CHAPITRE XI
ESSAI D'UTILISATION PRATIQUE DE LA LUMIÈRE PHYSIOLOGIQUE. — LA LAMPE VIVANTE
En 1900, au Palais de l'Optique, à l'Exposition universelle internationale de Paris, j'ai pu éclairer comme par le plus beau clair de lune un vaste sous-sol au moyen de grands barils de verre de 25 litres de capacité préparés de la façon suivante :
L'intérieur du baril était flambé, pour le stériliser, avec un tampon de coton imbibé d'alcool enflammé et porté au bout d'une tige de verre. On versait dans le baril, après stérilisation, une quantité d’un bouillon gélatineux presque froid, mais encore liquide, qui venait d'être ensemencé avec des photobactériacées sélectées et très brillantes. Rapidement, on roulait le baril en divers sens pour étendre sur toute la paroi une couche de ce bouillon ensemencé, après avoir fermé le goulot du baril avec du coton stérilisé où simplement avec un cristallisoir de verre flambé et renversé. Le bouillon se solidifiait rapidement sur la paroi interne et alors on dressait le baril sur son fond et on le laissait en place. Au bout de quarante-huit heures environ, toute la surface interne brillait d’une belle lumière. Un certain nombre de ces barils, placés à quelque distance les uns des autres, permettaient de reconnaître d’un bout à l’autre de la salle les personnes, de lire et de voir l'heure à sa montre, mais pour cela, il fallait que l'œil ne fût pas ébloui par la lumière du jour ou alors qu'il fût reposé par un assez long séjour à l'obscurité. Mais le soir, aussitôt
entré, on élait en état de lire et de jouir du coup d’œil d'ensemble de la salle.
De petits ballons préparés de la même façon avaient été mis à la disposition du public : ils pouvaient servir de veilleuse pendant un mois. Les premiers ballons, qui renfermaient des cultures liquides, duraient beaucoup moins longtemps et nécessitaient une agitation pour briller, ce qui élait inutile pour les ballons secs.
C'est ce principe que J'ai employé pour la construction de ma « lampe vivante » qui a été depuis imitée par Molish de Prague (1).
Elle se compose d’un ballon hémisphérique à fond plat portant une tubulure su-
F1G. 38. — Courbes héliotropiques de jeunes plantes provoquée par périeure et une tubulure inla lumière des Photobactéries (d'après Morisu).
férieure, toutes deux fermées par du coton stérilisé pour permettre la circulation de l’air filtré. Le dôme est recouvert de papier d'étain ou bien de feuilles d'or ou d’argent servant de réflecteur, On peut même supprimer le coton et laisser les tubulures ouvertes en coiffant la supérieure avec un capuchon de verre Lerminé à sa partie supérieure par un tube recourbé en bas, et en courbant la tubulure inférieure également en bas pour éviter la chute des germes de l’air dans l'intérieur. J'ai pu ainsi garder pendant un mois, sans diminution bien sensible de la lumière, une lampe qui me servait de veilleuse et me permettait la nuit de reconnaitre tous les objets placés dans ma chambre : on pouvait même lire les caractères d'imprimerie el voir l'heure à une montre.
On peut évaluer à environ 10 centimes le coût d’un mois de cet éclairage.
Quelques efforts que j'aie faits, et ils ont été bien nom-
(1) Voir : Sur une lampe vivante de sûreté. Comples Rendus de l'Académie des Sciences, juin 1903.
breux, bien variés, je n’ai pu encore dépasser l'intensité lumineuse du plus beau clair de lune. Cela est manifestement insuffisant pour l'éclairage usuel.
Avec les Photobactériacées, la lumière est diffuse. On ne peut pas la dissocier par le prisme. Elle est beaucoup moins belle et moins éclairante que celle du Pyrophore. Sion pouvait lui faire atteindre seulement l'intensité de celle-ci, tous les autres foyers usuels seraient éteints immédiatement. C'est qu'en dehors des avantages que la lumière physiologique présente pour l'œil et pour la conservation des objets qu'elle éclaire, elle a l'immense avantage d'être froide, ce qui est considérable dans les pays chauds, où la lampe à incandescence est déjà gênante. Pour la même raison, elle ne peut mettre le feu; elle serait dès à présent utilisable dans les lieux où l’on craint des dangers d’explosion tels que les mines, les poudrières, etc.; elle brille jour et nuit et pour ce motif évite l'allumage; enfin, il n’y a plus ni fils, ni tuyaux, ni machines, ni réparations : les frais sont insignifiants, les soins nuls. On peut transporter ma lampe partout, car elle est très portative et ne craint ni la pluie, ni le vent. C'est bien vraiment l'éclairage idéal sous Lous les rapports et c'esl certainement la lumière froide qui est celle de l'avenir. Si le but pratique u’est pas atteint par moi, il le sera par d'autres; il me restera peut-être le mérite d’avoir indiqué la voie à suivre pour produire cette grande révolu- Uon économique : c'est du moins ce qui semble résulter de récents essais, bien qu'il ne s'agisse encore que d’une modification de la lampe électrique à incandescence et de l'amélioration de la lumière des lampes à vapeurs de mercure par l'emploi des substances fiuorescentes.
C'est le procédé naturel qu'il faudrait imiter, car la Nature suit toujours la loi du moindre effort et nos inventions sont toujours de beaucoup inférieures aux siennes. C’est avec raison que l'on à dit, à propos de nos procédés d'éclairage, qu'ils ne valent guère mieux, au point de vue du rendement, que la torche du Sauvage. Le plus gros obstacle est vaincu, car on va voir que le mystère qui enveloppait le mécanisme
intime de la lumière physiologique n'existe plus aujourd’hui.
EN RÉSUMÉ, des essais publics d'éclairage usuels par la lumière froide physiologique ont été faits en 1900 à Paris au moyen de la lumière des photobactériacées, particulièrement avec la « lampe vivante » de R. Dubois.
Cet éclairage est susceptible d'applications immédiates, mais restreintes, en raison de son intensité insuffisante, car elle ne dépasse pas celle d'un très beau clair de lune.
Outre les qualités physiques et organoleptiques supérieures de la lumière physiologique, la « lampe vivante » présente d'autres avantages.
La dépense qu'elle exige est des plus minimes ; son entretien ne nécessite aucun soin pendant des semaines. Elle ne produit pas de chaleur incommode et évite ainsi tout danger d'incendie.
Cette lampe ne craint ni le vent, ni la pluie, ne dégage aucune vapeur désagréable, nuisible ou délétère, Elle ne nécessile aucun fil conducteur, aucune canalisation, est légère et peut se déplacer très facilement.
La lumière froide est la lumière de l'avenir.