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2. C'est sans doute Mme Michekt qui aura voulu préciser la nature de la suppléanc de Michelet. Peut-être aussi ÿ avait-il un professeur de troisième absent qu'il a commencé par remplacer; mais j'ai sous les yeux un billet qui me montre Michelet remplaçant le 9 et le 10 avril 1822 M. Carré, professeur de seconde.
lL est d’autant plus remarquable que Michelet, qui n'avait pas fait d'histoire dans ses classes, mais qui l’avait enseignée avec tout le reste à l'institution Briand, se montre à nous, dans son journal de 1820 et 1821 préoccupé spécialement d'histoire. Non certes d'une manière étroite et exclusive, puisqu'il écrit le 7 mai 1820 : « l'étude de l'Histoire ne suffit pas ». Maïs cela même prouve qu'il s’en occupait particulièrement tout en travaillant beaucoup les lettres et la philosophie, qui tenaient la première place dans l'examen d'agrégation. Le % mai, il parle à Poinsot des sciences de l’homme, de la politique, de l'histoire, comme de sa vocation. Et tous les projets d'ouvrages qu'il médite de 1819 à 1822 sont des ouvrages historiques : Essai sur les historiens latins, Les yrands hommes de Plutarque, une série d'essais historiques pour la Revue qu’il veut fonder avec Poret, Histoire de la Civilisation ou Histoire de l'Espèce, comprenant la Métaphysique et la Logique de l'histoire, enfin une Histoire philosophique du christianisme. Aussi ne s’étonne-t-on pas de voir Michelet, en 1822, quand il sollicite son entrée à Sainte-Barbe, accepter la chaire d'histoire, et ètre recommandé à ce titre par Poret. Nous la voyons dès lors en relation avec les professeurs d’histoiré les plus réputés de ce temps, Cayx, Poirson, Ragon, Des Michels, en même temps qu'il conserve les relations les plus amicales avec ses anciens professeurs de lettres, Andrieu d'Alba, Dubois, Villemain, Leclerc, auxquels M. Lanson joint, maïs à tort, Dussault des Débats. Ce qui est vrai, c’est que l’histoire ne lui paraît à aucun moment devoir être séparée de la philosophie. « Elles se complètent l’une l’autre » écrit-il en 1822. Mais la philosophie pour lui n'est jamais la métaphysique ou la logique pure, c’est toujours l’étude de l’homme, de l’homme individuel par la psychologie, de l’homme collectif par l'histoire. Ce qu'il a toujours devant les yeux comme but de ses travaux, de ses méditations et de ses écrits, c'est la philosophie de l'histoire ou l'histoire philosophique. Mais en cela il est avant tout historien, et même lorsqu'il sera le plus fortement sous l'influence de Cousin en 1826, au moment d'entrer à l’École Normale comme professeur de philosophie et d’histoire, il fera le plan d'une histoire du xvr siècle en France, conçue comme un fragment de l'histoire de l'humanité. D'autre part sa thèse de doctorat sur Plularque écrite en 1518-1819 est une thèse de morale en même temps que d'histoire. Elle correspond au titre même de cette chaire d’Histoire et Morale du Collège de France que Michelet devait ambitionner dès 1830 et occuper en 1838.
Il ne faut donc pas voir dans le fait que Michelet a été un historien et qu'il a mis l'histoire au service d’une cônception philosophique, le résultat d'une série d’accidents el de rencontres. Michelet a toujours eu pour objet de ses études la science de l’homme. C’est dire que dès æs débuts il est un historien philosophe et sa grande préoccupation pendant ces années 1819 à 1830 sera de trouver le point de vue qui lui permeltra de ramener à l'unité l’évolution toujours changeante de l'histoire sans lui enlever la vie. Si un instant, en 1829, il désire
se limiter à l’énseignement de la philosophie, ce n’est certainement pas parce qu'il veut cesser de s'occuper d'histoire. Il est au contraire lancé à fond dans l'étude de l'Allemagne et de la Réiorme. Mais il est effrayé de l'obligation d'enseigner les faits de l’histoire um1verselle et de rester par suite superficiel. Il préférerait se contenter d'étudier les idées et les mœurs. En se plaçant à ce point de vue, Michelet était du reste l'héritier direct du xvm* siècle. C'est le xvint siècle qui avait conçu l'histoire, non plus comme le récit d’une succession de faits, mais comme l'analyse de l'évolution des mœurs et des idées. Voltaire avait posé le principe et en avait tenté l'application dans l’Essai sur les Mœurs. Tous ceux qui avaient après lui esquissé des histoires du progrès humain, d'Alembert, Turgot, Condorcet, avaient accepté ce point de vue. Les théoriciens politiques du xx siècle, aussi bien Joseph de Maistre que Ballanche, dont Michelet fut de bonne heure l’admirateur et l'ami, et qui avait publié en 1818 un Essai sur les Institutions sociales dans leurs rapports avec les idées nouvelles, aussi bien de Bonald que Quinet ou Auguste Comte, furent pénétrés, comme Michelet, des mêmes idées. Pour Michelet, la philosophie écossaise, Fergusson, Reïd, Dugald Stewart, le gallois Price, la philosophie allemande avec Kant et Herder, et surtout la philosophie italienne avec Vico viennent corroborer l'impulsion donnée à son esprit par la tradition du xvnr siècle. Mais la tendance initiale était déjà bien maiquée quand en 1824 la rencontre de Cousm et de Quinet l’amena, par l’étude de Vico et de‘Herder, à se faire une doctrine où il crut trouver l'explication de l’histoire et du monde.
L'effet de cette rencontre fut d'autant plus fort que Michelet menait une vie plus retirée. Il vivait absorbé par son travail, son enseignement, ses élèves. De loin en loin, un dîner en famille chez M. Aupépin, leur médecin, ou chez M. Fourcy, le beau-frère de Mme Hortense, un dîner ou un déjeuner avec des collègues, avec M. Cayx ou M. Poirson. En fait d'ami, depuis la mort de Poinsot il n'avait que Poret’, son « ours » comme il l’appelait, bon, dévoué, plem d'admiration pour Michelet qui se laissait aimer. Poret l'appelait Archytas : Tu maris et terrae numeroque carentis avenae Memores. Michelet, d’ailleurs, était entouré déjà d’admiration avant d’avoir rien publié. Les éloges de ses élèves, qui vantaient partout son talent, son esprit et sa bonté, l'estime des membres du conseil royal et de ses collègues de Sainte- Barbe comme de ses anciens maîtres de Charlemagne, lui avaient fait une réputation. Partout on attendait beaucoup de lui. Mais lui ne cherchait pas à profiter de ces admirations pour se créer des relations brillantes. Il restait dans son faubourg entre son père, sa femme et ses livres.
C'est par Poret qui travaillait pour Cousin, occupé de l'édition de Prockus et de la traduction des Dialogues de Platon, que Michelet fut mis en rapport avèc le philosophe. Il est vraisemblable qu'il désira le connaître pour lui demander des conseils en vue de ses travaux.