CHAPITRE V
Relations intelléctuelles. — Quinet
Au moment où Cousin rentrait de son voyage et de sa caplivité en Allemagne, il fut le trait d'union entre Michelet et ün autre jeune homme qui allait devenir pour celui-ci un ami, un frère d'action et de pensée, Edgar Quinet'. Leurs deux carrières allaient sc développer parallèlement et leurs deux pensées allaient agir fortement l’une sur l’autre, à ce point qu'il est souvent assez difficile de dire lequel des deux a été l'initiateur.
À première vue, il ne semble pas que l’œuvre de Michelet et celle de Quinet soient comparables entre elles. Celle de Michelet offre une très forte unité. Après des livres qui sont comme l'introduction de son œuvre ultérieure, les Précis historiques, l'Histoire romaine, il entreprend l'Histoire de France, et la composition de ce grand ouvrage l occupe toute sa vie, de 1831 à 1874, on peut le dire, sans interruption. Ses autres ouvrages sont ou des espèces d’appendices, de dissertations annexes à sa grande histoire, comme Luther, les Origines du droit, les Templiers, les Jésuites, le Prêtre, le Peuple, la Sorcière, la Bible de l'Humanité, ou des écrits de circonstance comme les Légendes démocruliques, Nos Fils ou la France devant l’Europe, ou des dis. tractions qui n'arrêtent pas son œuvre principale comme les livres d'histoire naturelle et les livres sur la Femme et l'Amour.
L'œuvre de Quinet au contraire est en apparence disparate et fragmentaire. On y trouve des poèmes en vers et en prose, Ahasvérus, Prométhée, les Esclaves, Napoléon, Merlin l’enchanteur, des essais philosophiques et religieux, le Génie des Religions, l’Introduction à la philosophie de l'histoire, l’Essai sur Herder, l'Eramen de la vie de Jésus, des essais littéraires, l'Histoire de la Poésie, La vie et la nrort du Génie grec, des ouvrages d'histoire politique et religieuse, le Christianisme et la Révolution, les Révolutions d'Italie, les Roumains, Marnix de Sainte-Aldegonde, la Philosophie de l’histoire de France, la Campagne de 1815, la Révolution Française, des essais autobiographiques et des récits de voyage, Histoire de mes idées, la Grèce moderne, Mes vacances en Espagne, le Siège de Paris, le Livre de l’exilé, — un livre d'histoire naturelle, la Création, et une foule d'’écrits de circonstance et de polémique politique ou religieuse, les Jésuites, l’Ultramontanisme, Allemagne et Italie, la République, l'Esprit nouveau, l'Enseigne-
1. Cousin, dans son Cours de philosophie, de 1828, 11° leçon (3 juillet) dit, après avoir parle de Vico et de Herder : « Je me félicite d'avoir encouragé mes deux jeunes amis, MM. Michelet ct Quinet, à donner à la France Vico et Herder ».
RBLATIONS INTELLECTUELLES. — QUINET 51
ment du peuple, et d’autres articles et brochures de même nature. L'œuvre de Quinet semble tout entière composée d’essais dont aucun, pas même /a Révolution, n’a le caractère d’un ouvrage longuement préparé et médité, el arrivé à pleine maturité’. C’est une œuvre de publiciste et d'homme d'action. Quinet, en effet, dès qu’il l’a pu, a uni l’action à la plume et à la parole. Il a pris le fusil en 1830, a été député en 1848, et de 1871 jusqu’à sa mort. Sa vie d'enseignement n’a pas mème duré dix ans, tandis que celle de Michelet a duré trente-quatre ans. Enfin, Quinet a eu une vie ballottée d’orages et transplantée de France en Allemagne, en Belgique, en Suisse, tandis que Michelet est resté invariablement parisien, sauf pendant les deux années 1852-1854, passées à Nantes et en Italie, et ses voyages.
Pourtant, si l’on ne s’arrête pas à cet aspect extérieur de leurs deux œuvres, si l’on examine ce qu'a fait et dit Quinet à travers la variété fragmentaire de ses écrits, on verra qu'il y a un rapport étroit entre son œuvre et celle de Michelet et comme une correspondance de l’une à l’autre. Quinet s’est dépensé en une foule d'ouvrages qui semblent n'avoir pas de liens entre eux, parce qu'il avait des aptitudes très diverses et élait sollicité tantôt par la poésie tantôt par la philosophie, tantôt par la politique, mais surtout parce que, homme d’action et de propagande avant tout, il se hâtait de publier et de produire pour répandre les idées qui lui étaient chères, pour éveiller les cons: ciences, pour avertir les hommes politiques ou le public des dangers et des devoirs les plus pressants. Mais c'est là aussi ce qui fait l’unité de l'œuvre de Quinet au milieu de la variété de ses manifestations. Tous ses ouvrages, quelles qu’en soient la forme et la nature, se ramènent à deux préoccupations dominantes : dégager de l’histoire une philosophie religieuse qui puisse être pour l’humanité un foyer de vie morale el de progrès; assurer l'éducation de la démocratie par la réforme de l'ensignement populaire et en faisant de l’enseignement une prédicaon de liberté républicaine, d'égalité sociale, de patriotisme et de libre pensée, mais de libre pensée pénétrée de morale religieuse. Démocralie el morale religieuse, voilà les deux idées centrales autour desquelles se développe toute l’œuvre de Quinet. Ces deux pensées directrices se retrouvent aussi chez Michelet, mais tandis que chez Mi. chelet l'hislorien l’emporte de beaucoup, chez Quinet c'est le philosophe et l’homme d'action. Mais combien souvent leur action et leur pensée sont concordantes ! Dès leur début, au Vico de Michelet, correspond le Herder de Quinet, à l’Introduction à la philosophie de l’Histre de l'un, l’Introduction à l'histoire universelle de ‘l’autre. Tous deux sont également dès leur début préoccupés de déterminer le rôle du christianisme dans l'histoire et de lutter contre le catholicisme qui leur en paraît une corruption. Mais tandis que Michelet es: à l’origine, com. me Quinet dans son Génie des religions, disposé à voir dans le chrislianisne la plus haute manifestation de la pensée religieuse, la Révo
1. Sauf La Révolution et la Création, les plus importants de ses livres sont des recucils de leçons publiées à peu près lies qu'elles ont été prononcées.
lution comme une confirmalion et un perfectionnement de la pensér
chrétienne, à espérer qu’une transformation philosophique du chris-
iianisme fournira une base religieuse à la démocratie républicaine, —
il se sépare de Quinet sur ce point à partir de 1845, condamne le chris-
tianisme ave le catholicisme, et voit dans la Révolution non plus
l’accomplissement, mais la négation de l’idée chrétienne. Toutefois, si leurs pensées divergent, on peut dire que les ouvrages de Quinet, le Christianisme et La Révolution religieuse au XIX®* siècle, la Révolution française, sont des œuvres parallèles à l'Histoire de la Révo- lution et à la Bible de l'Humanité de Michelet. Au Collège de France,
Michelet et Quinet avaient associé étroitement leurs enseignements.
L'un -racon'ait les révolutions d'Italie pendant que l’autre exposait
la Renaissance et ils arrivent ensemble (en 1843) à mproflesser
les leçons sur les Jésuites qu'ils publient dans un même volume.
L'Ultramontanisme de Quinet correspond au Prêtre de Michelet,
et est inspiré des mêmes idées de lutte contre le cléricalisme grandissant. Plus tard tous deux écriront l’histoire de la Révolution romaine, tous deux s’occuperont de l’enseignement du peuple, l’un dans le Peuple, l'Étudiant et Nos fils, i’autre dans l'Enseignement du peuple et dans une série d’écrits de pédagogie populaire; tous deux s’occuperont de l’histoire naturelle, l’un dans la Création, l’autre dans l'Oiseau, l’Insecte, la Mer et la Montagne. Quinet écrira la Campagne de 1815 et Michelet refera toute l’histoire de Napoléon. Nous aurons l'occasion de revenir plus d’une fois à propos de Michelet sur ses rapports et son amitié avec Quinet, sur les relations qui existent entre leurs œuvres et leurs idées, et il nous sera souvent difficile de dire lequel des deux a influé sur l’autre. Il y avait à quelques égards entre eux une harmonie préétablie et pourtant une divergence qui a fini par créer entre eux une véritable désharmonie sur quelques points essentiels.
Avant de raconter de quelle manière Quinet et Michelet se sont cor nus sous les auspices de Cousin, il est nécessaire de dire ce qu'était Quinel au moment où il a rencontré Michelet! L
Il est difficile d'imaginer une opposition plus complète que celle de leurs deux enfances. Michelet, sorti du peuple, élevé entre son grandpère, sôn père et sa mère qui l’adulent maïs sont incapables de le diriger et de l’instruire, enfermé dans Paris, sans voir la natute, vivant ses onze premières années dans un atelier, n'ayant à sa disposition que de vieux livres, faisant ses études chez un vieux jacobin, puis comme externe au lycée Charlemagne, obligé d'enseigner à peine sorti des classes, préparant coup sur coup tous ses examens et contraint de limiter presque exclusivement ses lectures à ce qu’exigent son ensei-
1. Nous sommes très instruits sur la jeunese de Quinet par le délicieux livre Histoire de mes idées, écrit en 1853-1854, publié en 1858, qui raconte &a vie jusqu'à 15 ans, par le livre de Mme Quinet, Quinet avant l'exil, paru en 1857, par le livre de Chassin, son ami, Edg. Quinet, sa vie et son œuvre, paru en 1859.
mement et ses examens. Quinet, de cinq ans plus jeune, né le 17 février 1803 à Bourg-en-Bresse d’un père commissaire des guerres, austère, savant, auteur de mémoires scientifiques *, et d’une mère d’origine française élevée en Suisse dans le protestantisme, maïs protestante lihérale, chrétienne à la vivaire savoyard, unissant une disposilion d'âme très religieuse à une grande liberté d'opinions au point de vue dogmatique, très cultivée d'esprit, et qui entoura son fils de la tendresse la plus éclairée en même temps que la plus vive. De 1806 à 1811 il vécut à Certines, dans la maison de campagne de ses parents, au milieu de la nature, des landes, des bruyères. « Aujourd'hui encore, écrit-il dans l'Histoire de mes Idées (p. 236) je me sens le fils de nos erands horizons dépeuplés, de nos landes, de nos bruyères, de nos illons de pierres de granit roulées dans la Crau, de nos maremmes inhabitées, de nos étangs solitaires, lacs boisés qu'aucun vent ne ride jamais... C’est à eux que je dois l’instinel irréfléchi des choses primitives et d’un certain monde un peu barbare en sa nudité première ».
De 1811 à 1815, il vécut dans la petite ville de Charolles où il eul jour professeur, d’abord au collège, un ancien capitaine -de dragons qui lui racontait surtout des chevauchées révolutionnaires et impériales, puis, quand le collège fut fermé au moment de l'invasion, un vieux prètre marié qui le laissait aussi libre de ne rien apprendre que Île capitaine de dragons, et un professeur de musique qui lui enseignait surtout la Marseillaise. Ces premiers maîtres éveillèrent en lui une ardeur patriotique, une passion pour les aventures héroïques et épiques qui lurent encore accrues par les douleurs et les colères que l'invasion de IS{4 et de 1815 éveilla dans son âme d'enfant. Il prétend d'ailleurs avoir eu à l’âge de trois ans des impressions militaires, quand sa mère lemmena à travers l’Allemagne faire visite à son père au camp de Wesel: mais ces impressions de la première enfance sont souvent dues surtout aux récits qu'on vous en fait plus tard. — En même temps, son père et sa mère Jui enseignaient la haine du despotisme impérial. Quinet restera toute sa vie fasciné par ia figure grandiose de Napoléon el pourtant violemment hostile au régime tyrannique qu'il avait impo- # à la France, et avant tout, passionnément, belliqueusement patriote, jaloux de la grandeur de la France, l'esprit toujours en éveil pour deviner les dangers qui la menacent.
L'absence de loute instruction régulière jusqu’à l’âge de douze ans’ [ut compensée par les lectures qu'il faisait avec sa mère et leurs convertions quotidiennes. Ils lisaient ensemble Shakespeare, La Bruyère, Rarine, Corneille, le théâtre de Voltaire. Elle lui enseignail Ja religion naturelie à laquelle elle avait donné son cœur, et ces exaltations maternrlles, unies à cette disposition rêveuse et mystique prise dans les cam-
8nes bressanes, firent en Jui une si puissante impression que la ques-
I. Un mémoire sur les variations magnétiques et atmosphériques du globe lerrestre.
3 Comme Michelet qui n’entra au lycée qu’à 12 ans. Mais Michelet n'avait Pas la mère de Quinet.
tion religieuse sera toujours pour Quinet, en histoire, en éducation, en politique comme en philosophie, la question primordiale, et sa philosophie religieuse gardera toujours une forte couleur protestante.
« J’entende répéter tous les jours, dit Quinet dans l'Histoire de mes Idées. (p. 113), que'la religion naturelle ne peut être une religion vivante, qu'’elk laisse sans appui la nature humaine. Du moins devrais-je dire que j'ai vu à cela une exception bien réelle, car ma mère qui m’enseigna seule ses croyan:ces, ne me parla jamais d'aucun dogme particulier à une Église. Je reçus d'elle, je ne sais comment, l’idée d'un Père tout puissant qui nous voyait «à toute heure, qui veillait sur nous. I! fallait le prier pour en obtenir la sagesse. ct nous le priions ensemble, partout où l’occasion se présentait, dans les champs. dams les bois, dans le jardin, dans le verger, jamais à des moments fixés d'avance. L'éloquence qu'elle mettait dans ses prières, toutes conçues au moment même, était surprenante, lorsqu'à voix basse, partout où l'émotion la saisissait, mais le plus souvent le soir, avant au’on eût apaorté la Inmière, elk s'élevait en esprit vers le Père commun. Je n’entenduis jamais deux fois la mème prière et ces prières élaient des conversations en face de Dieu... C'était notre vie de chaque jour expose, dévoilée devant le grand Témoin. »
Sa mère l’avait fait baptiser à l’église catholique, car il n'y avait pas d'autre église à Bourg. Elle attendit qu'il eût treize ans pour lui laisser faire sa première communion. Il la fit en 1816, l’année même où Michelet se faisait baptiser, et il eut la chance heureuse d’avoir pour l’instruire un missionnaire provençal à l’âme ardente qui lui parla de l'amour divin plus que des dogmes et lui permit d’acétomplir avec émotion cet acte religieux sans se croire séparé de sa mère. La religion de sa mère resta la sienne et, comme le dit son biographe Chassin, il n'a élé catholique que le jour de sa première communion.
Voilà donc quelles furent les premières impressions de Quinet : la nature agreste et sauvage; la famille austère et tendre; une culture intellectuelle précoce, maïs très libre, reçue de sa mère; des impressions religieuses très fortes, mais très libres aussi, sans aucun asservissement à des dogmes ou à des pratiques, et mêlées aussi à la tendresse maternelle; enfin, des émotions militaires et patriotiques qui éveillèrent en lui l'amour de la patrie souffrante et l'enthousiasme pour ses gloires.
On voit combien cette enfance fut plus heureuse, plus libre, plus saine, plus harmonieuse que celle de Michelet. Quand il cherchait la solitude, c'était pour se rapprocher de la nature et de Dieu, ce n’était pas comme Michelet pour fuir les hommes. Il n'avait eu à souffrir ni de la misère ni de la méchanceté humaine, et surtout il avait été dirigé, élevé avec discernement par sa mère. Il eut le bonheur de conserver cette mère admirable jusqu'en pleine maturité, en 1847. Michelet avait perdu la sienne à 17 ans.
Pourtant Quinel aussi connut les tristesses de la vie de collège, car il fut imterne au collège de Bourg de 1815 à 1817, et au collège de Lyon de 1817 à 1820, et il souffrit cruellement de cet emprisonnement, surtout a Bourg où 1] manquait de livres et où sa précocité étonnante (à treize ans en rhétorique avec des camarades de dix-huit) le laissait solitaire. Du moins, il ne fut pas persécuté par ses camarades. Les Lyonnais, doux et sérieux de nature, ne ressemblaient pas aux petits polissons parisiens,
qüi faisaient de Michelet un souffre-douleur. Sans doute Quinet, grand, fort, avec sa belle tête napoléonienne, devait en imposer à ses camarades, alors que Michelet, malingre avec une grosse tête, ses pauvres vêtements et ses airs d'oiseau effarouché, excitait' les railleries des siens. À Lyon d'ailleurs il fut relativement heureux, malgré la captivité dans un vieux couvent sans soleil, car il y jouit d’une liberté illimitée. Son proviseur, l'abbé Rousseau, lui prête tous ses livres et Quinet s’abandonne avec ivresse au bonheur de connaître, de penser, de sentir avec les grands esprits, et surtout les grands poètes de tous les temps. Il c'avait pas été un brillant élève en grec et en latin, mais aussitôt délivré des exercices scolaires qui l’ennuient, il lit tous les auteurs latins depuis le vieil Ennius jusqu'aux écrivains de la décadence, Sidoine, Apollinaire et Grégoire de Tours. Il lit tous les poètes italiens dans l'original, Dante, l’Ariosie, le Tasse. Il lit avec sa mère et sa sœur peudant les vacances les auteurs anglais, Goldsmith, W. Scott, Byron, Cowper; il lit les grands prosateurs français, Chateaubriand et Mme de Staël; il découvre aussi les grands érudits du xvr siècle, Cassubon, Scaliger, les Estienne, et s’éprend de philologie. Combien ses libres voyages de découvertes dans tous les domaines de la pensée et de l’art d'écrire, sans aucune préoccupation de succès de collège ni de position à conquérir, sont différents du labeur acharné, méthodique et ambitieux de Michelet qui veut être le premier de sa classe, conquérir ses grades, et être capable, dès l’âge de 19 ans, d'enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre! Mais aussi combien Michelet sera meilleur ménager et metteur en œuvre de son talent que Quinet! Comme Michelet d’ailleurs, il fait des lectures religieuses, la Bible, les Psaumes surtout, qui l’enthousiasment, l’Imitation. Comme Michelet encore, il étudie ls mathématiques, car par obéissance pour son père il se prépare à l’École polytechnique, malgré ses répugmances. Heureusement un de ses professeurs, M. Chachuat, qui admirait les contes de fées et s’enthousiasmait pour les formules astronomiques, lui fit voir dans les mathématiques et surtout dans l’algèbre un emploi particulier de l’imagination et une manifestation de l'esprit pur. Quinet pensa comme Michelet que les mathématiques lui avaient donné le goût de la clarté et l'horreur du paradoxe. Peut-être s'est-il fait sur ce point autant et plus d'illusions que Michelet. D'ailleurs les habitudes d'esprit mathématiques sont la plus dangereuse des préparations à l'étude des sciences de la vie et l'esprit de système et de logique intransigeant qu'elles développent fait perdre le sens du réel tout aussi bien que les fanta'sies de l'imagination. La poésie cependant eut bientôt reison des mathématiques. La lecture d’Atala et de René fut pour Quinet une révélation, comme celle des Martyrs pour Augustin Thierry. «a Ces pages, dit-il, firent sur moi l'effet d’une vision. Je sentais une sorte de terreur à l'approche de ce monde idéal qui s’ouvrait devant moi. Quand je fermai le livre il me sembla que je venais d'apprendre le secret du grand amour et de goûter le fruit du bien et du mal dans
l’Éden de l’imagination. » ‘ Il se mit à faire des vers avec passion, et en même temps il cultivait le violon auquel il consacrait de longue: heures.
Malgré ces débauches de littérature et d'art, il est à 17 ans admissible à l’École polytechnique; mais, envoyé par son père à Paris en 1820 pour y continuer sa préparation, il déclare que décidément il refuse, craignant d’avoir à entrer dans l’armée et à servir sous le drapeau blanc. Il consent à faire du droit et même à travailler dans une maison de banque; mais il la quitte bientôt, se brouille avec son père qui lui coupe les vivres (à ce que raconte Chassin), puis reprend ses études de droit, avec la pensée déjà bien arrêtée de suivre la carrière des lettre: et de ne se servir du droit que comme d'une préparation à la philosophie de l'histoire.
Quinet, malgré son enthousiasme pour Chateaubriand et Byron, n’est pas atteint plus que Michelet du mal du siècle, de l'ennui de la vie, du vague des passions, bien qu'il ail eu ou cru avoir, une seconde, à ce qu'il raconte, une vélléité de suicide. Comme Michelet il est convaincu qu'il est destiné à de grandes choses.
« J' éprouvais, dit-il dans l'Histoire de mes idées. Île contraire de la lassitude et de la satiété. C'était plutôt une aveugle impatience de vivre, une attente fiévreuse, une ambition prématurée d'avenir, une sorte d'enivrement de la pensée renaissante, une soif cffrénée de l'âme après le désert de l’Empire. Tout oela joint à un désir consumant de produire, de créer, de faire quelque chose au milieu du monde vide encore. Je sentais, vers l'automne de 1820, au milieu de la forêt de Scillon, sur le bord des étangs, en compagnie des hérons et des sarcelles, cette profonde végétation morale qui travaillait alors, sourdement, obscurément, l’esprit français. »
Chateaubriand et Mme de Staël l’attirent, l’un par la magmnificence de son style, l’autre par la puissance de ses idées, par le souffle de liberté qui anime tous ses écrits. Quinel est recu‘ familièrement par Lacretelle chez qui, malgré son royalisme, il trouve vivante la tradition du xvine siècle et de la Révolution. Il sympathise ardemment avec l'opposition mi-républicaine, mi-bonapartiste d'alors; il est un admirateur de Béranger, de Benjamin Constant, de Manuel, du Général Foy, de Paul- Louis Courier. C’est sous ces influences voltairiennes, rationalistes et libérales qu’il écrit son premier ouvrage, les Tablettes du Juif errant, une parodie où, comme il dit dans sa préface, il « a fait effort pour résister par le rire à la fascination des systèmes littéraires et philosophiques de ce temps là, qui recrépissaient toutes les servitudes passées, moyen âge, légendes, cathédrales, beffrois, jésuitisme, mysticisme, scolastique. »
Le succès de ce livre le surprit. le charma, mais ne le détourna heureusement pas de sa véritable voie qui n'était pas l'ironie et la critique, mais au contraire la spéculation idéaliste et l’apostolat enthousiaste pour les idées d'humanité et de progrès. Dans une note de 1857, (t. X
r Une lecture des Mémoires de Chateaubriand à l'abbaye aux Bois en 1834 (Œuvres, VI, 404).
des Œuvres complètes, pp. 317 et 396 du t. I des Lettres à sa mère), il raconte qu aussitôt après les Tablettes il se mit à écrire une Histoire de la conscience humaine et de la personnalité morale où il montrait le développement de l'individu à travers le temps, puis un livre sur les Institutiôns politiques dans leurs rapports avec la religion ‘où il exposait toute l’histoire des idées du Moyen Age, et enfin un essai sur Bossuet. Remarquez combien ces grandes et ambitieuses synthèses historico-religieuses ressemblent à celles qui, à la même époque, tentaient Michelet. Heureusement Quinet, comme Michelet, eut la bonne idée de commencer par un travail un peu plus impersonne]l, qui lui permit de donner à ses propres idées une base plus solide «en les rattachant à l'œuvre d’un grand philosophe. Pendant que Michelet abordait la traduction de Vico, Quinet. sans connaître Michelet, se mettait à traduire Herder en cette mème année 1824 qui fut décisive pour la destinée intellectuelle des deux écrivains. Quinet connut Herder en février 1824 grâce à un Écossais, M. Smith, beau-frère de sa tante, qui avait été successivement victime de Ja police de Napoléon et de celle de Louis XVII, emprisonné cinq ans sous le premier, quatre mois sous le second, qui avait une grande étendue d'esprit, de vastes lectures, des vues sur la morale, les littératures comparées, l'histoire. Quinet le fréquentait depuis 1823. Les conversations de Smith furent pour Quinet ce que fut pour Michelet la lecture de D. Stewart. Il est curieux que des deux côtés ç’ait été un Écossais qui ait indiqué aux deux jeunes gens leur voie et le livre qui allait les guider dans la philosophie de l’histoire.
Quinet ne savait pas l’allemand et c'est sur da traduction anglaise de Herder qu’il commença sa traduction de la Philosophie de l'histoire de l'Hurnanité, pendant le mois d'hiver qu'il passa dans sa famille à Charolles. Ce n'est qu’en 1825 qu'il sut assez d'allemand pour comparer le premier volume de sa traduction à l'original et continuer sur l’original la traduction des autres volumes. Au mois d'avril 1825 il fit, sur le conseil et avec la recommandation de. M. Smith, un voyage de trois semaines à Londres qui lui donna un nouvel élan par le spectacle d’une terre de liberté ?. C’est au retour qu'il fit la connaissance de Cousin. Grâce à son ami le vaudevilliste Bayard, chez la mère de qui il avait pris pension, Quinet avait trouvé un éditeur pour son Herder, le libraire ge Strasbourg, Levrault, qui avait une succursale à Paris, gérée par M. Berger‘. C’est Berger qui eut l’idée, pour trouver un