PAROLES PRONONCÉES PAR M. G. APPIA
Aux jours obscurs de l'ancienne alliance, la voix du sage a dit : « Regarde l'œuvre de Dieu ! » Combien plus redisons-nous cette parole, aujourd'hui que le ciel a été ouvert et que le chrétien peut répéter, comme le faisait mercredi, veille de la mort de notre frère, celui qui l'assistait : Christ vous a été fait de la part de Dieu sagesse, justice, sanctification ^t rédemption, à quoi le mourant répondait : a Oui! » regardant le ciel avec transport et ouvrant largement ses deux bras, comme pour recevoir la plénitude que renferme cette parole du grand apôtre. D'autre pari, j'aime à rappeler les paroles de saint Paul qui disait en quittant l'Église d'Éphèse : « Maintenant je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce : je vous ai montré qu'en toutes choses il faut s'accommoder aux faibles et se souvenir de ce que Jésus-Christ a dit, qu'il est plus heureux de donner que de recevoir. »
Nous regardions l'œuvre entreprise par Dieu et désormais achevée par Lui dans un de ses serviteurs d'élite. On vous a dit comment II le préparait par les goûts de l'enfance, par la persévérance de l'adolescent, par les premières études pratiques du
jeune architecte, pour faire de lui cet ouvrier qu'il allait employer à bâtir tant d'abris pour la doctrine du salut» et à édifier le temple spirituel de Dieu dans tant de cœurs! Nous contemplons l'œuvre terminée, et en jetant un coup d'œil d'ensemble sur la vie de l'homme, telle que Ta faite le Dieu de l'Évangile, nous bénissons le Dieu de la nature et de la grâce.
Cette œuvre a revêtu en lui les formes modernes ; notre frère a su mettre au service de la cause du Salut des forces variées, créées par notre dix-neuvième siècle : la publicité, la presse, les voyages, la fraternité entre les peuples; il a anticipé, en quelque mesure, l'accomplissement de la prophétie qui dit : Que les nations apporteront leurs richesses au Temple de Dieu. Il a su faire appel au patriotisme, à l'attrait qu'exerce la France sur ceux du dehors, renouvelant les formes du culte, les chants d'Eglise, les appels aux curieux, tirant, comme le docteur décrit par Jésus-Christ, de son fonds des choses neuves et des choses vieilles.
Il l'a fait avec la plus entière assurance parce qu'il pouvait répéter avec saint Paul : toutes choses sont à nous, soit Paul, soit Apollos, soit Céphas, soit le monde, soit la vie, soit la mort — tout est à nous, parce que nous-mêmes ne nous appartenons pas, mais que nous sommes à Christ, et que nous nous sommes donnés tout entiers à Dieu.
L'œuvre de Dieu s'est faite en lui et par lui, parce qu'il prenait à tâche d'amener toutes ses pensées captives et toutes ses énergies augmentées et soumises à l'obéissance de Christ.
Dieu réserve la vie éternelle à ceux qui cherchent la gloire, l'honneur et l'immortalité; dans son âme tendre et forte, ndtre bienheureux frère a su réunir l'ambition légitime de l'homme de bien, qui veut avoir le droit de parler dans l'assemblée des hommes, et les saintes aspirations du chrétien qui ne veut que la gloire de son Maître.
11 est venu sur le continent le cœur plein d'une profonde, intime bienveillance, il est venu, pour ainsi dire, l'offrir à la France blessée et meurtrie et, sans rien exagérer, nous pouvons dire que la France l'a accepté. Qui pouvait alors pressentir l'étendue de l'œuvre que Dieu allait confier à son serviteur,
lorsque, accompagné du bienheureux Georges Fisch et du pasteur Robin, il louait sa première salle à Belleville? On pouvait le critiquer, contester son droit, comme on le fit pour David Livingstone, alors que celui-ci semblait contredire les vrais principes de la théorie missionnaire; mais comme l'illustre explorateur, il persévérait silencieusement dans l'œuvre entreprise, parce que, comme lui, il se sentait guidé par Dieu. Car c'est Dieu qui l'avait préparé pour son œuvre et qui lui indiquait l'œuvre spéciale à accomplir. Dieu sait faire rentrer dans ses desseins et ses intérêts les dons spéciaux de ses enfants; et la tâche de l'homme est de connaître les dons reçus et de les appliquer le plus sagement à l'œuvre que le Maître lui indique. C'est là ce qu'a su faire notre bienheureux frère : il a su se limiter. Arrivé en France, comme à la découverte, il n'a pas tardé à reconnaître la voie précise que lui assignait le Maître.
Il eût aimé proclamer par la parole, en langue française, les immenses richesses qu'il avait trouvées dans l'Évangile : il se refusa cette grande et en apparence si légitime satisfaction. Ses efforts et ses premiers essais furent pleins de succès ; mais il sentit que, pour présenter les vérités éternelles du salut dans un langage, à la fois digne de son sujet et de son auditoire, que pour être respectueux des exigences d'une nation cultivée à qui il semblait demander de l'adopter, il lui aurait fallu des travaux et un temps qui le détourneraient de l'action au profit de la parole. Il sentit que le plus grand bien qu'il pût préparer à ses frères, ce n'était pas de chercher à les dépasser et à leur fournir de nouvelles formes d'enseignement, mais de leur donner l'occasion de déployer leurs ressources sous ses yeux, de les encourager de sa bienveillance, de leur accorder presque son admiration, de ne jamais les décontenancer par la critique ou la froideur. Il a su montrer que le plus sûr moyen de gagner les hommes, c'est de les aimer, de leur montrer toujours et partout une inaltérable bienveillance et de mettre constamment en pratique le précepte de l'Apôtre : Prévenez- vous les uns les autres par honneur ; ne soyez point paresseux à vous employer pour autrui !
Certes il ne manquait pas de finesse ; mais jamais il ne
demandait aux combinaisons d'une habileté charnelle ce qu'il ne voulait recevoir que de Dieu. Et cependant il se rappelait que le Maitrê a dit non seulement : Soyez simples comme des colombes; mais encore : Soyez prudents comme des serpents. Il lui fallait cette prudence chrétienne pour manier tant d'hommes et pour s'imposer toujours la réserve nécessaire, afin de ne jamais empiéter sur autrui et faire toujours accomplir par d'autres ce qu'il n'était pas obligé de faire lui-même; au sein des susceptibilités et des compétitions individuelles, nationales, ecclésiastiques, il savait par l'instinct de la charité, éviter tout froissement, et avec un tact plein de justice, donner à chacun la place qui lui convenait le mieux, tout en faisant presque croire à chacun, qu'il lui donnait la première, tant était grande la salutaire et bonne illusion que produit la charité, qui croit tout, qui espère tout, qui supporte tout, qui ne soupçonne pas le mal et qui finit par le faire disparaître à force de ne pas vouloir y croire.
Certes s'il était au milieu de nous, il nous dirait où était sa force et nous répéterait avec le grand apôtre des Gentils : « Pour , moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose que dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ! » Cette croix, il aimait tant à la chanter et à la faire chanter, après avoir cherché à en comprendre les saintes harmonies! Ecoutez comme il l'exprimait dans l'un de ses vingt-huit cantiques :
Quel cri perçant a réveillé Ton silence, ô Calvaire ?
C'est l'appel d'un cœur travaillé, Brisé par sa misère.
Pour un malfaiteur tel que moi Reste-t-il de la place ?
Me laisses-tu venir à toi ?
Puis-je trouver ta grâce?
Oh ! puisses-tu rendre un ingrat A l'amour de son Père !
Pense à moi, quand tu reviendras Couronné de lumière !
Le Sauveur écoute son cri ; Dans sa grâce infinie Il dit: Tu verras aujourd'hui La céleste patrie !
Jésus, qui reçut ce pécheur, Te recevra, mon frère.
Accepte-le pour Ion Sauveur !
Retourne vers ton Père.
Dieu lui a donné de réussir. On dira encore dans les temps futurs qu'un étranger est venu comme saint Paul dans l'Athènes de nos pays, plutôt comme Aquilas avec sa Priscille, appeler, au nom de son maître, non les nobles, les sages, les forts, mais les déshérités et les petits, demandant aux Eglises de travailler à côté d'elles à la seconde place, de leur amener des recrues, de leur fournir, lui l'étranger» des cantiques et des mélodies populaires, et d'enrôler sous le drapeau de l'Évangile, pour les mener au combat, les forts, les privilégiés, les hommes de foi, d'éloquence et même de richesse. Vous vous souvenez que c'est à son œuvre que M. Bersier donna ses dernières forces; et vous savez avec quelle sympathie profonde en parlait Edmond de Pressensé. Il a réussi, en groupant autour de lui les bonnes volontés et en donnant aux forces disponibles de l'Eglise des applications nouvelles et bénies. Il a réussi par l'attrait de la charité et de la sincère et réelle bienveillance : écoutez comment il l'exprimait dans un de ses cantiques :
Mon prochain, n'est-ce pas celui.
Qui seul, dans sa misère, Mourant de faim, privé d'appui, A besoin d'un vrai frère?
Mon prochain, c'est le malheureux Chargé de lourdes chaînes. Pour les porter, nous serons deux, J'allégerai ses peines.
Oh! pourrais-je oublier l'Ami, Qui, voyant ma misère.
Mourut pour moi, son ennemi.
Sur la croix du Calvaire ?
Je yeux, diyin Frère» imiter Ta charité bénie ; Je yeux, Seigneur, te consacrer Mes biens, mon cœur, ma yie!
Mon cœur, ma yie, mes biens : et pourquoi, en effet, ne rappellerais-je pas qu'il a tenu parole et a youlu participer à la noble ambition de saint Paul qui disait : Qui a jamais été à la guerre à ses propres dépens ? et cependant il est plus heureux de donner que de receyoir ; je n'ai pas voulu user de mon droit; j'ai accepté tous les sacrifices pour ne pas créer des obstacles à l'Ëyangile — et j'aimerais mieux mourir que de me laisser enlever ce sujet de gloire!
Vous savez que, lorsque brisé par la maladie, il se retira en Angleterre, c'était en partie pour faire des économies et pouvoir mieux soutenir l'œuyre de la Mission. A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose que dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ! Quant à moi, eût-il ajouté, je me glorifierai dans mes faiblesses.
Il y a quinze jours, j'eus le privilège de prendre part à la dernière réunion populaire qu'il présida.
J'aime à conserver ainsi son souvenir, non pas sur son lit de mort où je n'ai pu le yoir, mais derrière la petite chaire de la rue Royale, où, avec la bienfaisante monotonie des bonnes choses, il reprenait ses anciennes habitudes, et nous faisait illusion par sa force. J'aime à le voir debout, à l'entendre, d'une yoix quelque peu cassée, donner pour ainsi dire ses ordres, indiquer les numéros des cantiques, appeler les orateurs, ferme au poste, comme un soldat français au jour du combat, comme un marin anglais, commandant la manœuyre sur une mer peu rassurante, invitant ensuite, avec son inaltérable bienveillance, ses auditeurs à revenir entendre les appels du Maître. Il est beau de voir ainsi ses yœux accomplis; il désirait revenir à Paris ; Dieu lui a accordé ce yœu de détail ; il est venu déposer ses os au milieu de ceux de ses enfants et de ses frères, et c'est ensemble qu'ils se présenteront devant le Maître au jour du grand réyeil.
Que dirai-je maintenant à vous, fidèle Priscille de ce cher
Aquilas? Nous vous dirons un vœu; puissiez-vous rester et rester longtemps encore au milieu de nous : et quand, lassée de la route dans le désert, vous aurez besoin d'encouragement, il y aura des mains angéliques qui placeront près de vous une cruche d'eau et un pain pendant votre sommeil, et qui vous diront de la part du Seigneur : a Marche, le chemin est encore long pour toi » ; vous continuerez ainsi à travailler avec votre mari dans la force du Seigneur, prenant, vous aussi, pour devise celle des Huguenots chassés de France par le grand roi, et inscrivant au-dessus d'une barque battue par les vents ces mots : « Repos ailleurs! »
Et vous, chers et vaillants collaborateurs de notre frère, vous qui avez ramassé le manteau qu'il a laissé tomber, que le Seigneur vous soutienne; un autre, plus grand qu'Élie, n'a pas laissé tomber de manteau, mais en montant au ciel, il vous a promis et vous donnera son esprit de force, de patience et d'espérance.
Quant à nous, nous voulons tout à nouveau apprendre combien sont réelles les forces de la solidarité du bien, nous resserrer comme chrétiens unis dans la même foi, quoique appartenant à des corps d'armée divers, unis pour un même combat, accomplissant une même tâche, la conquête du monde à notre Maître.
Puis M. Roger Hollard, pasteur de l'Eglise libre, monte en chaire :