Je crois que Poret s'est marié en
Il est difficile aux hommes de ma génération, plus difficile encore aux hommes des générations plus jeunes que la mienne, de se rendre compte de ce que représentait Cousin, en 1824, pour la jeunesse libérale. Nous avons vu le déclin de la philosophie éclectique, imposée pendant de longues années à l’Université par Cousin comme un dogme ou plutôt comme une doctrine aussi certaine que les lois de la physique et de la chimie, ainsi qu’il le disait à la Chambre des Pairs en 1844. Nous l'avons vue tomber sous les coups de l’idéalisme de Ravaisson, du criticisme de Renouvier, du positivisme de Comte et du snsualisme de Taine, abandonnée peu à peu par les élèves mêmes de Uousin et ridiculisée avec une verve un peu lourde mais puissante, par Taine dans ses Philosophes franças. Puis nous avons vu Cousin coqueter, non seulement avec les grandes dames du xvn° siècle, mais avec l’Empire et l'Église, lui qui avait été, de 1815 à 1848, le défenseur du régime constitutionnel et du monopole universitaire. Nous avons entendu un de ses plus brillants disciples, Jules Simon, élever des doutes narquois sur son intelligence des textes grecs et sur son érudition philosophique, et faire un tableau douloureux de la tyrannie qu'il fit peser sur l’Université de 1830 à 1848. Aussi, tout en admirant en lui un éxcellent écrivain, un remarquable orateur, un des hommes qui ont le plus fait pour développer en France les études d'histoire de la philosophie, sommes-nous disposés à le juger comme le faisait le 29 mars 1888 M. Duruy dans une lettre adressée à Mme Michelet * : « Que reste-t-il de Cousin? quelques pages admirables, et, avec le souvenir de ses amours rétrospectives pour de grandes pécheresses, celui d’un gouvernement impérieux de l’enseignement philosophique. » |
Mais, en 1824, quand Michelet fut introduit auprès de Cousin, celui-ci, qui n'était que de six ans l’afné de Michelet (il était né en 1792 d'un horloger de la Cité et avait comme Michelet fait ses études à Charlemagne), jouissait d’un triple prestige. Il avait arraché les espris au sensualisme un peu terre à terre de Condillac et des idéologues pour leur ouvrir à la suite de Laromiguière et de Roycr- Collard les horizons d’une métaphysique nouvelle; il avait itranspasé et rendu accessibles aux esprits français les conceptions les plus hardies de Schelling et de Hegel en y mêlant même quelques échappés poétiques de mysticisme alexandrin”; il était enfin un martyr de la liberté de penser. Appelé en 1815 à enseigner la philosophie À {a lois à la Facullé des Lettres comme suppléant de Royer-Collard, et à l'École Normale comme son successeur, il avait, à la Sorbonne, avec Guizot et Villemain, soulevé l’enthousiasme de la jeunesse. Aussi futil le premier l’objet des méfiances du pouvoir quand l'assassinat du duc de Berry (13 février 1820) déchaina la réaction qui emporta le minis-
1. 27 mars 1888. [Voy. Quelques souvenirs de Victor Duruy dans la Grande Revue du 26 octobre 1913.]
2 Poret, dans une de ss lettres à Michelet de 1826 le compare à Platon, lindis qu’il compare Jouffroy à Proclus.
tère Decazes, et le gouvernement interdit à Royer-Collard de Jui continuer sa suppléance. Deux ans plus tard l'École Normale était supprimée par Mgr Frayssinous, devenu Grand-Maître de l'Université, et Cousin se trouvait sans place, car le Gouvernement avait refusé de ratifier le vote du Collège de France qui l’avait présenté pour remplacer Pastoret dans la chaire de Droit Naturel. Cousin avait continué à enseigner gratuitement chez lui. 11 s’était mis courageusement au travail'; il avait accepté avec une dignité hautaine les persécutions du pouvoir et il était légitimement entouré du respect et de l’admiration de tous ceux qui étaient soucieux de la liberté de la pensée et de la parole *. Michelet était de ce nombre, bien que les nécessités de la vie l’eussent fait entrer dans une école patronnée par le recteur même de l’Académie de Paris, M. Nicolle, et par le Conseil de l’Université qui avait frappé Cousin, Guizot et l’École Normale. Mais, nous l’avons vu, Sainte-Barbe n’exerçait aucune pression sur ses professeurs ni sur ses élèves. Poret pouvait y enseigner et travailler avec Cousin. Michelet pouvait sans crainte aller prendre les conseils du philosophe en disgrâce.
En 1820 et 1821, Michelet, en préparant son agrégation, avait lu beaucoup de philosophie, l'Histoire des Systèmes de Gérando, la Philosophie de l'esprit humain et le premier volume de l'Histoire des Sciences métaphysiques et morales de Dugald Stewart, la Logique et la Metaphysique de Flotte, les Essais de Reid sur les facultés actives, l’Histoire de la philosophie de Deslandes, puis à partir d'octobre 1822 il s'était plongé tout entier dans l'étude de l’histoire. Il avait procédé à une véritable révision de l’histoire universelle.
Mais dès le début de 1824, poursuivi par l’idée toujours présente à son esprit de la nécessité d’unir la philosophie à l’histoire, il reprend les lectures philosophiques concurremment avec les lectures historiques, et cette fois il s'attaque à celles qui se rapportent au sujet qui lui apparaît de plus en plus comme essentiel : l'idée du
1. Éditions de Descartes. Proclus, Platon; professeur des jeunes Montebello.
2. Ses cours de la Sorbonne de 1816 et de 181- n'avaient rien d'original et étaient exclusivement historiques, mais à l’Écoæe Normale il avait lancé ses élèves dans les voies nouvelles ouvertes par l'enseignement de Royer-Collard et par les entretiens de Maine de Biran, mais sans exercer sur eux aucune contrainte. Jouffroy et Damiron sont d'accord pour dire que nul enseignement n'était plus libéral. « [1 n'enseignait, dit Jouffroy. que l'art de penser avec liberté et originalité ». Les deux voyages que Cousin fit en Allemagne en 18:7 ct 1818, où il fit la connaissance dans le premier de Schleiermacher ct d’Hegel, dans ke second de Jucobi et de Schelling, firent de lui l'interprète de la philosophie allemande en France et en mème temps lui donnèrent un ascendant lout nouveau sur les esprits. Son cours de 1S$18, qui fut la première forme de son livre Du Vrai, du Beau et du Bien, enthousiasma tous ses auditeurs. Le cours de 1S19-1S20, compos sous l'influence des impressions d'Allemagne était tout imprégné du panthéisme de Schelling (Janet) et peutêtre la hardiesse de ces doctrines fut-elle pour quelque chose dans la suspension des cours. Mais surtout Cousin était suspect pour ses idées libérales et politiques. 11 devait, en 1522, devenir l'ami le plus cher du comte de Santa Rosa qui avait dirigé en 1821 l'insurrection sarde contre l'Autriche.
progrès, les lois du développement de la civilisation. Il lit Condorcet, Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain, l’Essai de Fergusson sur l'histoire de la société civile, les Considérations sur l’homme et la politique de Priestley, les Conjectures de Kant sur le commencement de l’histoire du genre humain, son idée de ce que serait l’histoire au point de vue cosmopolite, sa théorie de la religion, l’Essai de Walkenaer sur l'histoire de l’espèce humaine, l’Essai de Lessing sur l'éducation du genre humain, les Discours de Turgot sur l’hisloire universelle et la géographie politique, le premier volume de la Religion de Benjamin Constant '. Toutes ces lectures avaient été, en 1824, précédées et provoquées par celle du troisième volume de la traduction de l'Histoire des sciences métaphysiques, morales et politiques de Dugald Stewart par Buchon, à la fin de laquelle se trouvait une analvse par Cousin de l’Esquisse de philosophie morale de Dugald Stewart, des réflexions aphoristiques de Cousin et enfin une note de Buchon sur Vico, dont Dugald Stewart avait négligé de parler. Cette lecture, et en particulier la note sur Vico et un fragment de Cousin sur la philosophie de l'histoire, frappèrent Michelet comme une révélation. C'était sa propre pensée qui lui apparaissait, précisée et clarifiée. Il allait désormais marcher sans hésiter dans la voie ouverte devant lui.
C'est certainement la lecture du oltème volume de Dugald Stewart (paru en 1823), faite en janvier 1824, qui donna à Michelet le désir de voir Cousin. Nous avons une lettre d'avril 1824, où Poret dit à Michelet : « J'irai avec toi chez M. Cousin vendredi matin ». Dans le journal de 1824, il note au 19 avril, jour de Pâques : « ce momentci est décisif pour ma vie morale. Il est probable que si j'ai du courage je narcherai cette fois d’un pas ferme (ceci s'applique à la décision qu'il vient de prendre de se marier)’. Pour ce qui est de la culture de mes facullés, je crois les conseils de M. Cousin excellents pour ma vie entière, et ceux de M. Villemain bons seulement pour le moment actuel. » Villemain lui conseillait en effet de faire une histoire compiète de Ja littérature grecque. Michelet yÿ songea un instant, et esquissa un plan sous des titres prétentieux : Soirées d’Aspasie, Nuits atfiques, mais revint aussitôt aux excellents conseils de Cousin, qui étaient de pousser fortement ses études sur la philosophie de l’histoire et les théories politiques, pour rattacher à des idées générales sur l'histoire de la civilisation ses travaux spéciaux d'histoire, ou faire servir ses connaissances historiques au progrès des théories sur la philosophie de l’histoire *. La lecture du troisième volume de Dugald
1. Et le Système de politique positive d’'Aug. Comte publié en 1824 dans le cinquième cahier du Catéchisme des Industriels de Saint-Simon (réimpression du Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société publié
par Aug. Comte cn 1822).
3. Mme Michelet dit à tort : « il venalt d'épouser Mlle Rousseau »; il ne
l'épousa qu'en mai, mais le mariage était décidé.
3. En un mot il l’a poussé, conformément aux vues exprimées F le fragment sur la philosophie de l’histoire, à compléter son travail d'histoire par un système de philosophie de l'histoire.
ctewart et de Fergusson avait été l’occasion de son entrée en relations avec Cousin, et lui avait fait connaître le nom de Vico; mais ce n'est qu'après avoir vu Cousin qu'il se mit à lire Kant, Auguste Comte, Turgot et enfin à traduire Vico. Une note du journal de ses lectures, datée d’août 1826, mais écrite évidemment à la fin de l’année, nous renseigne avec exactitude sur l’époque de la composition de Vico : « La traduction de Vico, commencée le 28 juin 1824, reprise en août 1826, a été terminée Le 3 octobre 1826; le discours (préliminaire à la vie et aux œuvres de Vico) le 26 décembre ».
Dans quelle mesure est-ce à Cousin que doit revenir l'honneur d'avoir suggéré à Michelet ce travail sur Vico qui devait avoir une si prodigieuse influence sur l'esprit et l’œuvre du jeune penseur, au point qu'il ait pu écrire : « Je suis né de Virgile et de Vico »?
S'il fallait en croire le Journal de mes idées de 1821, tel que Mme Michelet l’a publié, et une note de Mme Michelet de la page ZY8 de ce journal, Michelet aurait eu, dès 1821, trois ans avant de connaitre Cousin, l’idée de faire entrer des fragments de la Scienza Nuova dans un Essai de Philosophie de l'Histoire qui avait pour base un projet d'ouvrage conçu en 1819, Le caractère des peuples trouvé dans leur vocabulaire.
M. Lanson a le premier remarqué que d'une part le morceau qui nous est donné par Mme Michelet comme faisant partie du Journal de mes idées de 1821 n'a pu être écrit avant 1824, et que d'autre part il était impossible que la lecture de Dugald Stewart eût révéié en 1821 à Michelet l'existence de Vico. Dugald Stewart n'a pas connu Vico et n'en a parlé ni dans sa Philosophie de L'Esprit Huwnain, que Michelet iut en 1821 et janvier 1822, ni dans son Discours sur les sciences métaphysiques, morales et politiques, paru en 1817 et 1822 en introduction aux tomes 1 et V du supplément à l'Encyclopedia Britannica, et que Michelet connut seulement par la traduction en trois volumes de Ruchon. Michelet lut le tome I de la traduction Buchon en février 1822 et le tome III en janvier 1824. Il le uota dans le journal de ses lectures et y indiqua le morceau de Cousin sur la philosophie de l'histoire. Or c'est dans une note où Buchon complète les renseignements très insuffisants donnés par D. Stewart sur la philosophie italenne du xvir siècle dans la section III de sa IIS partie que Michelet trouva une analyse des idées de Vico tirée d'un Essai de Salfi sur Filangieri.
Mme Michelet n'a pas fait attention qu'il suffisait de rapprocher le journal des lectures de Michelet du journal de ses idées pour voir que le morceau daté de 1821 ne pouvait ètre de cette date, sauf peut-être les deux premiers paragraphes où Michelet cite des lectures philosophiques quil fit en effet en 1821. Mais ïl parle ensuite du livre sur les Signes de Gerando qu'il ne lut qu'en mars 1N22, de Condorcet, de J. de Maistre, du tome III de D. Stewart et du morceau de Cousin sur la philosophie de l'histoire qu'il ne lut qu'en janvier 1824 Il ne pouvait pas les lire plus tôt puisque ce tome IIT, avec le morceau
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de Cousin, n'avait paru qu’en 1823 et que Michelet lut Condorcet, comme il nous le dit, parce que la lecture de D. Stewart l’y avait poussé. D'ailleurs presque toutes les lectures que fit Michelet sur la philosophie de l’histoire à ce moment, Fergusson, Kant, Turgot, Ancillon, pouvaient bien lui avoir été suggérées par ce tome III de D. Ste. wart, y compris la lecture de Vico. Quel a donc été le rôle de Cousin? Nous avons sur ce point un témoignage irrécusable, celui de Michelet lui-même. Dans une lettre adressée à Cousin, en juin 1825, il lui dit : « j'ai suivi Ja direction que vous m'avez donnée; j'ai fait un extrait de la Science nouvelle que je crois très complet ».
I n’y a aucun doute possible. Cousin qui probablement ne connaissait de Vico que ce que Salfi en avait dit, mais qui était toujours préoccupé de provoquer des travaux originaux sur l’histoire de la philosophie, avait conseillé à Michelet de faire connaître aux Français un auteur tout à fait inconnu d'eux, mais dont les Italiens proclamaient le génie, et dont en Allemagne Weber venait de donner une traduction en 1822. Il avait aussi (nous pouvons le supposer avec vraisembfance) suggéré à Michelet de faire concorder cette traduction ‘ou adaptation de Vico avec ses recherches et ses projets de travaux sur la philosophie de l’histoire.
Ces projets, ce n'est pas Cousin qui les suggéra à Michelet dans kurs conversations, car ils étaient depuis quelques années en germe dans la pensée du jeune homme; mais la lecture de D. Stewart et du morceau de Cousin sur la philosophie de l’histoire les avait fait mûrir. Aussi quand Poret présenta Michelet à Cousin, Michelet lui apporta tout un questionnaire qui montrait à quel point son plan de travail 4 de méthode était déjà élaboré dans son esprit!.
Le 20 juin 1824 et le 10 juillet, il revint chez Cousin avec une liste Jes lectures à faire, des personnes à consulter sur cette vaste et “rave question de la philosophie de l'histoire”. Cousin ne put lui donner que de très vagues indications, si bien que Michelet, en dehor: de l'excellent conseil relatif à Vico et des vues exposées dans le fragment du tome HT, dut s'en remettre à lui-même et à ses lectures pour continuer l'élaboration de ses idées sur la philosophie de l'Histoire. Nous y reviendrons quand nous parlerons de son Discours sur l’histoire
1. Quelques jours après il écrit à Cousin une lettre qui nous le montre plongé dans «es lectures sur la philosophie de l'histoire. Millar, que d'après cette lettre Michelet avait cherché en vain, était un Écossais (1735-1801) que Robertson désigne comme un de 8es maîtres dans l'Introduction de son Charles- Quint. Professeur de droit à l’école de Glasgow, il publia en 1771 des Observalions sur la distinclion des rangs dans la suciélé où il tentait une sorte de philosophie du droit {traduites en français) et en 1787 un Coup d'œil histonique sur le gouvernement anglais, théorie des libertés constitutionnelles. lousin ne devait le connaître que par Robertson. *
Le 14 juin, nouvelle lettre qui nous montre que Cousin avait dès le débul “onseillé à Michelet de traduire Vico.
2. On voit Micheket très préoccupé des rapports de la philosophie avec la législation, dont Cousin ne s'occupait pas et vers lesquels Vico devait lui ouvrir des aperçus originaux.
Universelle. Notons seulement que si ses idées sur la partie historique et philosophique de l'étude des vocabulaires lui appartiennent et le préparent à goûter les théories de Vico, c’est le fragment de Cousin. qui lui inspira l’idée de distinguer dans la philosophie de l’histoire deux mparties : la métaphysique de l’histoire, qui généralise, simplifie les masses de faits et considère l’humanité comme un individu, et la logique de l’histoire qui sépare le régulier de l’accidentel, qui analyse de quelle manière et dans quelle mesure la liberté humaine et les faits accidentels accélèrent ou entravent la marche de J’humanité, dont on arrivera à déterminer les règles '. Ces idées de système et de méthode sont beaucoup plus concrètes que celles de Cousin, qui d’une part sont d'une forme oratoire et d’autre part sont inspirées par les idées de Schelling ou de Hegel sur les rapports du réel et du vrai, dont le réel n'est que la manifestation accidentelle. Mais Michelet a transformé en historien les idées que Cousin a conçues en métaphysicien.
En septembre 1824, Cousin entreprit un vovage en Allemagne avec ses élèves, les jeunes Montbello. La police soupconneuse de la Restauration s’imagina qu'il allait y nouer des relations avec les révolutionnaires allemands et le dénonça au gouvernement prussien qui le fit arnrêter à Dresde et emprisonner le 44 oct. 1824 (B. Saint-Hilaire donne cette date) à Berlin, où il fut gardé au secret. Il ne fut rendu à la liberté qu'en février 1826, grâce à l'intervention énergique de Hegel. Michelet, dès qu'il apprit l'arrestation de Cousin lui écrivit une lettre de chaude sympathie et d’indignation. Au mois de mai, lorsque Cousin était à Franciort, en route pour la France, il lui écrivit de nouveau pour le mettre au courant de ses travaux. Depuis neuf mois, c’est-àdire depuis août 1824, il était privé des conseils de Cousin, maïs il avait continué à s'occuper de ses travaux sur la philosophie de l’histoire, tout en entreprenant d’autres travaux moins ambitieux, d’un caractère spécialement historique et narratif.
1 Le fragment de Cousin développe les idées suivantes : la fonction de l'historien est de raconter des événements particuliers, avec des couleurs particulières et locales et en les rattachant à des causes particulières; il doit rendre k réel. être peintre et poète. Il explique cet ïl peint, mais cette succession forme-t-elle une vraie histoire universelle ? On ne voit que k fortuit, l’accidentel, aucun principe, aucune loi qui puissent être objet de science.
La réalité n'est éternellement vraie que dans son rapport éternel avec la vérité qu'elle réfléchit. Or. on ne connait ce vrai éternel et nécessaire que par le réel qui passe et qui en est la manifestation, le symbole. Il ne faut pas prendre le symbole pour la vérité cachée qu'il révèle. Il faut arriver à atteindre ot décrire les idées représentées par les différents peuples. C’est R la véritable histoire de l'humanité. Le monde invisible des idées plane sur celui des faits, s’y réfléchit, s'y réalise. Il doit avoir des historiens comme le monde des faits. Ce serait Jà la vraie histoire qui progrescrait comme toutes les autres sciences rationnelles dont se compose la philosophie. Les modernes sont las de cette face du monde qui change sans cesse. Ils veulent connaître le but de la destinée humaine. La doctrine de la perfectibilité humaine, entrevue par Turgot et Condorcet, s’est élevée au xvrri® siècle, vaste comme la pensée, brillante comme l'espérance; elle sera toujours l'asile des âmes d'élite.
En 1869 (14 mai). en réunissant dans une chemise les minutes de ses lettres à Cousin, Michelet écrivit sur le recto :
« En réalité il ne m'avait donné aucune direction, ne m'avait dit que des choses vagues. Il ne soupçonnait pas la portée de la Scienza Nuova. Peu après, nous dinions chez M. Villemain et il s’étonna de l'importance que j’accordais au principe de Vico. J'ai gardé ces minutes par humilité, comme preuve de la déférence extrême que j'avais pour lui. Mais lui-même disait à Poret . il y'a un mur entre moi et Michelet. »
Je crois bien que Michelet, en froid avec Cousin depuis 1835, était disposé à diminuer l’importance qu’avaient eue pour lui les relations de 1824. Les encouragements de Cousin et sa suggestion d’une traduction de Vico ont eu sur la destinée de Michelet une influence indéniable, mais la note de Michelet n’est pas tout à fait inexacte. Quand il a demandé à Cousin des directions précises, des conseils sur l'ordre à suivre dans ses lectures et sur la méthode de travail, Cousin n’a pu lui donner aucun avis utile. Je suis persuadé aussi qu'il ne connaissait pas Vico, et quand il l’a connu par Michelet, les idées de Vico n ont pu lui plaire. Elles étaient en contradiction avec le fatalisme historique auquel il s’abandonnait alors.
Mais Michelet a beaucoup joui et profité de ses relations avec Cousin. Il avait conservé dans ses papiers le programme des séances de la s0ciéé philosophique qui se tint tous les quinze jours chez Cousin à partir du samedi 11 février 1826, et qui se composait de deux comilés, l'un pour la philosophie ancienne, avec Cousin, Jourdan, Guienaut, Poret ; l’autre pour la philosophie moderne, avec Michelet, Quinet et Simon. Chaque Comité faisait chaque mois un rapport suivi de discussions. Cousin commença le 25 février par un rapport sur le Gorgias. |