CHAPITRE VI
Vico. — Préliminaires
Michelet a commencé la traduction de la Scienzsa Nuova, le 28 jui 14824, trois mois après sa première visite à Cousin. Il l'a laissé dormir pendant l’hiver de 1824 à 1825, occupé qu'il était de ses Tableaux chronologiques et synchroniques de l'Histoire moderne. Il l’a reprise un instant en octobre et novembre 1825 pour la laisser de nouveau de côté pour son Précis d'histoire moderne, puis s'y est remis énergiquement en août 1826, l’a terminée le % octobre de cette même année et mâlgré la grave pneumonie qui le relint en novembre acheva le Discours préliminaire le 6 décembre 1826. L'ouvrage parut en mars chez Jules Renouard à qui Cousin avait chaudement recommandé Michelet’. En 1836, Michelet fit paraître chez Hachette, en deux volumes in-8, une nouvelle édition de la Scien:a Nuova avec le Discours et l’Appendice bibliographique et critique. Il Y ajouta une traduction de la vie de Vico par lui-même, l’analyse et des citations de divers opuscules et la traduction de l’Antique sagesse de l'Italie’. Voici en quels termes Michelet avait annoncé sa publication en 1826 :
« Nous pouvons annoncer comme devant paraître inoessamment un ouvrage qui intéressera également les amis de la philosophie, de l’histoire et de la jurisprudence. C'est une traduction de la Scienra Nuova de J. B. Vico, par M. Michelet, professæur d'histoire au (Collège Sainte-Barbe. On retrouvera avec surprise dans ce livre écrit à Naples en 1725, la plupart des théories dont on fait honneur aux Allemandes, les doutes sur l'existence d'Homère, sur la certitude sic) des premiers siècles de l'histoire romaine, etc. Le traducteur de ce livre singulier a mis en tête la vie de Vico écrite d'après ses propres mémoires, avec un exposé méthodique de son système. Un de nos jurisconsultes les plus distingués a éclairci par des notes toute la partie relative au droit. » *. |
Dans sa préface Michelet remercie des services qu'ils lui ont rendus
1. Voici la lettre (1% septembre 1826) de Cousin à M. Ch. Renouard :
« Voici, mon cher Renouarnd. M. Michelet qui vous propos d'imprimer, c'est-à-dire de consæiller à votre frère d'imprimer une traduction de Vico. C'est moi qui ai engagé M. Michekt à se livrer à ce travail: je l'ai eu entre les mains et il eat fait avec un grand sin et un vrai talent. Vous rendriez un ærvicæe à la littérature en secondant l’impression de cet excellent travail et vous m'obligerkz moi-même personnellement ».
Milk amitiés. V. C.
(Ch. Renouand était alors avocat et rédacteur au Globe).
3. Michelet avait voulu, dès 1S26, donner ces morceaux, mais Renouard avait nrotesté, trouvant k livre Uvp cnrs.
3. [Le procpectus est reproduit ci-dessus d'après une note aulographe de Nichekt |.
tout d’abord le chevalier De Angelis qui avait beaucoup étudié Vico et préparé sur lui des études restées inédites ‘ (il fournit à Michelet des livres et des notes); puis trois avocats, Charles Renouard, Cœuret de Saint-Georges, et Foucart; enfin et surtout son ami Poret. Mais le jurisconsulte mentionné dans le prospectus comme ayant fourni des notes. pour l'explication des termes de droit n'est pas nommé dans la préface. C'était Adolphe Marie Ducaurroy de la Croix, professeur de droit romain à Paris depuis 4820, traducteur et commentateur des Institutes de Justinien, que Foucart, camarade et ami de Michelet, consultait et qui ne voulut pas être nommé *.
Michelet eut une assez ennuyeuse émotion et faillit avoir une désagréable aventure au moment de publier son Vico.
La Thémis de Jourdan, où écrivait Ducaurroy, avait annoncé la publication prochaine du Vico. Le 6 août 1826, le Constitutionnel publiait une note ainsi conçue : « La Thémis annonce une traduction inédite de Vico. Comme j'ai traduit cet auteur depuis deux ans, permettez-moi de prendre date. Th. Allier, avocat à la Cour Royale. » Le 24 août paraissait dans le journal l’Étoile l’annonce suivante : « Depuis plus d'un siècle l'Italie s’enorgueillit d'une production philosophique qui nous est encore inconnue et qu'il nous importe d'autant plus de connaître que l’histoire de l’esprit humain semble y avoir été traitée dans l'intention de défendre des institutions attaquées avec fureur un siècle après par la philosophie. C’est l’ouvrage de Vico sur la nature des peuples et qui, traduit bar Allier, paraîtra incessamment. chez Ménière et C* sous le titre Principes d’une Science nouvelle, ou Essai philosophique sur l’histoire du genre humain. » En même temps Allier écrivait à Michelet pour lui proposer d’entrer en arrangement avec lui, lui offrant de collaborer, ou de s’effacer moyennant dédommagement devant lui, et lui disant de se hâter parce que deux autres traductions par MM. Ballanche et de Angelis étaient en cours. M. Allier ignorait que Michelet était en relations avec l’un et l’autre de ces prétendus traducteurs. Il déclina probablement les offres de M. Allier, dont la traduction ne fut pas publiée.
La traduction de Vico par Michelet paraissait presque au même moment que le Herder de Quinet. Elle fut accueillie avec beaucoup de faveur dans le monde philosophique. Jouffroy en écrivit à Michelet dans les termes les plus enthouriastes.
Pour Michelet ce travail eut une importance considérable. Il considéra toujours l’action de la pensée de Vico comme ayant été décisive sur sa propre pensée ?.
1. De Angelis était probablement un réfugié italien. Cousin avait mis Michelet en relations avec lui.
a. Voir lettre de Foucart du 2 décembre 1826.
3. Les noms de Virgile et de Vico reviennent constamment sous sa plume. a Je suis né. dit-il, de Virgike ct de Vico ». Ses livres, son journal, sont remplis de citations de Virzile et il parle de Vico à tous les moments de sæ carrière comme du maître qui lui a donné la clé de l’histoire. Dans son Introduction de 1869, il nous dit : « Je n’eus de maître que Vico ».
Es — 7
Nous n'avons pas à attacher grande importance à ce qu'il en dit dans sa lettre du 23 octobre 1826 à Mgr Frayssinous où il posait sa candidature à l'École Normale : « Je fais imprimer en ce moment la traduction d’un ouvrage de Vico où l'étude de l’histoire est éclairée par une philosophie conforme à la religion. » Cette allégation, d'ailleurs rigoureusement vraie, devait servir à capter la bienveillance du Grand-Maître, mais il est permis de croire que Michelet concevait l'accord de la religion et de la philosophie tel qu'il l'avait découvert dans Vico d’une manière un peu différente de Mgr Frayssinous.
En 1830, quand Michelet écrit son Introduction à l'Histoire Universelle, il fai, bien ressortir le caractère religieux de l’œuvre de Vico et dit que « la Providence, un Dieu de tous les siècles et de tous les peuples, a lui pour la. première fois sur l’histoire dans l'œuvre de Vico ’. » Mais ce Dieu est un Dieu autrement vaste que celui de Bossuet qui n'est que le Dieu des Juifs et des Chrétiens et qui a posé une borne immuable au développement du genre humain. Vico conçoit l'histoire de l’humanité comme un système harmonique du monde civil, de la cité. Il se place pour voir l’homme non dans la nature comme Herder, mais dans l’homme mêne s’humanisant dans la société. Vico est pour Michelet « le véritable prophète de l’ordre nouveau qui commence. » Il écrit vraiment la « science nouvelle ». Il est « le fon: dateur de la philosophie de l’histoire, le Dante de l’âge prosaïque de j Italie. »
Mais à partir de cette date ce qui reste vivant en lui du svstème de Vico, ce ne sont ni les théories métaphysiques, ni les conceptions religieuses, c’est presque exclusivement la foi exprimée par Vico dans la
‘puissance de l’humanité à se faire elle-même sa destinée. Dans l'’avant- . propos de l’histoire romaïne il dit que le mot de la Scienza nuova est
celui-ci : « L'humanité est son œuvre à elle-même. Dieu agit non sur elle, mais par elle », et il considère la pensée fondamentale de- Vico comme si hardie, comme dépassant tellement la conception chrétienne et catholique qu'elle n’a pu être comprise que longtemps après sa mort *.
Dans une note de 1854, Michelet expose plus longuement et plus nettement son idée sur ce qu'il y a de peu chrétien dans la pensée de Vico:. | | |
En 1869, dans sa Préface à l'Histoire de France, il dit encore que
« le principe de la force vive de Vico, de l’humanité qui se crée, fit
mon livre et mon enseignement. Je n’ai eu d’autre maitre que Vico. » En cette même année, dans Nos Fils, il cite un mot de Vico qu'il avait souvent répété dans Le Peuple et ailleurs : « L'homme forge sa
1. Îl cherchait encore à cette époque, guidé par Vico, à accorder science el religion, comme il le dit dans une note de 1854
2. Michelet dans sa nouvelle édition de Vico en 1836 cite son avant-propos à l'Histoire romaine et insiste sur l'isolement où se trouva Vico lorsqu'il eut fondé la science sociale, isolé par l'étrangeté de son langage autant que par l'originalité de ses idées. |