ADMINISTRATION DE L'ŒUVRE SON EXTENSION
M. Mac-AU avait Tœil ouvert et prompt à tous les besoins de sa Mission. Il lui arrivait souvent de découvrir une boutique à Zo^er favorable, après que ses lieutenants, partis pour aller explorer le terrain, étaient revenus avec le rapport : « Nous n'avons rien trouvé. » Plus d'une fois, il avisa l'endroit propice, tout en roulant en omnibus pour se rendre aux réunions ; il était toujours à la chasse de ses locaux. Mais cela ne se faisait pas sans grande fatigue, car il lui fallait voir ensuite les proprié;taires, arrêter les arrangements, etc. Plus tard, il trouva en M. Rouilly, son estimé collègue, un aide précieux qui partagea d'abord avec lui cette partie de son labeur, puis finit par s'en charger presque exclusivement.
Les salles arrêtées, il y avait ensuite les avis à donner aux commissaires de police, les déclarations à faire au préfet. Il ne fallait pas, en ces matières, un français de fantaisie, mais une phraséologie technique et aride. Et, après que l'autorisation était venue, il y avait les baux à rédiger avec toutes leurs conditions. Ce n'est pas toujours chose commode en France de faire un bail de trois, six, neuf. Or, tous les baux furent signés par M. Mac- Ail, à l'exception de la seule salle de Bercy. Les
salles de province ne firent point exception à cette règle.
A l'origine, M. Mac-AU signait pour toutes ces locations ; et quand, plus tard, les agents les signèrent à sa place, il demeura toujours entendu qu'ils agissaient comme représentants de M. Mac- AU et sous sa responsabilité personnelle. Ainsi, jusqu'à la fin, il fut seul responsable du loyer de toutes les salles : lourd fardeau pour les épaules d'un homme. « Je me souviens, écrit M"»* Mac-AU, que le premier bail de la salle de la rue Fondary, à Grenelle, fut signé, en avril 1873, dans une très pauvre boutique de savetier. L'architecte se retrouvait ici en M. Mac-AU. A peine avait-il arrêté une salle, qu'il en élaborait aussitôt le plan et, en prenant toutes les mesures avec grand soin, marquait lui-même le nombre des sièges, de manière à tirer tout le parti possible de la place dont il disposait. »
Le mercredi matin, M. Mac-AU et M. Rouilly se réunissaient pour préparer le plan des réunions de la semaine; cela ressemblait un peu à un jeu de dames ou d'échecs, car il fallait souvent bouger trois ou quatre fois certaines pièces avant qu'une réunion pût être assurée d'avoir ses orateurs. — Pourquoi donc ? demandera quelqu'un. — Parce qu'il fallait faire appel à tout son jugement dans la désignation des orateurs, un tel étant aimé dans telle ou telle salle, et beaucoup moins apprécié
dans d'autres. On peut se figurer les nombreuses courses que cela obligeait de faire à la poste et au télégraphe. M°»« Mac-Ail croit devoir dire à la mémoire de fidèles serviteurs ou servantes, que souvent ils se dérangèrent aux heures les plus tardives, par pure considération pour leurs maîtres, et que souvent, de jeunes <r lady helpers » à qui il arrivait à l'occasion de partager le logis de M. et de M°»« Mac-AU, en firent autant. « Il nous fallait sortir, écrit celle-ci, à toutes les heures du jour ou de la nuit, car nous trouvions souvent nos lettres au retour des réunions; et, avant de pouvoir nous livrer au repos, il fallait y répondre et porter ces réponses à la poste. » C'est aussi au cours de ces sorties nocturnes, que les épreuves du Rapport annuel de la Mission furent expédiées de Belleville ou d'Auteuil aux imprimeurs chargés de les mettre sous presse à Sunderland ou à Edimbourg.
Quant à l'activité de sa correspondance, le tableau suivant des lettres que M. Mac-AU reçut, et auxquelles il répondit pendant l'année 1885, pourra la faire apprécier; il donnera aussi une idée du poids énorme d'une telle charge.
Lettres reçues. Lettres écrites.
Janvier 262 190
Février 178 138
Mars 229 183
Avril 255 267
Mai 287 292
Lettres reçues.
Lettres écrites.
Juin
JuQlet
Août
Septembre . . .
Octobre
Novembre. . . .
Décembre. . . .
Nous devons toujours nous rappeler que, suivant le mot de quelqu'un, avec Dieu il ne peut être question de « ce qui aurait pu être ». Pourtant, M™® Mac-AU a dû souvent songer que la vie si précieuse de son mari aurait pu durer plus longtemps s'il avait pu se procurer, quand c'était le plus nécessaire, l'aide d'un secrétaire. Après la formation de « r American Mac-AU Association » (^), la correspondance de M. Mac-AU avec l'Amérique devint tout particulièrement accablante, — à quel point? celles-là seules peuvent le dire qui étaient alors à la tète de cette association. M. Mac-AU, cependant, portait ce surcroît de fardeau avec tant de calme, que fort peu de personnes soupçonnaient combien cet office de secrétariat prenait de son temps et consumait de forces. Le seul regret qu'il exprimât était, que ces obligations nou-
(1) Cette Association américaine des amis de la Mission Mac- Ail dut son origine aux plaidoyers enthousiastes de Miss Beach, après son retour de Paris en 1878, et fut organisée par M™« Marine J. Chase, en 1883.
velles entravassent Tœuvre plus purement spirituelle à laquelle, au fond de son cœur, il eût désiré se consacrer entièrement. Il se plaignait souvent de n'avoir plus le temps de préparer de nouvelles allocutions, et ceux qui avaient vu Teftet des premières sur le cœur de ses auditeurs, ne pouvaient aussi s'empêcher de le regretter vivement.
On lui disait souvent : < Vous devriez vous ménager et ne pas sortir le soir. » A quoi sa réponse invariable était : « Mais non, c'est au contraire un repos pour moi, après les fatigues et le poids de la journée. » Ces fatigues venaient justement de sa correspondance, de cet amas de détails, souvent arides et difficiles, qu'il était obligé de régler lui-même. « Gar son échiquier, écrit M""® Mac-AU, n'était pas couvert de pions inertes, de mannequins; mon mari n'était pas comme un général des Jésuites, ayant à manipuler des cadavres (perinde ac cadaver) : c'est avec des êtres vivants et sentants qu'il avait affaire, avec de fortes volontés aussi qui, à l'occasion, se déployaient dans un sens contraire au sien, mais qui étaient toujours celles de bien bons chrétiens. » Mais écoutons ce qu'en dit M. le pasteur Appia :
« Au milieu de beaucoup de susceptibilités diverses, de rivalités individuelles, nationales et ecclésiastiques, il savait, guidé par l'instinct de la Charité divine, éviter tout froissement, et avec un
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tact mêlé d'équité, donner à chacun le lot qui lui convenait le mieux. »
Pour en revenir à ces sorties de chaque soir, ce changement de travail constituait donc, pour lui, un vrai délassement, et c'est ainsi qu'il considérait les pérégrinations, courtes ou longues, selon l'occurrence, qu'il avait à faire, tantôt jusqu'à Montreuil ou jusqu'à Bercy, tantôt aux Batignolles ou à la rue Royale, l'esprit et le corps profitant à la fois de cette saine « distraction ». « Sans ces courses qui nous mêlaient aux intérêts et à la vie de son nombreux troupeau, nous serions devenus, sans doute, dit M"® Mac- AU, deux « Ronds de cuir ambulants », une paire de « machines à écrire » (Dryasdusts).
Et les beaux cantiques que l'on chantait dans les réunions ! Combien ils relevaient de ses fatigues le président lassé, et nous communiquaient à tous quelque chose de cette « joie » qui demeurait au fond de son âme, malgré les soins quotidiens et les lourds soucis de tout genre que sa tâche entraînait avec elle {^).
Dans les premiers temps aussi, que de fois il tirait de sa poche surchargée un Ami de la Maison ou un traité, pour le donner à un conducteur d'omnibus ami. Une fois, il se trouva qu'il avait donné,
(1) A cette date, il avait composé tous les cantiques du recueil qui porte sou nom. Le dernier fut : « Ton nom soit à jamais béni ». Dès lors, ses occupations débordantes ne lui laissèrent plus le temps d'en écrire de nouveaux.
par erreur, un itinéraire d'omnibus au lieu d'un traité religieux! Un jour qu'il attendait, place de la Concorde, pour prendre le tramway, un pauvre homme q^ui criait le titre d'un journal, la France^ vint vers lui avec son ballot en main : « Oui, c'est Monsieur Maccoll », dit-il à un employé qui se tenait près de là. Ah! oui, c'est lui, je le connais !» M. Mac- AU était enchanté de la petite scène ; et, rentré chez lui, il la reproduisait à sa femme.
Il ne serait pas juste d'oublier les amis d'Amérique ou des Iles Britanniques, dont M. et M"»® Mac- AU faisaient la connaissance au service du dimanche après-midi, à la rue Royale. Invités à partager leur thé de l'après-midi, le lundi ou tout autre jour, à la villa Molitor, ils les accompagnaient le soir aux réunions et étaient de compte à dem/ d'ans les émotions du voyage. Ils se rappellent certainement les courses essoufflées qu'on leur faisait faire pour attraper le train.
Le temps était venu où la Mission allait forcément se transformer, et, par ses développements mêmes, nécessiter de nouveaux vêtements faits à sa taille.
Durant les premières années de son existence, la Mission aux ouvriers de Paris avait été constituée sous le régime d'une sorte d'autocratie paternelle ou de patriarcat. Elle allait devenir une monarchie constitutionnelle ou, si l'on préfère, une république, avec un président à vie qui avait tous
les pouvoirs et toute l'autorité d'un premier consul. Le chapitre suivant nous montrera cette transformation accomplie. Ici, nous allons la voir en voie d'accomplissement. A
M. Mac- AU avait jusque-là porté seul, nous l'avons dit, toute la responsabilité et tout le poids de l'œuvre : heureux de demander, chaque fois que l'occasion s'en trouvait, le concours d'amis de l'Evangile, pasteurs ou laïques, comme MM. Théodore Monod, le professeur Rosseeuw Saint-Hilaire, le pasteur Dhombres, le professeur L.-J. Bertrand, M. Faucher (de Nîmes), M. Rouilly, etc., concours que ces messieurs étaient, de leur côté, très heureux de lui apporter.
Deux témoignages vont nous montrer, d'ailleurs, comment M. Mac-AU recrutait alors ses collaborateurs bénévoles, et, les saisissant, les happant pour ainsi dire au passage, les utilisait aussitôt au service de son œuvre.
L'un est de M. le pasteur Jean Meyer, et nous le tirons d'un discours prononcé par lui à l'assemblée générale de la Mission, en 1897 :
Moi aussi, comme M. Théodore Monod, j*ai mes souvenirs des premiers temps de TŒuvre Mac-AU. Je me rappelle très bien comment mon ami, le missionnaire H. Dieterlen, vint un jour me raconter, — nous n'avions alors encore ni l'un ni Tautre commencé notre ministère, — qu'un Anglais avait ouvert, dans les faubourgs, des boutiques donnant sur la rue; il savait à peine parler le français, mais
il lisait la Bible, il lisait des traités, il prononçait des allocutions; on entrait et sortait comme on voulait, et le public, assez mêlé pourtant, écoutait avec respect. La chose me parut absolument extraordinaire : il fallait bien être Anglais pour oser tenter pareille entreprise !
Quelques mois plus tard — j'étais pasteur alors — je reçus la visite d un ouvrier. Il me raconta qu'il vivait irrégulièrement, mais qu'un soir, en se promenant, il était entré dans une réunion populaire tenue à Belleville par un Anglais; il avait été repris dans sa conscience et avait résolu de changer de vie; il me priait en conséquence de vouloir bien bénir son mariage. Le fait me toucha vivement, et je résolus d'aller sans tarder le rapporter à M. Mac- AU que je ne connaissais pas encore, et pour lequel je ne doutais pas que ce ne dût être un encouragement.
Je me rendis» en effet, auprès de lui le même jour. M. Mac- Ail me reçut comme il savait recevoir : t Merci, cher ami, merci » ; et il ajouta : t Vous allez rester à dîner avec nous, et ce soir vous m'accompagnerez et vous parlerez à la réunion où je dois aller. » J'étais pris. Je me rappelle très bien l'émotion profonde que je ressentis en assistant à cette première réunion populaire. C'était sur le boulevard de Ménilmontant. La salle était absolument pleine d'ouvriers, hommes et femmes, dans leur costume de travail, attentifs et sérieux; je n'avais jamais vu pareille chose.
Depuis lors, pendant plus de vingt aniS, je n'ai guère cessé de collaborer à l'œuvre Mac- Ail. J'espère que mon travail n'a pas été perdu pour d'autres ; je sais en tous cas qu'il ne l'a pas été pour moi-même.
Je me suis fait du bien pour tout mon ministère en y entendant prêcher, en y prêchant moi-même l'Evangile dans toute sa simplicité, la folie de la Croix, et en voyant cette prédication porter des fruits excellents.
L'autre témoignage est de M. Henry Fourneau. Il était alors (en 1878) pasteur dans le midi de la France, à Toulon, et avait entendu beaucoup parler de la Mission populaire parmi les ouvriers de Paris. Aussi, se trouvant de passage à Paris, quoique pour vingt-quatre heures seulement, désirat-il visiter une des salles de la Mission.
Ce jour-là, raconte-t-il, une réunion se tenait aux BatignoUes, rue des Dames, en plein quartier populaire : M. F... s'y rendît; quelle singulière salle! Un couloir de quelques mètres de large sur une quinzaine de long, des chaises, un petit harmonium, et aux deux tiers de ce long boyau, une toute petite estrade. Les chaises étaient presque toutes occupées par des hommes en tenue de travail et par des femmes du peuple. C'était la première fois que M. F... voyait la figure si sympathique du créateur de la Mission populaire. Au premier aspect, M. Mac-Ail, par sa cordialité et son accueil affectueux, saisissait ses interlocuteurs et les auditeurs de ses réunions. M. F..., dans le petit coin de la salle où il s'était assis, ne s'attendait ni à parler, ni même à être reconnu. Tout à coup, M. Mac-AU se dérange pendant le chant d'un cantique, vient droit à M. F... et l'emmène avec lui sur l'estrade. L'invitation était si gracieusement faite qu'on ne pouvait la décliner, et c'est ainsi que M. F... fit son entrée dans les salles Mac- Ail, dans lesquelles il devait si souvent parler pendant vingt ans. Cette réunion fut pour lui une nouvelle révélation de la puissance de l'Évangile, capable par la seule parole de Christ d'attirer les âmes et de saisir les cœurs les plus indifférents à la foi ou les plus éloignés de la vérité chrétienne.
Mais, outre ces concours occasionnels, M. Mac-
AU était amené, par les développements mêmes de son œuvre, à souhaiter Faide permanente de collaborateurs réguliers, qui fussent comme ses lieutenants et sur qui il pût se décharger en partie de la conduite de telles ou telles réunions. Le premier de ces lieutenants, que M. Mac-AU devait associer intimement à sa pensée et à son œuvre, fut George Théophile Dodds. Ce jeune pasteur écossais, admirablement doué de toutes les qualités de Tesprit et du cœur, devait, par les desseins impénétrables de Dieu, n'être laissé que pour un temps bien court à la terre, à sa carrière missionnaire, et à cette œuvre qu'il embrassa et servit avec une ardeur infatigable. Sa vie ayant été racontée dans un ouvrage à part (*), nous pouvons nous borner ici à quelques indications bien sommaires.
Il avait déjà, comme missionnaire, rompu sa première lance à Paris, en 1876, au cours d'un voyage de quelques jours. Miss de Broen Tavait invité à adresser une petite allocution à l'auditoire de sa salle missionnaire. 11 avait commencé avec un interprète, « mais trouvant que cela allait trop lentement, il s'en était passé et avait fait un plongeon désespéré dans le français ». Après une courte correspondance avec M. Mac-Ail, tout fut bientôt réglé entre eux, et, au commencement de novem-
(i) Un missionnaire écossais en France ^ George Th. Dodds, sa vie et son œuvre, parEug. Réveillaud. Paris, Graasart, 1885.
bre 1877, il s'établit définitivement à Paris avec sa famille. M. Mac-Ail lui fit Taccueil qu'un père ferait à son fils, et, depuis ce jour, leur attachement mutuel ne fit que s'accroître jusqu'à sa fin (^). Belleville, où M. Mac-Ail s'était d'abord établi, fut aussi le centre des premiers efforts de son jeune lieutenant. Mais, l'œuvre s'étendant dans tous les faubourgs de Paris et en province, l'activité de George Dodds ne tarda pas à se déplacer et à s'étendre. Grenelle, Vaugirard, Ivry, Ménilmontant, la rue d'Allemagne étaient ses quartiers ou, si l'on veut (car chacun de ces quartiers avait sa salle), étaient ses salles de prédilection. Il lui arriva de se faire entendre aussi à la salle Rivoli, à la salle de la rue Saint-Honoré, à celle de la rue des Dames, aux BatignoUes, à la salle du Trocadéro, pendant l'Exposition de 1878; mais il s'y sentait moins chez lui. Dans celles que nous avons nommées les premières, il se sentait « en famille » et connaissait les visages de presque tous les habitués.
Répondant à des appels réitérés qui lui venaient de plusieurs villes de province, M. Mac-AU s'était décidé, en 1878, à étendre le rayon de son œuvre et à implanter d'abord sa Mission à Lyon. En novembre 1878, il se rendit donc dans cette grande
(l) On sait qu'il mourut le 9 septembre 1882, empoisonné pnr des cliainpEgnons, dans un séjour de vacances qu'il faisait fiu Buî$»oii-Ltiz:is, près Salbris (Loir-et-Cher). Il n'était âgé que de trente- trois ans.
ville, qui, après avoir été aux premiers siècles du Christianisme et au temps de la Réforme une ville de martyrs, voit aujourd'hui sa population partagée en deux camps également extrêmes : celui des cléricaux superstitieux et celui des radicaux incrédules. Dans ce milieu, qui semblait fort peu favorable à une œuvre régulière d'évangélisation, M. Mac-AU réussit, cependant, dans l'espace de quelques semaines, à fonder quatre stations missionnaires, qui se sont maintenues, à travers des alternatives variées, jusqu'à la mort de M. Mac- AU (^). Obligé de retourner à Paris, après ces quelques semaines passées à Lyon, M. Mac-AU délégua, pour l'y remplacer, son fidèle lieutenant Dodds, qui y séjourna et y travailla pendant deux mois. Mais le climat de Lyon lui étant contraire, sa santé j d'ailleurs, étant ébranlée par l'excès de son zèle et le surmenage qui en était la suite (il lui arriva de donner jusqu'à dix-sept conférences en une seule semaine!), Dodds dut revenir à Paris, dans les premiers jours de janvier 1879. Il reprit son œuvre avec les mêmes traverses et les mêmes . encouragements que précédemment.
Cette année-là, 1879, après être allé plaider la
(1) Depuis lors, le Comité de la Mission populaire ayant dû, par suite de là diminution de ses ressources, procéder à quelques retranchements, a dû renoncer à ces stations de Lyon ; mais l'œuvre d'évangélisation n'a pas discontinué pour cela, l'Église réformée de Lyon ayant repris cette œuvre à ses frais.
cause de la Mission en Angleterre et en Ecosse, Dodds fut envoyé par M. Mac-AU à Bordeaux, où il y avait déjà quelques salles d'ouvertes. Il visita de même, à différentes époques et toujours dans rintérêt de la Mission, Boulogne-sur-Mer, La Rochelle, Rochefort, Saint-Étienne, d'autres villes encore où la Mission prenait pied.
C'est ainsi qu'en cinq ans les salles Mac-AU étaient passées du chiffre de vingt à celui de soixante et une, éparses maintenant dans plusieurs régions de la France. L'œuvre, étant mieux connue en France et à l'étranger, était toujours mieux appréciée et aimée des chrétiens, et les fonds pour la soutenir affluaient de toutes parts. Dodds commença à établir, en Angleterre et en Ecosse, une douzaine de comités auxiliaires qui collectèrent des dons en faveur de la Mission. Une généreuse chrétienne américaine. Miss Beach, qui était venue à Paris et s'était sentie prise d'un grand intérêt pour l'oeuvre, commença d'elle-même, vers la même époque, à fonder des comités auxiliaires de dames aux Etats-Unis, et elle déploya dans cette tâche, qu'elle s'était imposée pour le service du Maître, une ardeur et un zèle qui, sans doute, abrégèrent les jours sur la terre de cette fidèle servante de Christ.
Ce fut également dans le but de faire connaître en Amérique l'œuvre de la Mission Mac-AU, et d'aider à la fondation de ces comités auxiliaires,
Miss E. Beagh
que George Dodds s'offrit pour accompagner M. Eugène Réveillaud en Amérique, et que M. Mac-AU consentit à se priver, pendant quatre mois, du concours de son précieux lieutenant (du 18 septembre à la fin de décembre 1880) (*).
M. Dodds, à peine de retour de ce fructueux mais fatigant voyage, se plongea de nouveau à plein cœur dans l'œuvre de l'évangélisation. Roubaix, Lille, Tourcoing, où des salles venaient d'être ouvertes, eurent alors sa visite. Entre temps, il rédigeait le Bulletin trimestriel de la Mission [Quarterly Record)^ qui venait d'être fondé pour donner aux amis de langue anglaise de la Mission des nouvelles régulières de l'œuvre. Un mois passé à Clermont-Ferrand lui avait été assigné comme un temps de repos; mais le repos n'était pas plus possible au lieutenant qu'au capitaine, et bientôt ses amis recevaient la lettre suivante : « Vous serez heureux de savoir que nous avons enfin réussi à trouver et à ouvrir une salle à Clermont-Ferrand. »
Un court voyage qu'il fit avec son ami, M. Réveillaud, dans les Hautes-Alpes, et qui les conduisit jusque chez les Vaudois d'Italie fut, cette fois, vraiment un temps de délassement et de repos pour leur esprit. Mais à peine de retour à Clermont-Ferrand, puis à Paris, son œuvre le ressaisit
(1) Voir la relation de ce yoyage dans le livre cité plus haut : George Théoph. Dodds, sa vie et son œuvre.
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tout entier, et il ne la quitta plus que pour aller dans ces demeures éternelles où il se repose de ses travaux, tandis que ses œuvres le suivent ici-bas. Revenons à la Mission. Nous avons déjà fait allusion aux développements extraordinaires qu'elle prit pendant la période qui précéda, accompagna et suivit l'Exposition universelle de 1878. Le rapport de cette année-là (1878) ne mentionne pas moins de vingt-deux salles de réunions, à Paris ou aux environs (*). Les collaborateurs réguliers défi) Il peut être intéressant de rappeler les noms et les adresses de ces salles :
Centre de Paris. . . Rue de Rivoli, 37 (au coin de la rue de la Ta-
cherie).
Salle Éuangélique de
r Exposition. . . . Place du Trocadéro, Passy.
BelUfille Rue de Belleville, 102.
Montmartre Boulevard Ornano, 56.
Faubourg Saint-An-
toine Rue du Faubourg-Sàint-Antoinei 142.
Batignolles Rue des Dames, 4, et rue de la Gondamine, 13.
Les Ternes Avenue des Ternes, 11.
La Chapelle Boulevard de la Chapelle, 29.
Ménilmontant. . . . Boulevard de Ménilmontant, 90.
Quartier Latin . . . Rue Monge, 72.
La Villette Rue d'Allemagne, 90.
Popincourt Boulevard Voltaire, 123.
Moîdpm rmssi' ... Hue de Rennes, 139.
Yuitgitatd. . . . . . Boulevard de Vaugirard, 161.
Grtttt'lk. . , . . . Rue Letellier, 59.
Gare-dh*ty Rue Nationale, 12.
Bercy Boulevard de Bercy, 74.
Quariicr du Temple Rue Chariot, 77.
MimUomië. . , . . Rue de la Tombe-Issoire, 21.
i'titrans .,.,... Rue Saalnier, 6.
Bmditgnt-&ur'Scine . Kue d'Aguesseau, 70.
signés sur la première page du Rapport, outre MM. Emile Rouilly et George-Théophile Dodds, sont : MM. les pasteurs Théodore Monod et Fourneau, MM. F. et G. Moilliet, Ghauntrell, Elisée Gharlier, Sagnol, Sainton et Hannemann. M. le pasteur Bernard de Watteville est indiqué comme directeur de la branche de Lyon, où il avait remplacé Dodds. M. le professeur Rosseeuw Saint-Hilaire,de Tlnstitut, écrit la préface du Rapport français, comme il le fera jusqu'à sa mort. Parmi les collaborateurs occasionnels dont les noms sont aussi cités au cours de ce Rapport, nous trouvons ceux du comte de Shaftesbury, de lord Kinnaird, désir H. Verney, qui prirent part à l'inauguration de la salle du Trocadéro , et ceux de MM . les pasteurs de Pressensé, Bersier, HoUard, Irénée Gochet, Dumas, etc. Les ouvroirs de M™® Dalencourt sont mentionnés, ainsi quePœuvre d'évangélisation similaire conduite à l'avenue Rapp, près de l'Exposition, par M. Armand-Delille. La fondation de la branche de Lyon a son paragraphe spécial, où sont cités les noms des collaborateurs de la première heure, MM. les pasteurs Andru, Goste, Duchemin, Léopold Monod, Mouchon et Puyroche, et de MM. les Rév. R.S. Ashton et Horace Noël. Dans cette partie du Rapport, M. Mac-All cite ce mot d'un ouvrier, qui lui dit, les larmes aux yeux : « Jamais de ma vie je n'avais entendu la vérité expliquée ainsi; cela répond à ma conscience;
voilà ce dont j'avais besoin »; et cet autre, d'un ouvrier chauffeur de la Guillotière : « Ma plus grande joie maintenant est, pendant que je surveille mon fourneau, de penser à ce que j'ai entendu dans les réunions. »
Dans les rapports des années suivantes (de 1879 à 1882), nous voyons apparaître, parmi les noms de stations nouvelles hors Paris, celles de Bordeaux, Arcachon, Boulogne-sur-Mer, Versailles, La Rochelle, Rochefort, Saintes, Cognac, Roubaix, Croix, Lille, Saint-Etienne, Dunkerque, Clermont-Ferrand, Montauban, Toulouse, Alfortville, Auxerre, Alençon, Lorient, Brest, Clamecy, Joigny, Tulle, Alger, la Corse, etc., puis (rœuvre fondée dans le Midi par M. Saillens s'étant adjointe à Tœuvre de Paris), Marseille, Cannes, Nice, etc.
Parmi les noms nouveaux de collaborateurs rt'guiiefï!^ un occasionnels de ces années-là, nous lisons les noms de MM. les pasteurs Ch. Greig, Guillaume Van der Beken, Anderson, Newell, P. Cook, L. Larnac, Ambresin, Andrieu, Audebez, Rabat, Bach, Bastide, S. Berger, Blanc, Boegner, Horel, BrideI»Bûchsenschiitz,Byse, Casalis, Couve, Dardier, Dez, Dhombres,P. Dieterlen, Doumergue, Ducros, Dumas, Duran, Durand-Dassier, Eschenuuer, Fallût, G. et Aug. Fisch, Frisius, Gaubert, Gaudard, Gont, Goguel, Guibal, Hirsch, Hocart, HoUarcl, Jaulmes, Keck, Lalot, Lelièvre, Lepoids, Luds^ Lorriaiix, Maillet, Gust. Meyer, de Mouilpied,
Jean Meyer, Th. et W. Monod, Aug. Mettetal, Alfred Mettetal, Léon Paul, Paumier, Perrier, Pellissier, Pfender, de Pressensé, Recolin, Robin, Roehrich, Rouffet, Schmidt, Stapfer, Vallette, Elie Vernier, de Visme, Ch. Vernes, Vinard, Walbaum, Weber, Weiss et Von Zech, et de MM. les laïques Frédéric Christol (depuis missionnaire au Jjessouto), Alexandre, André, Arthaud, Auboin, P. Besson, Buscarlet, Bois, Bonhoure, Bonigen, L.-J. Bertrand, Ghaigne, Clauzel, Crouzet, Desbordes, Dumas, Duvernoy, Eynard, Forget, Faucher, Galtier, Harrison, Hannemann, Herding, Jacques Lavanchy, Le Breton, Lombard, Mabboux, Mathivet, Martin, Merlin, A. Meyer, P. Meyer, Minault, Paris, Paul Passy, Pilate, Poinsignon, Renckhoff, Réveillaud, de Richemond, Alfred et Arthur de Rougemont, Sautter, Sinel, Stahl, Steinheil, Tillemanns, Vasseur, Vignal, Voreaux, etc.
Le rapport de Tannée 1879, publié en 1880, donne les noms des membres composant le comité auxiliaire de Paris. Le président est M. Louis Sautter; le secrétaire, M. T. Fallot; le trésorier, M. H. Mirabaud. Les assesseurs, dont la plupart pasteurs des différentes Eglises protestantes de Paris, sont : MM. Abric, Bersier, Couve, Dhombres, Th. Monod, Recolin, Robienc, Robin, Rouil, Gh. Vernes, de TÉglise réformée; G. Appia, Dumas, Jean Meyer, O. Vallette, A. Weber, de TÉglise
luthérienne; G. Fisch, R. Hollard, Edm. de Prèssensé, le D" Gustave Monod, de TÉglise libre ; Hocart, de l'Église wesleyenne; Lepoids, de FEglise baptiste. La largeur communicative de cœur et de vues de M. Mac- AU n'avait pas eu de peine à rallier les diverses dénominations de nos Eglises évangéliques, et à les unir toutes dans une profession sincère de vénération pour sa personne et de sympathie pour son œuvre.
Il ne fallait pas moins — on le comprendra — de tous ces collaborateurs, amis et auxiliaires, pour seconder les efforts de M. Mac-Ail et assurer le fonctionnement régulier d'une œuvre qui prenait, d'année en année, on pourrait dire de mois en mois, de tels développements. Le grain de sénevé de l'origine était devenu un grand arbre où, sous l'action de la sève divine, poussaient, chaque année, des branches nouvelles. Les réunions pour enfants, les écoles du dimanche et du jeudi que M. Greig, venu tout exprès d'Ecosse, devait, après M. Frédéric Christol, organiser avec tant de soin et de succès, commençaient à devenir l'un des plus vigoureux et des plus chargés de promesses parmi ces rameaux. Dans une lettre datée de septembre 1879, Geoijge Dodds décrivait ainsi une fête organisée au bois de Boulogne pour les écoles de la Mission :
Les élèves de chacune de nos écoles se sont rendus d'abord à l'Arc de Triomphe, où le rendez-vous général avait été pris. Là, nos écoliers, au nombre de 501, avec
leurs 60 moniteurs, M. Mac- Ail en tête, se mirent en marche deux à deux. C'était un spectacle imposant, cette longue file d'enfants passant à travers la ville et longeant les fortifications. A la fin, nous arrivâmes à la pelouse que la municipalité nous avait accordée pour le dîner champêtre. Cette pelouse, d'une belle étendue, est entourée d'arbres et d'arbustes. On fit asseoir les enfants en cercle, et celui qui avait le titre de t découpeur en chef i trouva que sa fonction n'était pas une sinécure, car les boîtes de conserves américaines qui formaient le fond du menu n'étaient rien moins qu'aisées à ouvrir. Les morceaux de pain, préalablement coupés, faisaient le tour des convives dans une grande brouette. Il y avait aussi fromage, pruneaux, petits gâteaux; pour boisson, de l'eau dans laquelle on avait versé de l'essence de café. Après quelques allocutions, naturellement très courtes, adressées aux enfants, il y eut le chant de cantiques qu'ils exécutèrent avec beaucoup d'entrain. Puis, vint la grande t attraction » de la fête, une visite au Jardin d'acclimatation, dont les directeurs nous avaient gracieusement accordé l'entrée à titre gratuit. On revint ensuite à l'Arc de Triomphe, et de là chacun rentra chez soi. En chemin, nous fîmes la rencontre d'un prêtre qui ouvrit de grands yeux en voyant la longue file de nos enfants. Il s'adressa à M. Mac-AU lui-même pour demander à quel institut ils appartenaient, t C'est la fête des écoles d'évangélisation de Paris *, fut-il répondu. Le prêtre se dit « enchanté » de l'apprendre. Il en fit part à ceux qui l'accompagnaient.
Quoiqu'il pût dès lors commencer à se décharger de quelques parties de son immense tâche sur ses dévoués collaborateurs, le gros de ce fardeau continuait, pourtant, de reposer sur les bras et sur
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les épaules de celui qui était à la fois le fondateur, le chef et Fâme de la Mission populaire.
« Une œuvre de ce genre, écrit M. Fourneau, ne pouvait réussir que grâce à une ténacité, à une activité persistante et sans relâche. M. et M"* Mac- Ail se dépensaient avec un zèle sans limites; toutes leurs forces, et celles de leurs collaborateurs, étaient employées sans relâche. En 1878, au moment de l'Exposition universelle, la salle construite à la porte du Trocadéro se remplissait trois fois de suite, à trois heures, à cinq heures et à huit heures.
« Tous les jours de la semaine, et chaque jour, à chaque réunion, M. et M"® Mac-AU étaient à Testrade et à Fharmonium pendant tout l'après-midi. Cette salle supplémentaire et le travail considérable qu'elle fournissait, n'interrompaient la réunion dans aucune des salles ordinaires. Chaque soir, dans quelque quartier de Paris, M. Mac-AU présidait une réunion, et l'harmonium était toujours tenu par sa vaillante compagne ; souvent ils avaient assisté dans la journée à quelque autre réunion spéciale de mères de famille, d'enfants ou de jeunes filles; et, lorsque, fatigués du travail du jour, ils regagnaient, vers dix heures et parfois plus tard, leur maison d'Auteuil, c'était pour y travailler encore, pendant de longues heures, à une correspondance écrasante avec les amis et les collaborateurs de l'œuvre à l'étranger, à Paris et en France.
« Il est impossible de se former une idée complète de l'activité de M. Mac-AU, si Ton n'a pas participé à l'œuvre avec lui, en le suivant un dimanche, par exemple, dans les divers quartiers de Paris. Quand je me fus résolu, continue M. Fourneau, de donner une partie démon temps à la Mission populaire, ce fut avec un vif plaisir que je suivis bien souvent, le dimanche, M. et M"® Mac-AU dans leurs pérégrinations à travers les salles de réunion. A trois heures précises s'ouvraient les portes de la boutique de la rue de la Tacherie. La salle était comble, comme, d'ailleurs, elle Tétait pour ainsi dire chaque soir; puis, après la prière finale, de sa petite estrade M. Mac-Ail se précipitait vers la porte, et donnait à tous cette bonne et cordiale poignée de main qui saisissait plus encore les cœurs que les doigts des assistants. Quiconque l'a reçue ne l'a jamais oubliée. C'était la première réunion.
« A peine était-elle terminée que directeur et orateurs se dirigeaient à grands pas vers le boulevard de Ménilmontant, au n** 90, où se groupaient, à cinq heures environ, cent personnes, hommes et femmes, des Partants, des Amandiers et du Père- Lachaise. C'était une bien [intéressante réunion. Elle ne ressemblait en rien à celle de la rue de la Tacherie, mais M. et M™"* Mac-Ail l'aimaient entre toutes. Cette salle avait été la seconde ouverte après celle de la rue de Belleville, tenue alors au
n® 112 — la salle de la rue Julien-Lacroix était devenue rapidement trop petite pour l'œuvre considérable qui s'était faite dans ce quartier.
« Nous partions de Ménilmontant, vers six heures un quart; on se hâtait de manger n'importe quoi, où l'on pouvait, puis on partait pour une troisième réunion qu'il fallait tenir à huit heures soit à Ornano, soit à la Chapelle, et quelquefois plus loin encore ; quand nous les quittions vers neuf heures et demie, M. et M°*® Mac-Ail nous serraient si aimablement la main, nous souhaitaient si agréablement au revoir pour le dimanche suivant, qu'on oubliait la fatigue de cet après-midi si laborieusement employé, mais aussi si joyeusement utilisé pour la propagation de l'Evangile parmi les déshérités de Ménilmontant et de la Tour-Saint-Jacques, ainsi que parmi les bons habitués de la salle du boulevard Ornano.
« Ceux qui ont travaillé, dans ce temps héroïque de la Mission populaire, avec M. et M°*® Mac-AU, n'oublieront jamais les heures bénies passées avec eux, dans ce bienheureux labeur auquel M. Mac- Ail les avait initiés. »