Je suis porté à croire que ce n'a été qu’un projet
2. Chassin raconte, p. 27, que d'Angleterre Quinet devait partir pour l’Amérique du Nord et qu'il fut rappelé au moment de partir par une maladie mortelle de sa sœur. La correspondance nous prouve que c'est une légende. Quinet avait eu dans l'hiver 1824-25, l’idée bien fugitive d'aller visiter le Brésil, maïs sur les prières de sa mère il y avait renoncé.
3 Mme Quinet raconte dans Quinet avant l'exil, p. 92, que c’est par hasard que Quinet et Bayard étaient entrés rue de la Harpe chez un libraire inconnu
qui avait pris feu au sul nom de Ilerder. La lettre 98 de Quinet à sa mère (re nf dément cette légende.
patron influent à la traduction de Herder, de présenter Quinet à Cousin. en communiquant à celui-ci un cahier de Ja traduction et deux pages d'un essai préliminaire qui, dans l'esprit de Quinet, devait être un essai personnel, un vrai livre sur la philosophie de l’histoire. Cet essai travaillé et retravaillé assez lentement, de 1825 à 1827, formera simplement les 50 pages de l’Introduction à la Philosophie de l'histoire de l'humanité. Michelet, lui aussi, quand il entreprit de traduire Vico. avait rêvé d'écrire en même temps une métaphysique et une logique de l’histoire ou une Histoire de la philosophie de l'histoire, puis s'était borné à une préface sur la vie et l’œuvre de Vico.
Cousin, qui revenait d’Aîlemagne*, reçut le jeune philosophe aver la chaleur de cœur éloquente qu’il apportait alors dans ses relations avec la jeunesse et il inspira d'emblée à Quinet une confiance et une sympathie qui devinrent vite de {’enthousiasme. I l’encourage à continuer sa traduction de Herder : « Deux amis de Herder, lui dit-il, ne sont pas étrangers l’un à l’autre », et il met à la disposition du jeune homme ses livres et son influence, l'invite à venir le voir souvent. Quinet ajoute, avec cette naïve satisfaction de lui-même, qui lui était commune avec Michelet et qu'il avait même à un plus haut degré :
« Nous nous somines mis ensuile à parler de l'histoire. J'ai été content de moi, ce qui ne m'arrive jamais avec les gens médiocres. Je n'étais pas plus embarrassé et la conversation était des deux parts aussi affectueuse que si je l’euss connu depuis 20 ans. Îl me représente un vrai disciple de la vérité, pkin d'enthousiasme et de conviction... Un homme avec qui l’on sympathise, vous émeut comme le spectacle de la mer ou d’une belle nuit, ou d'une so!itude poétique. »
Le 20 juin Quinet raconte une nouvelle entrevue avec Cousin, qui lui avait fait l'honneur de venir lui faire visite et qui l’interroge sur Sa famille, sa vie intime, puis sur ses idées, sur l'école philosophique écossaise, Fergusson, Price, et sur ses idées de philo-
1. Mme Quinet, dans Quinet avant l'exil, prétend que Quinet avait été voir Cousin avant son voyage d'Angleterre. C'est impossible. Cousin n'est revenu d'Allemagne que les premiers jours de mai 1825 et Quinet raconte à sa mère (T, 306) sa première visite le 24 mai. Il dit : « Il y a cinq ou six jours que M. Cousin est de retour ».
L'Introduction à la philosophie de l'Histoire a été datée paæ Quinet luiméme de 1825 et en «effet elle n'a pu être écrite sous la forme définitive qu'elle a reçue qu'après que Quinet eut connu Michelet et qu'ils eurent causé ensmbk des rapports de Herder avec Vico, car l'introduction débute par un parallèle entre Vico et Herder. Mais de même que Mme Michelet à antidaté un fragment de Michelet pour retirer à Cousin le mérite d’avoir encouragé Michelet à traduire Vico, Mme Quinet (Quinet avant l'exil, p. 85) lui fait écrire l’Introduction à Charolles en Octobre 1824. Dans l'Étude sur l’histoire de mes idées elle l'a daté mème de 1823. L'erreur est duc en partie à Quinet lui-méme; dans une note de 1857 (Œuvres complètes À 31) et dans ses Lettres à « mère (I, 395) il date l’Introduction de fin 1824. Il prétend même en faire une conclusion de ses travaux antérieurs plutôt qu’une’ introduction à Herder. Mai: cette introduction est exclusivement une analyse du système de Herder comparé à celui de Vico. C'est en 1325 qu'il l'a commencée et en 1827 qu’ lu achevée.
sophie de l’histoire. L'amitié de Cousin est un tel délice pour Quinet qu'il aime à se promener au Luxembourg dans une allée d'où il peut voir ses fenètres. Cette vue seule le ravit :
« C’est un charme inconcevable, écrit-il dans la lettre suivante {C. XT). Je ne me Jasserai pas de parler de lui. I] remplit mon cœur. Je tremble de joie en ke voyant. C'est de l'amour; c’est bien mieux que de l'amour, c'est de l'admiration la mieux sentie et la plus méritée qui fût jamais. On voit aux regards de cet homme quand il parle, à toute sa physionomie qui se recueille, à son accent harmonieux et déterminé, que tout est arrêté dans cette tète, et la vie et la mort. Le voilà qui croit au triomphe de Ja raison, de la justice, comme à sa propre existence. Et de là l'extrème douceur qu’H# met dans la discussion parce qu'il n'en est plus à l'espérance et qu'il se repose avec confiance sur la force du destin’. »
A l’'enchantement de ses relations avec Cousin s’ajouta celui de ses relations avec le philosophe Marie-Joseph de Gérando, un des amis de Cousin, qui n’a pas son génie, mais autant d’élévation de caractère, et aussi avec le baron Massias, un ami de Gérando, diplomate, métaphysicien, moraliste et psychologue, aujourd'hui très oublié, mais alors presque célèbre, qui le reçoit en ami dans sa maison de campagne, lui parle de la philosophie allemande et écossaise et se fait expliquer Herder par lui. Quînet fait aussi, peut-être par Michelet, la connaissance de Guizot, mais c’est à Cousin seul qu'il s'attache. Il voit Cousin tous les huit jours.
En juillet 1825, Quinet dit à Cousin une centaine de pages de son Discours préliminaire. Cousin lui serre les mains, lui dit : « C’est beau! c'est parfait! Vous êtes une noble créature. Mon enfant vous avez une étoile. Il faut vous ruiner pour l’atteindre. Vous avez un talent natif que rien ne donne. Je savais d'avance tout ce que vous alliez me dire. »
Quinet est enivré de trouver Cousin éloquent « comme Pasca! et Byron », Cousin l'appelle « mon bien aimé » et l'invite à rester dans la solitude « parce que sans cela de monde le dévorerait ». Puis ils causent de la « Convention morale » qui va faire une révolution philosophique. « C’est une sorte de stoïcien, avec le cœur le plus passionné, le plus accessible, mais aussi le plus frêle qui soit sur dla terre. »
Le 10 août, nouvelle lettre sur Cousin qui lui a raconté qu’il aurait voulu se faire soldat et qu'il n’y a renoncé que par les prières de ses parents et des considérations de religion il lui a dit qu'il aurait été meilleur soldat que métaphysicien, il lui a parlé de Mme de Staël pendant deux heures. Quinet lui trouve une puissance d'âme qui l'étonne comme le chant de la Pasta. Pourtant on sent que Quinet conmence à se mélier légèrement. Il trouve chez Cousin de l’exagération, surtout dans les éloges qu'il décerne. Il s'inquiète de le vair toucher à l’illuminisme et il se garde de son excès de métaphysique. « [l'est dogmatique, dit-il, et je n'ai nulle envie de devenir un disciple servile. » Quinet veut tenir compte de l'observation, de l’histoire, des
r.. Quinet dit dans cette lettre qu'il continue à travailler à son Discours préliminaire « qui Jui fera quelque honneur ».
mouvements de l’âme, de tout ce qu’il y a de passionné dans le cœur. Pourtant il lit Kant que Cousin lui prête et à qui il trouve « une physionomie originale où l'imagination domine. »
Sons cette infinence, Quinel‘s’enthousiasme de plus en plus à la pensée des grandes destinées qui s'ouvrent pour le monde et auxquelles il va collaborer.
« J'ai les plus nobles espérances sur mon pays, écrit-il, à ea mère (lettre CXIX). Le triomphe du bien me paraît une chose claire comme la lumière et il me semble que je commence à comprendre l’ordre et l'harmonie du monde moral. Quand toutes les masses s'avancent vers le bien, je m'inquiète peu de quelques individualités qui n'ont que quelques jours de vie. Je cherche à m'identifier avec la pensée que notre siècle doit laisser dans le monde. Je vais où va l'univers. La certitude d'ume vie future s'établit pour moi... par la loi même inhérente à l'humanité et à l'individu, manifestée dans l'histoire. »
Mme Quinet mère, toute religieuse qu’elle fût, avait gardé en elle les solides traditions du rationalisme du xvnr siècle. Elle s’inquiétait de ces conceptions grandiloquentes et vagues et elle croyait y trouver un écho trop docile des théories de Cousin. Elle craignait que son fils perdît sous cette influence l’indépendance de sa pensée, et, chose singulière, que sous l'influence de Cousin, il s’enfermât dans des spéculations trop austères, méprisât le succès que ses talents promettaient et voulût imposer violemment à ses concitoyens des doctrines étrangères à leur génie. Quinet se plaint que sa mère s'intéresse trop peu à Cousin, qui est pour lui un « frère », et soit injuste envers lui. Dans une très belle lettre de septanbre 1826, il défend Cousin et en même temps expose ses propres tendances, ses propres aspirations avec une éloquence où l’enthousiasme ne nuit pas à la clairvoyance. Malgré tout ce qu'il y avait de théâtral, d'emphatique, et de dangereusement caressant et adulateur dans les éloges et les conseils que Cousin prodiguait à Quinet, il avait contribué à lui donner conscience de sa vraie nature. |
« Tu es bien injuste pour lui, écrit-il (lettre CXX). Si tu le connaissais, tu saurais que rien n'est plus tolérant que sa pensée... Tu saurais qu’une des nobles qualités de cette grande nature est de vous amener au vrai et au beau sans vous imposer en aucune manière son joug. Que de fois il m'a dit « Vous le voyez, ma manière est d'ètre précis, avec le moins de séduction possible. Pour tout au monde que ce ne soit pas là votre type. Vous êtes fait pour briller par l'imagination. C'est par là qu'il faut vous distinguer. Soyez un grand écrivain, comme vous ètes destiné à l'être. Cukivez en vous l’art de dire les vérités du sentiment. Avez un but noble et sévère: cherchez à être utile aux hommes, bon, consolant pour tous. « Voilà ce qu'il me redit eans cesse, en me donnant les meilleurs conseils d'artiste. »
« Tu te trompes tout à fait si tu le prends pour un Allemand aveugle ct fanatique. Il a pour le moins autant d'esprit ct de lucidité que de profondeur. Il sait bien que c'est à la France à donner des formes claires aux idées fécondes de l'Allemagne. La légèreté, le persiflage sont fort passés de mode... Je sens que si je peux valoir quelque chose, c'est par la couleur, par la fraîcheur de l'imagination, par la profondeur des sentiments et une sorte de verve de cœur. Si c’est la manière de Voltaire que tu regrettes, je t'avoue que j'aurais une répugnance extrême à reparaitre dans cette voie... où il n’y
aurait rien pour mon cœur, ct dont le sièck heureusement s'éloigne de plus on plus. Mes sentiments sont sérieux et pénétrants; je serai donc sérieux. Mais tout ce que je ferai, je ke ferai pour émouvoir, pour populariser, pour ékver au grand... Ils ont tout détruit avec leur persiflage. I} faut construire maintenant; il faut des convictions et des affections, et des sentiments de liberté et d'humanité. Et ce n'est point par la critique, par la raiHerie qu'on en vient à bout. »
Revenant alors sur Cousin, dont il dit que des théories sont tout à Jait contraires aux siennes (Cousin était en effet à cette époque sous l'influence du fatalisme hégélien), il le juge à la fois très bien en disant que « son état est d'être orateur » et très mal en disant : « la pensée, simple, nue, sans aucune séduction de langage, voilà sa méthode et l’on peut dire qu'il pousse cette abnégation de tout enchantement jusqu "au stoicisme... »
Après avoir montré Cousin persécuté pour avoir exercé une trop grande influence et attendant pour élever la science au point où il la conçoit d’avoir préparé l'esprit des Français en leur faisant connaître Platon, Descartes et Kant, il revient à sa propre vocation. « Depuis que je me suis élevé à la pensée de l'utilité générale, il s’est fait en moi un grand repos. La mission d'écrire est maïntenant pour moi une action où ma conscience joue le plus grand rôle; elle m'impose d’user de toutes mes puissances pour faire triompher ce qu’elle me commande. »
Ce programme de vie que se traçait Quinet à vingt-deux ans, il y est resté fidèle toute sa vie. N'y a-t-il pas là quelque chose d’admirable et ne doit-on pas quelque reconnaissance au maître qui lui a fait voir clair en lui-même et lui a été, fût-ce avec un peu trop de rhétorique, un héroïque sursum corda?
Au mois de septembre Quinet se promène dans le bois de Montmorency avec Cousin qui lui dit toujours : « Mon ami, vous pouvez être d'un prix immense pour notre pays ». Quinet pense qu’en d’autres siècles, cet homme aurait été appelé à fonder une croyance religieuse et eût été entouré de disciples chéris. Il échauffait tous les cœurs et répandaït partout le culte austère de la liberté.
A Paris Cousin recevait chez lui d’abord le dimanche, puis les mardis une petite société d'amis, et l'on y discutait de philosophie et de politique. On y voyait Jouffroy, Damiron, que Quinet trouvait un peu borné et trop xvnm siècle, de Gérando, Royer-Collard, Benjamin Constant, et des jeunes gens parmi lesquels Poret et Michelet.
J'ai cru devoir m'étendre un peu sur ces relations de. Quinet et de Cousin en 182% parce qu'elles me paraissent avoir un intérêt très direct pour l’étude que nous faisons de Michelet et de son temps. Nous y avons vu tout d’abord Quinet envisager la philosophie de l’histoire comme l’objet essentiel de son étude et de sa pensée, maïs en même temps concevoir cette philosophie non comme une froide et sèche systématisation métaphysique, mais comme une synthèse de la vie humaine, où les couleurs de JA vie, l'éclat de l'imagination, les émotions du cœur ne font que mieux comprendre la vérité religieuse et métaphysique. Quinet en même temps veut que la doctrine qu’il élabore serve
à l'humanité et il se considère comme investi d’une mission moralisatrice et libératrice. Et ces mouvements de sympathie et d'humanité qui troublerit son sommeil s'associent en lui à un patriotisme tous les jours plus ardent. Aux funérailles du général Foy en 1825, il croit voir le pays renaître de ses cendres. Le mot de France l'attendrit et il voit surgir des émotions nationales qui semblaiexit éteintes pour toujours. « Son alliance est faite, dit-il, avec la force morale, et cela à jamais. » Voilà l’homme qui va être l'ami, le compagnon d'armes de Michelet. Venus de points bien différents de l’horizon et dans des conditions de vie bien diverses, une harmonie préétablie de pensée el de vocation les réunit.
Nous avons pu en second lieu nous faire une idée de ce qu'il y avait
de bouillonnement d’idées et de sentiments dans la jeunesse française
en ces années. Le romantisme littéraire, la renaissance du spiritualisme et du catholicisme agitaient en même temps les esprits et allaient produire avec un renouveau de l’art, de la poésie et du théâtre, du roman et de l’histoire, les grands courants de réformes religieuses et sociales dont Saint-Simon et Lamennais sont les principaux représentants, et enfin la révolution de 1830. Il faut se rendre compte des espé.rances et des enthousiasmes qui ont rempli les cœurs de 1820 à 1830 pour comprendre les déceptions, les amertumes et les colères qui se sont emparées, après 1830, d'hommes comme Quinet et Michelet, et qui ont préparé la révolution de 48.
Enfin il m'a paru intéressant et nécessaire de faire ressortir la figure de Cousin tel qu'il nous apparaït dans les lettres de Quinet et dans ses relations avec Michelet et Quinet, bon, tendre, généreux, d’une hardiesse philosophique qui ne reculait pas devant les doctrines allemandes les plus audacieuses, d'un libéralisme politique qui faisait de lui l'ami des révolutionnaires italiens et des Grecs révoltés. C’est sous ses auspices, dans son cabinet d’études que Quinet et Michelet se rencontrèrent et lièrent amitié.
Nous n’avons que peu de détails sur les débuts de cette amitié. Quinet ne parle pas de Michelet dans ses lettres à sa mère, dans celles du moins qui ont été publiées. Mais nous avons plusieurs témoignages de l’un et de l'autre des deux amis qui nous attestent l'importance qu'ils ont attachée à cette première rencontre. Quinet dit à la fin de l'Histoire de mes Idées : « J'interromps à regret ce récit. J'aurais voulu le prolonger jusqu'au jour de {1825 où, cessant d'être seul, j’ai rencontré en M. Michelet l'ami et le compagnon que je cherchais. » Et dans une lettre à Michelet du 17 mai 185$ : « J'aurais voulu arriver jusqu'au dénouament véritable, c'est-à-dire à :e jour de 1825 où je vous ai connu pour la première fois chez Cousin ‘vous vous en souvenez). J'ai dù m'arrèter avant d’avoir touché ce bienheureux jour. »
Michelet de son côté, aimait à rappeler le temps de cette première rencontre. Dans une note du 4 avril 1854. il place parmi ses initiateurs à L'Allemagne « mon Quinet, jeune traducteur d'Herder, alors que je traduisais Vico. »
D'après Mme Quinet, c'est au printemps de {823 que Quinet connut
Michelet. 11 dut en elfet le voir chez Cousin dès mai ou juin’. Elle ajoute sur ces premières relations d’autres détails dont la stricte exactitude me paraît suspecte, bien que quelques-uns d’entre eux s'appuient sur les Mémoires d'Eril de Quinet, écrits par sa femme d'après ses conversations. |
Mme Quinet nous dit que Quinet fut reçu dans la famille de Michelet comme un parent chéri. Je suis tout disposé à de croire; mais elle place ces visites rue de l’Arbalète, où Michelet n’habita qu’en 1827, et elle fait accueillir Quinet par la fille de Michelet, qui n'avait que six mois, et par son fils, qui ne naquit qu'en 1829. Elle nous dit aussi que leur première rencontre eut dieu chez Cousin, le jour où Quinet y lut son Introdurtion à la Philosophie de l'histoire. Cela n’est pas possible : <ette lecture n’eut lieu qu'à la fin de juillet 1825 et, comme l’a dit Mme Quinet elle-même, c'est au printemps qu'ils s'étaient connus... Mme Quinet croit d'ailleurs que cette Introduction était déjà imprimée en 1825. Or, une lettre de Quinet à sa mère (cxxxm) nous apprend qu'elle ne le fut qu'en octobre 1826. Ces détails ont leur importance, car je l’ai déjà dit, cette Introduction porte la marque visible des conversations de Quinet et de Michelet et de la comparaison qu'ils faisaient, dans ces conversations, des idées de Vico avec celles de Herder
Mme Quinet se sert aussi des fragments écrits par Quinet en 1857 pour nous montrer Cousin cherchant à exercer une pression dangereuse sur ses jeunes amis, et ceux-ci échangeant entre eux leur férme. propos de ne pas aliéner leur liberté. Le passage est fort joli, très amusant, et il a été cité souvent. Mais la correspondance de Quinet avec sa mère suffit à réfuter cette anecdote *. Bien loin d’avoir détourné Michelet de Vico et Quinet de Herder, Cousin a conseillé Vico à Michelet et n’a cessé d'encourager Quinet dans ses projets d'avenir, et quand Quinet dédiait sa traduction d’Herder à Cousin comme « un faible hommage de respect pour son caractère et de reconnaissance pour son amitié » il ne faisait qu'exprimer les sentiments qui se retrouvent dans toutes les lettres à sa mère. Il trouvait Cousin trop métaphysicien, trop austère, trop dogmaiique. Voilà à quoi se bornaient ses restrictions dans son admiration, mais il ne cesse de douer son esprit hbéral et tolérant, son respect pour les idées d’autrui.
C'est Michelet qui a le premier senti ce que l'influence de Cousin pouvait avoir d'oppressif. Dans une lettre à Quinet, du 27 mai 1827, il lui dit : « Notre conférence philosophique est rompue et je m'en console. Mes sentiments pour M. Cousin sont invariables, mais je crains cetle puissance absorbante qu'il exerce involontairement, et qui fait des disciples de tous ceux qui l’approchent. Je cherche auprès de lui des renseignements plus que des idées. J'aime mieux aller plus lentement et me faire moi-même mes convictions. » Mais son admiration
1. Lanson dit mai 1826. C’est probable, mais non certain. 2. Du reste le morceau est tiré des Mémoires d’exil, écrits par Mme Quinet; d'après des conversations de son mari, sans doute fort arrangées.
pour Cousin reste entière car il écrivait à sa cousine Célestine : « L'élévation de ses idées, la noblesse de son style qui semble une suite de celle du caractère, l'air de conviction profonde qu'il a dans ses discours, font de l’impression sur ceux mêmes qui ne le comprennent pas... Il faut avoir de ses paroles cette intelligence qui emporte en -elle la preuve sûre de ce qu'elle conçoit. » (Lettre à Célestine Lefebvre du 28 décembre 1828) Il parlait à Célestine des passions qu'inspirait Cousin.
Quinet reste aussi sous le charme. Il écrit encore en mars 41828 à Michelet : « Présentez à M. Cousin ma reconnaissance et mon complet dévouement. Combien je vous envie d’être auprès de lui ». Ce n'est qu'après 1830, si nous en croyons une page de Quinet dans l'Esprit Nouveau, que ses illusions sur le caractère de Cousin s’évanouirent et qu'il le considéra comme un renégat du stoïcisme et même du spiritualisme qu’il avait admirés en lui. (Lettres à sa mère, p. 398).
Michelet et Quinet ne restèrent que peu de mois réunis. Dès mars 1826, Quinet quittait Paris pour rejoindre sa famille, puis il passait la fin de l’année à Strasbourg pour y surveiller l'impression de Herder et enfin s’établissait à Heidelberg dans les derniers jours de 4827. C'est là que nous le retrouverons quand Michelet fera son premier voyage d'Allemagne. |
Si nous nous demandons maintenant quel a été le résultat, pour Michelet et Quinet, de cette rencontre de 1825, quel en a été le fruit pour leur pensée, nous serons obligés de dire avec M. Lanson que « la collaboration des deux esprits est si étroite à cette date qu'on ne saurait déterminer exactement la part de Quinet dans le développement de Michelet, pas plus que la part de Michelet dans le développement de Quinet ». M. Lanson va même jusqu'à dire que Michelet et Quinet ont pu, par leurs conversations, par leurs idées sur la philosophie de l’histoire, influencer Cousin lorsqu'il fit en 1826 son cours fameux où il développa avec tant d'éloquence les idées de Schelling et dr Hegel sur le fatalisme historique?
Toutelois il ne faut pas exagérer, et nous pouvons retenir quelques points qui semblent hors de doute. Avant de se connaître, avant de connaître ni Cousin, ni Vico, ni Herder, Michelet dès 1819 et ‘Quinet dès 1823 sont tous deux préoccupés de la philosophie de l’histoire: mais tandis que Michelet l'envisage surtout en historien et en linguiste et voudrait étudier le caractère des peuples d'après leurs langues, Quinet l’envisage surtout en philosophe et voudrait étudier le développement de la personnalité et de la conscience humaines, puis les
1. Quinet écrivait encore à Michelet le 22 nov. 1828 : « Par tout ce que je vois de la France il m'est évident que Cousin est décidément le seul ««prit philosophique que nous ayons. Tous les autres sont enfermés dans l'atome du moi psychologique. Lui seul a le sens du divin, qui fait la plus grande partie de la science ».
2. La Philosophie de l'histoire de Hegel n’a paru qu'après sa mort en 1837; mais il l'avait professée à Berlin depuis 1822.
mn
institutions politiques dans leurs rapports avec la religion et il s’inspire d'une idée qui fait songer au symbholisme ultérieur de Michelet : il veut personnifier chaque époque du monde chrétien dans un monument ou dans un homme. |
Michelet avait déjà très nettement dans l'esprit l’idée que la philosophie et l'histoire doivent s’éclairer l’une l’autre et sont les deux faces d'un même problème quand, dans les lectures qu'il faisait pour se documenter sur leurs rapports il rencontra le fragment de Cousin où l'idée du symbolisme historique est très nettement exprimée. En même temps une note de Buchon, ou plutôt de Salfi relative à Vico, lui apprenait qu'un philosophe italien avait essayé de déterminer les rapports de l’histoire réelle avec l'histoire idéale et les relations des faits avec les lois, les mœurs, les gouvernements, la littérature et les langues. Michelet pensa que Cousin et Vico allaient l'aider à résoudre les questions que son esprit se posait. C'est pourquoi il connut Cousin et lut Vico, et, sur le conseil de Cousin, résolut de commencer sa carrière d'écrivain en traduïsant et commentant Vico. Mais en même temps il voulut connaître les Écossais, les Français, les Allemands, et avant même de connaître Quinet il commença à étudier l’allemand et à lire Herder'. À ce moment la liberté humaine lui apparaît surtout comme produisant des anomalies dans l'évolution néressaire de l’espèce. Pendant que ces préoccupations remplissaient Michelet en 1824, Quinet de son côté apprenait par M. Smith à connaître Herder dans la traduction anglaise; il se met à apprendre l'allemand et il commence à jeter sur le papier ses idées eur la philosophie de l’histoire en se servant de Herder qu'il anaiyse et commente. À son retour d'Angleterre, en mai 1825, il rencontre Cousin et celui-ci ne me paraît pas avoir eu d'influence directe sur ss pensée. Il n’a fait que ‘encourager, lui donner confiance en luimème, le pousser vers l’Allemagne, pour laquelle l'esprit de Quinet, enclin aux rèveries philosophiques, religieuses et cosmogoniques, séduit par les idéalités vagues et grandioses, avait une affinité naturehe; au même moment. avec un instinct très sûr, il poussait Michelet, dont l'imagination était bien plus portée au pittoresque, au concret, au coloré, au vivant, vers l'italien Vico qui, en dépit de toute sa métaphysique, cherchait ses preuves dans le détail le plus minutieux de l'histoire, du droit et des langues. | \
Michelet et Quinet se lièrent alors, ils se communiquèrent leurs pensées et leurs observations. Quinet encouragea Michelet à connaitre de plus près l’allemand et l'Allemagne. Michelet fit lire Vico à Quinet et tous deux se formèrent de l’histoire une idée æssez semblable, mais assez différente de celle que s'en faisait Cousin à cette époque. Ns étaient d'accord avec Cousin pour regarder l’histoire universelle comme la réalisation d’une pensée divine, mais en même temps ils se refusaient à réduire l’humanité au rôle d'une plante qui fleurit de la
t. M. Lanson pense à tort que c'est Quinet qui l’a poussé à apprendre l'alkmand.
mn,
terre sous la rosée du ciel. Ils s’affermissaient l’un l’autre dans la conviction que c’est la volonté, la liberté humaine qui fait sa destinée. Michelet, ainsi que l’a remarqué. M. Lanson, avait de bonne heure conçu l’histoire de l’humanité comme une lutte de l'esprit humain contre la matière, de l’homme contre la nature. Le 12 aoùt 1821 il écrivait dans son journal qu'à l’origine l’homme avait dû être hommebête pour lutter contre les bêtes, puis que de l’homme-bête était sorti l’homme véritable qui s’est peu à peu dégagé de la tyrannie des instincts inférieurs et qu il a gravité avec les siècles vers son entière émancipation. Mais cette pensée, chez Michelet, était en 1821 surtout une pensée morale. Elle devient, après 1821, une pensée sociale et la base même de sa philosophie de l’histoire; et dans Vico, qui cependant insiste beaucoup sur Île caractère idéal des lois éternelles que suivent les nations, il cherche avant tout comment l’humanité se fait elle-même, crée ses cités, ses lois et ses dieux. Quinet a peut-être contribué à le pousser dans cette voie en exagérant, pour le mieux combattre, ce qu'il y avait de fatalisme dans les systèmes de Vico et de Herder, et en disant :'« l’histoire est le spectacle de la liberté, la protestation du . genre humain contre le monde qui l’enchaîne, l’affranchissement de l'esprit, le règne de l’âme. Le jour où la liberté manquerait au monde serait celui où l'histoire s'arrêterait'. » Et s’appuyant sur Herder lui-même, qui disait : « L’humanité a été partout ce qu’elle s’est faite, ce qu'ele a pu ou voulu devenir », Quinet disait aussi : « L'histoire c'est le travail du moi qui se fait jour peu à peu, se dégage par degrés de ce qui lui est étranger et aspire à se produire sous sa forme la plus libre. » Dans son Introduction à l’histoire universelle Michelet fera de L cette lutte de la liberté contre la fatalité l’idée essentielle de sa phi- —-losophie de l’histoire, l’explication de toute l’histoire.
Je ne me permettrai pas de dire lequel des deux amis a eu la plus grande part dans l'élaboration de cette idée qui leur fut commune. Je suis disposé à penser que si Michelet fut celui qui plus tard la développa avec le plus d'ampleur, Quinet, plus préoccupé de la liberté politique que son ami, la conçut le premier avec le plus de précision. Elle répondait en tous cas chez tous deux au fond même de leur nature morale et intellectuelle. Leur individualité à tous deux était bien trop puissante et trop originale pour accepter de courber la tête sous le fatalisme matérialiste ou même panthéiste. Pour tous deux la philosophie de l'histoire ne fut que la projection dans l’histoire de leur propre personnalité.
J'imagine que les deux amis, dans ces belles journées d'enthousiasme
désintéressé qu'ils ont passées ensemble en 1825 et 1826, et où ils rèvaient déjà de travailler à faire une France nouvelle et une humanité meilleure, se trouvaient tellement en concordance d'esprit qu'ils n'auraient pu dire quelles étaient les idées de l’un et quelles étaient les idées de l’autre. Elles étaient personnelles à tous deux. Trente et un
Introduction, p. 34.
ans plus tard, en 1857, en dédiant à Michelet une édition nouvelle du Christianisme et de la Révolution Française, Quinet écrivait :
a Depuis ke premier instant où nous nous sommes connus, par quel hasard est-il arrivé, que, séparés ou rapprochés, nous n’ayons cessé au même moment de penser, de croire, et souvent d’imaginer des mêmes choses, sans avoir eu besoin de nous en parler? Cet accord de l’âme a toujours élé pour nous la confirmation du vrai; depuis trente et un ans, ce combat, nous réunit : c’est le combat éternel qui ne finira qu'en Dieu. »
Et Michelet, en dédiant Le Peuple à Quinet, le 24 janvier 1846 lui dit : | |
a Ce livre est plus qu’un livre, c’est moi-même. Voilà pourquoi il vous appartient... C’est moi et c'est vous, mon ami. Vous l'avez remarqué avec raison, nos pensées, communiquées ou non, concordent toujours. Nous vivons du mème cœur. »