TRAITS DE LA VIE DE MON PÈRE
« Traits de la vie de mon père » avait écrit M. Mac- AU dans son plan d'autobiographie. Pour commencer, en voici un sur son jeune fils. A plus de quatre-vingts ans, sa tante racontait la petite histoire suivante :
« Robert ne voulait pas chanter un cantique ; son père au contraire Ten pressait. « Papa, je ne peux « pas, j'ai quelque chose dans la gorge. — Il faut que «tu chantes quand je te le demande, dussé-je pour «cela manquer le voyage à Londres que je dois « faire. » 11 faisait allusion à un engagement qui l'appelait à Londres, montrant ainsi que rien ne pouvait lui faire sacrifier l'éducation de son fils. Jl aurait préféré ne pas partir, plutôt que de ne pas se voir obéir. Du reste, après avoir éclairci sa voix, le jeune Robert ne tarda pas à chanter ce qu'on lui demandait.
L'on se souvient aussi de ce mot : Lorsque Robert était petit garçon, son père avait un auxiliaire à Saint-Georges (Macclesfield). « Papa, lui demanda-t-il un jour, pourquoi ne laisses-tu pas prêcher chaque fois M. Leigh? Ça me ferait tant plaisir! — Pourquoi M. Leigh? — Oh! papa, c'est qu'il est si court! »
Quelques années plus tard, à Manchester, son père fit faire un mécanisme d'horlogerie appelé
byGoGale
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alarum^ qui devait l'avertir dès qu'il dépassait l'heure prescrite dans ses sermons. On avait placé l'appareil sur une planche dans la chaire, et le diacre, assis en bas, devait le mettre en branle à midi. L'heure venue, le branle fut donné, mais sans attirer l'attention du prédicateur; recommençant alors une seconde fois, le diacre ne réussit qu'à exciter l'orateur qui, finalement, à la troisième reprise, bien loin de s'arrêter lui-même, arrêta brusquement l'appareil.
Cette vivacité n'empêchait pas la piété du père d'être profonde ; et s'il était long dans ses sermons, c'est que sa bouche parlait de l'abondance de son cœur.
« Chez nous, écrira son fils, la crainte et l'amour de Dieu régnaient en maîtres. L'influence exercée sur la jeunesse avait pour but suprême de la tourner vers Dieu. » Comment s'étonner dès lors que M. Mac-AU dans ses notes ait pu écrire : a Conviction de péché — Œuvre du Saint-Esprit lorsque j'avais trois ou quatre ans ». Et de fait, le jeune Robert était un bon petit garçon, et comme il le disait plus tard en riant, « bien meilleur alors qu'il ne le fut après ». Aussi estimait-il dès lors que la vie valait d'être vécue. Et, un jour qu'une dame lui demandait pourquoi il avait l'air si triste, il répondit d'un ton lamentable : « Je viens d'avaler un pépin de tamarin. — Eh bien, quoi? — C'est que... est-ce que je n'en mourrai pas? — Toi,
mourir! Allons donc! » Il faudrait pouvoir reproduire le ton du dialogue (^).
Dans l'église de Saint-Georges, M. Mac-AU aimait à montrer le banc où, tout enfant, il s'asseyait pour écouter les sermons de son père, ces sermons qu il trouvait si longs. On a aussi conservé de cette époque un livre, une sorte (ï album « appartenant ï Master ^ohevi Mac-AU » où se trouvent plusieurs dessins tracés de sa main enfantine, entre autres une tombe sculptée, avec figure couchée bien réussie, et une grande chapelle, avec horloge en face de la chaire et grand orgue — ce qu'on pourrait appeler une image prophétique de son avenir.
Pour en revenir au H^ Mac-AU, le père, il avait, à un haut degré, ce fluide mystérieux, magnétique, qui attire les sympathies. Nul mieux que lui ne
(1) Voici une autre anecdote contée par une amie de longue date :
« Un pasteur était allé remplacer le Rév. R. Mac-Ail père, à Manchester. Il est reçu au presbytère, où le jeune Robert s'empresse de lui montrer les trésors de sa petite bibliothèque (de 68 volumes) à lui, à lui seul. Le pasteur le félicite et lui donne six pence! Robert est enchanté; le lendemain pourtant, il vient vers M. Evans, d'un air triste, avec des larmes dans la voix et dans les yeux : « Monsieur, dit-il, je ne pourrai accepter « votre six pence^ à moins que vous ne m'en donniez un autre « poar ma soeur ! »
a Son père fronça le sourcil, ce qui n'empêcha pas que Robert reçut son schilling! y>
M. Evans a su raconter avec humour, à l'occasion de l'ouverture de la chapelle de Sunderland, cette historiette du petit garçon devenu pasteur !
savait rétablir Tordre dans une réunion agitée ou dans une foule excitée. Si dans un comité un orage éclatait, il était toujours prêt à le calmer, trouvant sans effort les mots qui apaisent. Cette faculté de rétablir partout la paix, nous la retrouverons chez son fils, qui possédait en outre Theureux art qui fait trouver un mot plaisant au moment précis, où sans cela, crèveraient les nuages de colère. Don précieux, et qu'il faudrait souhaiter à tous les présidents de toutes les assemblées!
A toutes ces qualités, le Rév. R.-S. Mac-AU joignait une grande tendresse pour les faibles, pour les opprimés, et même pour les bêtes. Pour, celles-ci il était plein de bonté; toute cruauté envers un animal le faisait sursauter de dégoût. Son frère racontait un jour : « Je ne crois pas que de sa vie il écrasa jamais un ver; souvent je Tai vu s'arrêter dans sa marche, et, sans se douter qu'on l'observait, en prendre un qui rampait sur le sentier, pour le mettre sur le bord de la route à l'abri de tout danger. » Certes, s'il eût vécu de nos jours, il aurait protesté contre les cruautés de la vivisection.
Quant à sa compassion pour les pauvres, il suffira, pour en donner une idée, de citer ce trait : On lui apportait un jour son traitement trimestriel ; or, il y avait à ce moment à Macclesfield une détresse générale. « Que faire pour les pauvres ?. . . » se demandait le pasteur, et soudain, tendant l'argent
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qu'on venait de lui offrir : « Tenez! reprenez cette somme, et mettez-la en tête d'une liste de souscription; tout, plutôt que de laisser ces pauvres gens mourir de faim! » Et ainsi fut fait, ses amis ayant accepté de recevoir une partie de cette aumône offerte d'un si grand cœur.
Une autre fois, lors d'une de ces grèves si fréquentes dans les pays manufacturiers, la foule des mécontents s'avançait du côté de la ville où il avait son domicile; des groupes de personnes inconnues vinrent alors se poster vis-à-vis de sa porte. Et lorsque les manifestants étant arrivés demandèrent, comme ils le faisaient devant plusieurs maisons : « Qui habite là? Faut-il jeter des pierres ? » le groupe qui stationnait devant la maison cria aussitôt, appuyé par plusieurs voix sorties de la foule : « Non, non! Pas là! C'est un brave homme ! »
Ce fut au mois de janvier 1827 que Robert-Stephens Mac-AU commença, à Manchester, l'exercice du saint ministère, qu'il devait continuer jusqu'en 1838, c'est-à-dire jusqu'au terme de sa vie. Durant ces onze années, il fut tout pour son fils : non seulement un père, mais un précepteur, un éducateur, un ami. 11 se développa alors, entre ces deux natures si bien faites pour se comprendre, une douceur de relations dont on devine le charme par les petites notes que nous a conservées la pieuse main de M™* Mary Millet, la « Mary » de notre récit.
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Celte douce camaraderie rapprochait les âges et empêchait le père de vieillir. Il aurait fallu les voir à la chasse, ces deux Nemrods, dans les garennes sablonneuses de Southport, ou dans les montagnes sauvages d'Aberystwyth ou de Beaumaris, au pays de Galles ! Mais gue les âmes « sensibles » se rassurent ! C'était à la chasse des fleurs ou des plantes qu'ils passaient leurs heures. Leur « sport » innocent ne faisait aucun mal ni à Toiseau, ni à Tinsecte. Voici, à titre de spécimen, quelques-uns des « billets doux » échangés en ce temps-là entre les deux amis. Du fils au père :
Mon cher papa,
J'espère que vous accepterez avec ce billet ce qui raccompagne; et, quoique ce soit fort peu de chose, j'espère que vous y trouverez quelque plaisir et utilité. Ce sera une petite addition — oh ! bien petite — à la classe des cryptogames de votre herbier. Vous souhaitant toute la santé et tout le bonheur possibles, je suis
Votre fils tout dévoué.
R. W. Mac-All.
Du père au fils :
5 février 1830.
Mon cher Robert,
Je viens de recevoir avec un très grand plaisir la carte d'Angleterre et du pays de Galles que tu as faite; je m'empresse de t'en accuser réception, aûn que tu ne sois pas déçu, demain matin, en attendant un mot de moi. J'espère que cette carte te sera utile; pour moi, elle m'a tant réjoui
Robekt-Stiîphens Mac-All, LL. D.
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que je ne voudrais pas m*en séparer contre beaucoup d'argent. IL nous faudra faire en sorte de commencer le plus tôt possible notre fameuse carte d'Europe; mais pour le moment, je n'ai pas une seule feuille de papier assez large pour cet usage. Et, du reste, je n'ai pas une minute à moi, comme tu le sais. Mais voici bientôt le printemps; les journées seront plus longues; il nous faudra bien employer un temps qui jamais ne reviendra.
Tu n'oublieras pas ce que je t'ai appris aujourd'hui sur le curieux globe terrestre que nous possédons. Peut-êlre en aurons-nous un meilleur un de ces jours; mais n'en parlons pas, au moins avant quelque temps. Quand tu auras achevé la carie du pays de Galles pour la tanle, montre-lamoi. Je m'attends à avoir beaucoup à faire demain; mais pourtant, il nous faudra trouver un peu de temps pour une copie et peut-être pour un peu de géographie.
Adieu. Ton père qui t'aime.
R.-S. Mac-All.
Du même au même, — sans date — mais écrite à Toccasion de son anniversaire de naissance :
Mon très cher garçon,
Je n'ai que juste le temps de t'écrire ce bout de billet; mais comme je sais qu'il te fera plaisir, je n'y veux pas manquer. Je liens à te dire que, durant l'année que tu viens d'achever, tu ne m'as donné que des sujets de satisfaction. Et cela me fait espérer que je verrai se réaliser en toi tout ce qu'un père désire trouver en un lils, qu'il peut hier appeler en toute vérité t le fils de son amour ».
A la suite d'une attestation {Testimonial) pour R.-W. Mac-All, relative à ses études, le père met
cette prière : « Que mon fils reçoive en abondance ces influences et ces bénédictions célestes, qu'il n'est pas, hélas ! au pouvoir de la tendresse paternelle, même la plus vive, de communiquer! Veuille donc le Père des miséricordes, de qui seul cette grâce dépend, la répandre sans cesse siir mon enfant, pour le bénir et pour qu'il soit à son tour en bénédiction (^)! »
En 1833-34, le jeune Robert dut interrompre
(1) Voici encore quelques extraits de lettres du fils au père : « L'autre jour je suis allé à Manchester, et j'ai eu la chance de rencontrer M™® Callender qui m'a emmené dans sa voiture. Devant la boutique du libraire, elle m'a fait descendre eu me disant de choisir de sa part, jusqu'à concurrence de dix shillings, des livres pour Eliza et autant pour moi. Vous pouvez juger de mon embarras dans le choix des livres; enfin je me suis décidé pour les a Conversations sur la Botanique » avec gravures coloriées, qui seront pour Eliza ; et pour moi, ne trouvant aucun ouvrage sur la minéralogie, j'ai pris un magnifique volume de poésies. S'il y avait par hasard quelque poésie que vous n'aimiez pas me voir lire, sigualez-la-moi, et j'en éviterai la lecture. »
16 février 1835.
Mon cher père,
A la fin, et après bien des hésitations, je me suis décidé, sentant que c'était mon devoir, à vous écrire ces quelques lignes, pour vous dire que je désirerais ardemment me voir accorder chaque soir un certain temps pour être seul; je sens, en eflet, que la hâte ordinaire avec laquelle je fais ma prière est mauvaise, et qu'il me faut absolument y apporter plus de réflexion. Tout ceci, j'aurais pu vous le dire, mais j'ai trouvé plus facile de l'écrire. Croyez-moi, votre fils dévoué et affectionné.
Robert.
vr
Fac-similé du manuscrit de la Flora mancuniensis. (La CalUtriche ici mcntionnôc a été transférée, en 1830, à la classe Monœcié) (2t de Linné).
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presque totalement ses études à la suite d'indispositions continuelles et assez fortes. Néanmoins, il se rappellera plus tard ce mot de sa mère, disant à côté de lui, quand la maladie Tempêchait de se rendre à Técole : « Ça ne fait rien, va! 11 en saura autant que les autres, quand il aura vingt-cinq ans. »
Dans un billet adressé à son père et daté du 30 octobre 1834 (il n'avait pas encore treize ans) il parle de « SES maux de tête ». Un triste « avoir », «n vérité, et qu'il devait conserver toute sa vie !
Nous avons parlé des « chasses » aux fleurs et aux plantes que le père organisait avec son fils au -cours de leurs promenades champêtres. Le goût de la botanique, et tout particulièrement Tamour •des fleurs, se développa ainsi de bonne heure chez le jeune Robert. Voici un court extrait d'une petite brochure manuscrite intitulée : Neuf excursions près de Southport^ Lancashirey en 1831, par R,-W. Mac- AU :
Martin Mère, 26 juin 1837.
Papa et moi, dès que nous eûmes appris à notre grande joie que Henry Aughton, un botaniste de Southport, venait de trouver à Martin Mère le Butomus umbellatus, nous nous arrangeâmes pour y aller voir avec lui, sachant bien que c'était juste le moment de la floraison.
Rien de très curieux ne se présenta en chemin, si ce n'est que nous fûmes agréablement surpris d'apercevoir une orchidée à forme de papillon {Orcliis bi folio), A la fin nous arrivâmes au fameux endroit, et nous eûmes la chance de trouver juste une tige de ces fleurs que nous avions si
souvent désiré voir, et qui venait de fleurir. En retournant par un autre chemin, nous fûmes encore favorisés :
Spécimen des dessins de la Flora mancuniensis, par R.-W. Mac-Ail.
d'abord ce fut le Vaccinium Oxycoccos et ensuite VOsmunda regaiisj la plus belle des fougères anglaises, et que nous n'avions jamais vue.
En reproduisant ce passage, nous avons voulu
donner une idée de toute une petite littérature due à la plume du jeune Robert. Au texte, il joignait des dessins, non seulement techniques, sur les fleurs qu'il avait trouvées, mais il insérait parfois des paysages croqués par lui. Beaucoup de ces petits livres existent encore, fort nettement écrits, bien illustrés et reliés avec goût. Son esprit éveillé se portait d'ailleurs sur les sujets les plus divers. Dans une liste de ces opuscules, dressée par M"'® Mac-Ali, nous en comptons une cinquantaine composés de 1832 à 1835.
C'est ainsi qu'après avoir écrit : « Ce que doit être la bonté et l'obéissance chez V enfant », il avait composé : « Quelques caractères de l'histoire anglaise », puis « r Histoire de la pomme de terre ».
Cependant, la botanique était son sujet favori d'étude et un grand nombre de ses petits livres et de ses lettres nous y ramènent. Citons encore, entre beaucoup, ce court extrait :
Je viens de voir Henry Aughlon; il m'a dit qu'il pourrait nous montrer une fleur rare, dont je ne me rappelle plus au juste le nom. Je lui ai demandé s'il savait où Ton pouvait trouver V Ornitliogalum umbetlaUim, Il m'a dit qu'il en avait vu non loin du moulin de Birkdale. Il pense que probablement il pourra nous en trouver là. Ce serait délicieux.