mots surpris au vol, ces traits personnels, ces anecdotes caractéristiques, ces mille petits riens qui sont comme les légers fils dont se tisse la trame de la vie réelle? Un philosophe de l'histoire,

ROBEUT-W. MAC-ALL 225

un Bossuet, prétendant embrasser seulement les grands horizons et marquer les grandes voies conductrices de rhistoire universelle, dédaignerait sans doute ces menus détails. Le lecteur ne les dédaignera pas, s'il se place au point de vue de l'Esprit du Dieu, qui fait avec des brins d'herbe l'émeraude des prairies et l'or des moissons. Il est le Dieu qui encourage et bénit les «. petits commencements ». Aussi voyons-nous dans quelle lumière sa parole met ces faibles commencements, inaperçus de nos grands esprits, et quelle place d'honneur elle accorde à de petites gens, ignorés ou méprisés du monde. Ce sont des pêcheurs de poissons, des péagers, des « hommes sans lettres et du commun peuple », que l'Evangile et le livre des Actes nous montrent suscités de Dieu pour réformer le monde et en commencer la conquête. Petites gens, en effet, hommes et femmes du peuple, humbles figures des fils de Jona ou de Zébédée, des Philippe ou des Nathanaël, des Marie-Magdeleine, des Dorcas, des Lydie..., qui vous eût prédit que vos noms passeraient les siècles, associés à la gloire d'une œuvre éternelle?— Qui sait s'il ne se trouvera pas de même, entre les noms de ces évangélistes ou de ces convertis que M™® Mac-Ail a notés d'un trait au cours de son récit, tels ou tels qui sont destinés, par euxmêmes ou par leur lignée, à marquer dans l'histoire de l'Eglise de Dieu? En tout cas, combien

de ces noms sont inscrits déjà, et pour réternité, dans le livre de vie !

Mais peut-être, — avant de reprendre la main de notre guide, du témoin fidèle qui, mieux que personne, rappelant ses souvenirs ou laissant parler son journal, pouvait nous faire revivre cette vie de M. Mac-AU dans son labeur de tous les instants,— peut-être convient-il de dire ici quelques mots du champ de travail et des circonstances dans lesquelles l'œuvre y commençait.

Nous Tavons dit déjà et qui ne le sait? Le temps où M. Mac-AU entendit Tappel de Dieu, et, répondant à cet appel, vint commencer son apostolat en France, était un temps de profonde détresse pour notre peuple, Tune des heures les plus sombres et les plus critiques de notre histoire nationale. Les Allemands, après nous avoir arraché l'Alsace- Lorraine, occupaient encore, à TEst, une partie de notre territoire national. La France avait vu s'écrouler, dans la catastrophe où elle-mième avait paru près de finir, le gouvernement du second Empire. Le gouvernement de la République était encore mal assis, provisoire; l'Assemblée nationale, partagée en partis contraires, n'avait pas encore donné d'assiette constitutionnelle à la France, et Ton ne savait même pas si la future constitution serait républicaine ou monarchique. « L'avenir sera aux plus sages », disait M. Thiers, investi du pouvoir exécutif, mais à un titre précaire, que son

mérite patriotique et ses services émineilts auraient du rendre définitif. "En attendant Tissue, encore incertaine, des compétitions politiques et des conflits constitutionnels, le pays avait peine à se relever des secousses violentes de la guerre et de la Commune. La « délivrance du territoire » par la rançon des cinq milliards que TAUemagne exigeait d'elle, n'était, pour les penseurs les plus sérieux, que l'une des délivrances, — non la plus difficile,- — de celles que la France avait à rechercher et à poursuivre. Que de causes morales, — frivolité, légèreté, abdication de ses droits, désertion parallèle des austères devoirs de vigilance patriotique et de contrôle de ses affaires publiques — avaient déterminé sa défaite et précipité sa ruine ! N'était-ce pas aussi à l'action de forces morales, longtemps négligées, qu'elle devait demander son relèvement? — C'est seulement quand on se sent égaré, perdu, qu'on cherche une voie de salut. Cest des profondeurs de l'abîme, de profundis^ — qu'on « élève la voix vers les montagnes d'où vient le secours ». Toujours, les temps de réforme, religieuse et morale, ont été préparés par des temps de grand abaissement de la religion et des mœurs. Le choc qui nous jette à terre dans la poussière et nous fait sentir notre faiblesse et notre impuissance, est aussi, souvent, par la bonté de Dieu, l'épreuve de grâce qui nous communique Télan, le ressort, avec la volonté de nous relever.

On pourrait certainement retrouver dans la littérature de cette période, — nous entendons du temps qui a suivi immédiatement les secousses et les calamités de Tannée terrible, — bien des marques, chez tous les penseurs, de cette préoccupation du relèvement moral de la France. Le poète qui a donné à Tun de ses livres ce titre même de V Année terrible^ celui dont le mot suprême dans .son testament devait être : « Je crois en Dieu », l'indiquait alors dans ses vers, dont la pensée était, il est vrai, plutôt stoïcienne que chrétienne :

...Quand la tempête gronde.

Mes amis, je me sens une foi plus profonde; Je sens dans l'ouragan le Devoir rayonner Et ràffirmation du Vrai s'enraciner (^).

Et ailleurs :

Quel est donc ce travail étrange de la terre ? Quelle est donc cette loi du développement De rhomme par l'enfer, la peine et le tourment ? Pour quelque but final dont nôtre humble prunelle N'aperçoit même pas la lueur éternelle, L'Etre des profondeurs a-t-il donc décrété

Qu'en ce monde l'idée, aussi bien que la chair, Doit saigner, et, touchée en naissant par le fer, Doit avoir, pour le deuil comme pour l'espérance, Son mystérieux sceau de vie et de souffrance (^) ?

(1) Janvier, FV.

(2) Février. Loi de formation du progrès.

Plus d'un, parmi les « sages » et les « intelligents » de notre âge et de notre pays, qui se sont, depuis lors, avisés avec le poète que « l'Evangile est toujours la grande clarté (*)... » assigneraient, sans doute, les prodromes de leur « conversion » aux douleurs qu'ils ont éprouvées alors, en voyant la France blessée au vif, et, du même coup, les bases de l'édifice social ébranlées. Mais ce n'est pas, cette fois encore, parmi ces sages et ces intelligents, que la crise a été le plus féconde et la secousse le plus salutaire.

Le même tremblement de terre qui n'émut que médiocrement les magistrats de la colonie de Philippes, en Macédoine, fut, pour l'humble geôlier de cette ville et pour toute sa famille, une préparation décisive à la conversion. Le royaume des cieux « caché aux sages et aux intelligents », allait être révélé, cette fois encore, aux « enfants ». C'est aux pauvres gens de Belleville, et successivement des autres faubourgs de Paris, que le « bon Anglais » allait porter la « bonne nouvelle » de l'amour et des miséricordes de Dieu en Jésus- Christ; et c'est aussi là que cette bonne nouvelle — nouvelle en effet pour beaucoup — allait être le mieux accueillie. Ce que saint Paul écrivait à ses prosélytes de Corinthe, M. Mac-AU aurait souvent pu le redire à ses « habitués » des réunions popu-

(1) Ibidem. In fine.

230 ROBEIIT-W. iMAC-ALL

laires : « Considérez, frères, que parmi vous, qui êtes appelés, il n'y a ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles (*). » Une fois de plus, la « folie de la croix », la prédication d'un Christ crucifié, allait être confrontée avec la sagesse des sages de ce monde, et trouvée infiniment plus efficace pour relever et sauver les âmes.

C'est donc avec ce message qu'il venait ; message d'une langue moins sonore, d'une imagination moins originale, d'une amplification moins riche que celle des Victor Hugo ou des Leconte de Lisle, mais d'une inspiration plus haute et d'un effet plus sûr. « Pour moi, frères, — pouvait- il dire encore dans les termes de l'apôtre (*), — ce n'est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse que je suis allé vous annoncer le témoignage de Dieu. Car je n'ai voulu savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. Moi-même, j'étais auprès de vous dans un état de faiblesse, de crainte et de grand tremblement, et ma parole et ma prédication n'ont pas reposé sur les discours persuasifs de la sagesse humaine, mais sur une démonstration d'esprit et de puissance, afin que votre foi fût fondée, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. »

(1) I. Cor. I, 26.

(2) I. Cor. II. 1 et seq.

Et lui aussi, d'ailleurs, sans se targuer de Thumaine « sagesse », posséda « la sagesse parmi les parfaits », mystérieuse et cachée. Sans prétendre à l'éloquence, il produisit les effets de la plus haute éloquence : Témotion communicative, qui pénètre, convainc et remue jusqu'au plus profond de l'être moral. Il fut même poète par surcroît, si ce qui fait le vrai poète, c'est encore Témotion du cœur, une émotion trempée, — comme l'herbe par la rosée du matin, — aux sources de ces larmes divines que le Dieu-Sauveur semble verser sur les misères de cette création rebelle qui soupire elle-même, dans les douleurs de l'enfantement et dans les liens de sa servitude, après la liberté glorieuse des enfants de Dieu. Le recueil des <( Cantiques populaires » ne contient pas moins de vingt-huit cantiques d'appel, ou d'hymnes de louanges, qui eurent M. Mac-AU pour auteur. La plupart datent de ces débuts de son ministère en France. Plus tard, le temps lui manqua pour en composer de nouveaux; mais alors, il demanda et trouva, pour son recueil qui allait toujours se grossissant d'éditions en éditions successives, le concours de nombreux et bénévoles collaborateurs. Nous citerons, sans garantir de n'en oublier aucun : MM. Théodore et Edouard Monod, R. Saillens, Ambresin, Ph. Boucher, J. Vinard, E. Farjat, César Pascal, Guibal, Tournier, Mathivet, V. Van der Beken, G. Boutelleau, Alfred André,

Léon Paul, Auguste Fisch, Merle d'Aubigné, E. Sagnol, A. Bost, J. W. Lelièvre, Paul Passy, Hanneman, F. Chaponnière, A. Decoppet, Luc Pulsford, Chatelanat, Abel Deschamps, E. L. Budry, Eugène Réveillaud, H. Fourneau, J. E. Cerisier, A. J. Legros, F. Valès, G. Jaulme, E. Barde, H. Guibal, Henri Hollard, E. Favre, Escheïiauer, Montandon, Boissier, Glardon, Eug. Bersier, Em. Bonnard, Vesson; M™®^ Mac-AU, Matheson, Gibson, Martin Hickel, W. Monod; M"®' Henriette Hollard, Blundell, Marie L. Borie, Jaulmes, N. Coulin, etc. (^).

Entre tous ces cantiques d'auteurs si divers, ceux que composa ou traduisit M. Mac-Ail ne sont pas parmi les moins beaux ni les moins poétiquement et religieusement inspirés. Il aimait surtout à célébrer Tœuvre du Sauveur, à chanter le ciel, le bonheur, dès ici-bas, des enfants de Dieu. C'est « la vie et Tœuvre de Jésus-Christ » qu'il résume en ces quelques strophes :

De son trône de lumière Christ descendit plein d'amour;

i\] D'autres Cantiques populaires, de divers auteurs, furent RiiipruntL'3 aux Recueils antérieurs, des Chants Chrétiens, des Psuitmtys tîl Cantiques, des Hymnes du Croyant, des Cantiques du Rth^eil, des Cantiques imités de l'anglais, des Chants évangéliques de Lausanne, etc., ainsi qu'aux Recueils de M. Bersier, de rUuiaii chrétienne, des Ecoles du dimanche, des Iles de la Manehé, de Genève, de la Suisse romande, de la Confession d*Augâboiirg, des Frères moraves, de Lyon et de la Belgique, des Songs and Solos, etc.

ROBEHT-W. MAC-ALL 233

Pénible fut sa carrière Ici-bas, de jour en jour.

Chantons sa grâce infinie.

Célébrons sa sainte vie!

Chaque étranger en détresse A reçu son prompt appui ; Plus de larmes, de tristesse Pour l'homme qui vient à Lui.

Chantons son œuvre bénie, Célébrons sa sainte vie l

Mais le genre humain rebelle Ne connut point son Sauveur.

Il fallut sa mort cruelle Pour racheter son erreur; Quelle sotifFrance infinie !

Célébrons sa mort bénie !

Son sang les péchés efface Pour quiconque croit en Lui.

Frères, réclamons sa grâce, Acceptons tous son appui.

Jésus apporte la vie ; Célébrons sa mort bénie !

C'est l'appel puissant et tendre adressé au pécheur, sur ce texte : a Pourquoi mourriezvous? » '-

Enfant de tristesse Pris de désespoir, Christ, plein de tendresse, Veut te recevoir.

Dans -ta misère < Viens aujourd'hui, Viens près de ton Père Te donner à Lui.

Pauvre âme égarée.

Reviens à Jésus!

Il t'a rachetée;

Ne t'éloigne plus.

Quand il tlnvite, Oh! ne fuis pas,

Accours et va vite !

Il t'ouvre les bras.

C'est, après un regard jeté sur les merveilles et les beautés de la nature, un retour sur la fragilité et la vanité de la vie présente, afin de porter Tâme humaine à chercher le séjour de Téternel bonheur :

Je louais chaque fraîche fleur,

L'herbe des champs, la moisson blonde;

Je célébrais dans leur splendeur

Les vastes cieux, la mer profonde ;

Une voix me dit en retour :

La beauté ne dure qu'un jour.

Je louais, sur son grand chemin, Le soleil, ce beau luminaire, £t le guide du pèlerin, La lune, courant sa carrière.

Mais chacun d'eux m'a répété :

Bientôt s'éteindra ma clarté.

Dieu puissant, s'il te plut d'orner Cette pauvre terre où nous sommes, De la faire ainsi rayonner, Demeure éphémère des hommes, Combien sera pur et joyeux Ton palais éternel aux cieux !

Mais comment, par quel effort, par quelle ascension, peut-on arriver à ce palais radieux? Où se trouve « la clef du ciel » ? A quel prix peut-on Tacheter?

La clef du ciel, dès aujourd'hui Le Sauveur la donne à celui Qui, tremblant, la demande.

Bientôt il prendra son essor, Et devant lui la porte d'or S'ouvrira toute grande.

C'est, avec la grâce du Sauveur, l'humble prière, l'appel du pécheur repentant, qui établit cette communication entre le ciel et la terre. Un autre cantique définit ainsi ce qu'est la prière :

La prière, c'est la pauvre âme

Qui s'élève au Seigneur, Qui son puissant appui réclame,

Et lui dit sa douleur.

C'est le regard vers notre Père,

L'appel silencieux; L'humble soupir d'un cœur sincère

Devant lui précieux.

C'est la douce voix de l'enfance,

Dont la simplicité Met, ô Seigneur, sa confiance

En ta fidélité.

Jésus, dans la gloire éternelle

Plaide pour les pécheurs; Sur son amour tendre et fidèle

Se reposent nos cœurs.

236 HOBERT-W. MAC-ALL

C'est Jésus qui nous sollicite

 tout lui confier ; Il nous appelle, il nous invite ;

Qui ne voudrait prier?

Dans un autre morceau, son âme s'épanche en un cantique joyeux d'actions de grâce :

Ton nom soit à jamais béni,

Dieu d'amour!

Merci pour ton don infini,

Dieu d'amour!

L'amour rayonne sur ta face.

Librement tu veux faire grâce.

Pour nous ton cœur a de la place,

Dieu d'amour!

Ton rôle d'angoisse est rempli,

O Sauveur!

Par ta mort tout est accompli,

O. Sauveur !

Plus dévoué qu'un tendre frère.

Prenant sur toi notre misère, Tu nous ramènes à ton Père,

O Sauveur!

Qui voudrait s'éloigner de toi

A jamais?

Et demeurer sans Dieu, sans foi,

. A jamais?

Acceptons tous le don suprême, Venons à Celui qui nous aime.

Son salut restera Le même

A jamais!

On voudrait pouvoir tout citer. Mais, au surplus, le Recueil est là qu'on peut ouvrir, et où, comme

dans un riche écrin, on trouvera plus d'une perle sertie par ses mains, de cette poésie simple et naturelle, mais profondément vécue et sentie (*). Son message en prose, ses allocutions de chaque soir (on leur ferait tort en leur donnant le nom de sermons) étaient inspirées de la même foi, remplies des mêmes pensées, tendaient aux mêmes fins. C'étaient toujours, — selon la méthode du divin Maître, — des paraboles visant les divers aspects du royaume des cieux, et tâchant d'éveiller chez les auditeurs le désir d'y entrer. Récits de conversions, courtes histoires d'hommes qu'il avait connus et qui avaient trouvé le bonheur dans leur foi; rappel de faits simples, mais saisis-

(1) Rappelons une anecdote à propos de ces cantiques : Il y a quelques années, le vénérable Archdeacon Howell se promenait, un beau soir de printemps, dans une petite rue de Paris. Soudain il s'arrête, car il entend le chant, ou il se trompe bien, d'un cantique gallois qui résonne, lui semble-t-il, dans une maison à côté. Il y entre. C'est une salle Mac-Ail, et le cantique n'est pas un cantique gallois, bien que marié à une mélodie galloise, mais les paroles des deux cantiques semblent avoir été inspirées par la même brise sacrée. Ecoutez :

tf O gariad, ô gariad Anfeidrol ei faint. »

« O bonheur, ô grâce!

Voiei le Sauveur. »

L'Archdeacon entre ; il trouve que l'on chante « parce qu'on ne peut pas faire autrement », cela va toiit seul. Dès son retour dans son pays, il racontait ce petit incident

238 «OBEIIT-W. MAC-ALL

sants dont il avait été le témoin; anecdotes, comparaisons, images familières pour illustrer et graver dans Tesprit de ses auditeurs les plus humbles les vérités les plus sublimes; telle était la trame, la substance ordinaire de ses allocutions. Et c'est ainsi qu'il a laissé aux « évangélistes », aux « orateurs des salles populaires » qui continuent son œuvre, des modèles presque parfaits de ce que doit être la parole du prédicateur, dans cette œuvre excellente, mais difficile, de Tévangélisation populaire (^).

Procédant aussi par élimination, il avait, d'ailleurs, tracé pour lui-même et pour ses collaborateurs, un programme de ce qu'ilconvenaitd'écarter.

RÈGLES DE CONDUITE Ne jamais toucher, même en passant, à aucun sujet politique.

Ne jamais mentionner ni la République, ni l'Empire, ni la Commune.

Ne jamais parler de la guerre pour dire si elle était juste

dans une notice qu'il envoyait au Geninen trimestriel, feuille iiauoQrile galloise.

Il avait demandé aux assistants comment ce cantique avait pu trouver le chemin de Paris? Malheureusement, on n'était pjis ail courant des faits exacts, autrement on aurait pu lui dire que M. Mac-Ail le connaissait, paroles et musique, au moins quatre ans avant son arrivée à Paris. Le rythme des paroles galloises lui avait inspiré les paroles françaises.

(1] On trouvera, à l'appendice, à titre d'exemple, une ou deux de ces allocutions, dont Mme Mac- Ail a retrouvé le croquis dans ses papiers et qu'il nous a paru bon de conserver ici.

OU injuste. Ne jamais apprécier non plus le mouvement de la Commune.

Éviter de parler des cabarets ou des marchands de vins; ne pas faire mention non plus des théâtres, bals, salles de danse ou concerts.

Ne jamais froisser ou morigéner les gens.

Ne jamais donner l'idée que nous nous considérons comme meilleurs que nos auditeurs. Dire nous plutôt que vous^ chaque fois que faire se peut, quand il s'agit d'une constatation humiliante.

Ne jamais prononcer un mot d'attaque contre une Église quelconque, ni contre les abus qui s'y peuvent trouver. On peut traiter pleinement ces sujets en dénonçant quelques abus qui se rencontrent aussi bien en Angleterre.

Ne jamais introduire dans le discours aucun des sujets qui divisent les chrétiens ou sur lesquels ils tiennent des vues différentes, comme la controverse sur le baptême, ou les vues particulières sur le Règne personnel de Christ, ou sur les interprétations des prophéties. Les ouvriers ne trouvent aucun intérêt à ce genre de- discussions.

Ne jamais présenter l'Etre divin sous l'aspect d'un Souverain vengeur, mais toujours comme un Père aimant et compatissant. Éviter tout langage dur et amer, même contre le péché. Ne parler de la misère future des méchants qu'avec la plus grande réserve et la solennité qui convient à ce redoutable sujet. Même vaut-il mieux, pour le moment, y faire à peine allusion. Omettre, dans le chant des cantiques, les strophes dont l'expression peut éveiller des idées de menaces ou de vengeance (*).

(1) Il est intéressant de reproduire aussi la pièce suivante, où M. Mac-Ail avait précisé ses idées au sujet de l'ordre et de la conduite des réunions populaires.

ORDONNANCE DES RÉUNIONS a Les réunions doivent être limitées à une heure. Aucun

240 ROBEIIT-W. MAC-ALL

Ce programme s'est résumé, plus tard, dans la pancarte qu'on peut voir affichée dans toutes les salles de la Mission, et qui est ainsi libellée : t MM. les orateurs sont priés de se souvenir, que toutes controverses politiques ou ecclésiastiques sont interdites dans ces réunions. » La politique divise, en effet, et les controverses ecclésiastiques n'ont jamais édifié ni converti personne. M. Mac-Ail leur préférait, avec raison, la charité qui unit dans le lien de la paix. C'est par cette charité vivante, par cette foi aimable et communicative, par ces cantiques qu'il accompagnait de sa

lecteur ou prédicateur ne doit dépasser dix minutes, en règle générale; jamais, en tout cas, plus de quinze minutes.

« Bien se garder, pour les réunions du dimanche, et plus encore pour celles des soirs de semaine, de leur donner le caractère de service religieux régulier (culte).

« De courtes lectures ou allocutions, coupées de chants, semblent le plus propres à satisfaire à cette condition.

« Les prières ne devraient jamais durer plus de deux ou trois minutes.

fl Éviter les commentaires diffus sur des textes bibliques. Ne pas donnep, au moins quant à présent, aux habitués des réunions, des passages à chercher dans la Bible; ce procédé donne naiâsauce à beaucoup de confusion, et bien des personnes n'ont pris û<l Bible.

w Ne pas dire que nous sommes disposés à parler aux gens à la Bortie» et à nous occuper sans mesure de ce qui les concerne ; benui'uup êD abuseraient pour demander des secours pécumaireft.

14 Ne pas distribuer de traités, de revues ou de livres en

voix grave et profonde, par ces chaudes poignées de main à la sortie, que n'oublieront jamais ceux qui ont reçu sa bonne et cordiale étreinte, qu'il trouvait et gagnait le chemin des cœurs. C'est ce qui a fait de lui un fidèle disciple du meilleur des Maîtres, et c'est par tout cela qu'il a été l'un des plus grands apôtres contemporains.

Il n'a pas été seulement un apôtre; il a été un

dehors de ceux qui ont été préalablement mis à part et inscrits dans les registres.

a Ne pas donner d'avis relatifs à une réunion qui doit avoir lieu dans une autre de nos salles, ou ailleurs.

« Les avis à donner doivent être strictement limités aux réunions de la salle où l'on se trouve.

a Des réunions exceptionnelles ne doivent être organisées et annoncées dans aucune de nos salles. Nous croyons que, si plus de deux réunions par semaine avaient lieu dans un même endroit (sauf une réunion occasionnelle pour les enfants), rinlérêtqu'y apporte le peuple diminuerait rapidement, surtout pendant le printemps et l'été. Nous désirons vivement ne pas entreprendre plus de choses que nous ne pourrons en maintenir. Pour le moment, nous ne sommes pas préparés à inviter les gens à rester, après les réunions, pour prendre part à une conversation religieuse.

< Nous croyons qu'un grand nombre de nos habitués (en particulier les ouvriers intelligents et fiers) éprouveraient un véritable éloignement, si l'on se livrait à une réfutation de leurs croyances religieuses personnelles, réfutation qui pourrait être tolérée en Angleterre. Lorsque certains de nos amis ont entrepris de le faire, j'ai remarqué que les personnes à qui ils s'adressaient ont été enlevées dès lors à nos réunionb et à notre influence. En général il est préférable, pour le moment, de les laisser partir, avec une cordiale poignée de main, en les invitant aimablement q. revenir. »

fondateur. Il a créé, peut-on dire, un genre : la mission populaire (*).

« Ce qui caractérisa l'œuvre dès ses débuts, a très bien écrit M. Saillens ('), ce fut, en même temps que la simplicité d'allures, la cordialité. Nos braves ouvriers de Belleville et de Ménilmontant se sentaient chez eux : ils étaient mis à l'aise par ce mot de « bienvenus » qui se lisait sur tous les bulletins d'invitation, par le sourire des dames qui leur offraient une chaise et un livre de cantiques, et surtout par la poignée de main de M. Mac-Ail. Cette poignée de main, si elle ne fût venue du cœur, eût été une inspiration du génie; c'est elle surtout que comprenaient les vieux, trop sourds, ou trop bornés, ou trop abrutis, hélas ! par la misère ou la boisson pour comprendre autre chose. Aussi, M. Mac-Ail n'eût-il pour rien au monde consenti, la réunion terminée, à rester au pupitre. 11 traversait la salle et se postait près de la porte, serrait toutes les mains, potelées ou rugueuses, noires ou blanches, petites ou grandes, souriant, souriant toujours... »

11 a fait la preuve d'une efficacité de moyens dont nos Eglises protestantes avaient à peine conscience... 11 faut dire, pour leur excuse, qu'une

(1) Il avait eu pourtant, à Paris même, comme un précurseur en M. Armand Delille qui, déjà avant la guerre, avait établi le culte quotidien populaire de la rue Royale,

(2) Ami de la Maison, no de juin 1893.

longue persécution, et, plus tard, une tolérance soumise à beaucoup de restrictions, leur avaient enlevé le contact direct avec Tâme populaire, et ce ressort que donne la confiance en une mission divine pour le salut de tous... Il a prouvé qu'on peut aller à notre peuple directement, et, par les moyens les plus simples, saisir et retenir son attention, toucher et gagner son cœur. Il nous a légué un exemple à suivre.

Et, en effet, l'exemple a été suivi. Plusieurs Églises sont entrées, depuis lors, dans la voie qu'il atracée. Dans plus d'une ville, des réunions ont été fondées sur le modèle des siennes, par des sociétés et des Eglises qui ont modifié certains détails selon leurs usages particuliers, mais en conservant, comme l'a écrit M. Saillens, l'idée maîtresse et géniale de l'œuvre : « Rendre l'Evangile aussi accessible que possible à l'ouvrier, au passant, à tout le monde.» Dans quelque faubourg populeux, et jusque-là délaissé au point de vue moral et religieux, on loue une boutique, on installe des bancs ou des chaises, une modeste tribune; on cloue au mur quelques versets de l'Ecriture sainte, en grandes lettres argentées ou dorées, sur fond de drap rouge. Un harmonium est sur l'estrade. Des livres de cantiques sont remis aux gens du quartier que des bulletins ont, au préalable, avisés de l'ouverture d'une « salle de conférences populaires ». Alternant avec les cantiques, et avec de courtes

244 KOBERT-W. MAC-ALL

prières venant du cœur, on y entend un orateur chrétien qui parle de l'amour et de la grâce de Dieu en Jésus-Christ, et qui s'efforce d'être bref, simple et saisissant. Ce sont là, quels que soient d'ailleurs les noms qu'on leur donne et les Eglises qui en prennent soin, — autant de « réunions Mac-AU ». Ce sont presque toujours les « cantiques Mac-AU » qu'on y chante. Ce nom propre, Mac-AU^ finira par passer en nom commun et en épithète dans notre langue. Ainsi l'œuvre se continue, quoique l'ouvrier se repose aujourd'hui de ses travaux. Le grain de sénevé est devenu un arbre qui pousse et projette ses branches, quoique son vaillant semeur dorme maintenant « à l'abri, dans la douce retraite » qu'il a chantée dans une de ses hymnes (^) :

Doux port de la céleste plage, Doux abri sur le beau rivage !

(1) Cant. 196 du recueil.

Page 1