‹ La vie et la pensée de Jules Michelet (1798-1852) (volume 2)Chapitre 18 sur 81 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le système de Vico. — Sa méthode et sa métaphysique

Grâce à l'aulobiographie que nous a laissée Vico il est relative ment facile de comprendre comment s’est développée sa pensée, comment elle s’est édifiée peu à peu par une série de stratifications pour ainsi dire, par sa vie et ses lectures. Il n'a été l'élève d'aucun maître en particulier. Il a pris successivement son butin à plusieurs.

Vico est né à Naples:le 23 juin 1668. IL y est mort le 20 janvier 1744. Ta condition politique et sociale du royaume de Naples sous la domination de l'Espagne et de l’Autriche, qui y étaient représentées par des vice-rois, était assez misérable, avec une administration oppressive et corrompue, que Don Carlos (Charles VII de Naples, Charles V de Sicile, Charles III d’Espagne) commençait seulement à réformer lorsque mourut Vico. Néanmoins, et malgré l’absence de liberté politique et religieuse, la vie intellectuelle n'avait pas ces d’être assez active dans le midi de l'Italie. Naples a toujours été un fover d'études juridiques et philosophiques. Giordano ‘ Rruno était de Nole, Campanella de Strilo en Calabre. Ce dernier, par son hostilité contre Aristote, par ses doctrines où le platonismese mêle au naturalisme, (dans sa Realis Philosophia (1620) et sa Rationalis Philosophia 1638), auxquelles se joint son utopie politique de la Cité du Soleil, est un vrai précurseur de Vico; car il réunit dans son système la philosophie, la morale, l’économie, la politique, la grammaire, la dialectique, la rhétorique, la poétique et l’histoire. Bernardino Telesio, par son De rerum Natura (1565-1566) avait 66 un précurseur de Bacon. Au xix° siècle, avec Spaventa et Vera. Naples a été le centre, et un centre actif, de la doctrine hégélienne: en Italie. Au temps de Vico. si Naples n'avait pas produit de philosophe original, elle avait produit un historien politique très remarquable, Giannone, qui expia ses hardiesses par de cruelles persécutions, et des jurisconsultes de premier ordre, dont le plus célèhre es! Gravina.

Vico, fils d’un petit libraire, prit dès son enfance le goût des livres. Un grave accident à l’âce de sept ans le rendit délicat, mélancolique, et L'habitua à une vie recluse. Ses premières études furent faites dans une vole de jésuites, où il fut très prématurément nourri de philosophie scolastique et de notions fort inexact:s sur la philosophie ancienne. À quatorze ans. il juisnit l'étude de la jurisprudence à celle de la philosophie, s'enthousiacma pour le dréit remain. dont il perçut très vite les relations avec histoire, a philé<inhie et la morale. et à l'âce de seize ans fut en état de plaider avi sueeès un procès pour som père.

Une rencontre accidentelle avec l’évêque d’Ischia, G.-B. Rocca, le fit choisir comme récepteur des neveux de celui-ci, et il passa neuf ans enfermé dans une studieuse retraite au château de Vatolla. Il s'y lvra à une étude approfondie de la littérature latine et italienne, de Tacite surtout en qui il vit le peintre le plus parfait de l'humanité dans l'histoire *, et il commença à rapprocher l'histoire, les langues, la législation et la philosophie. Il méditait sur le platonisme qu'il connaissait surtout par Marsile Ficin, sur l’aristotélisme qu'il con-. naissait par Suarez, sur l'épicurisme quil connaissait par Suarez et Gassendi, sur le cartésianisme qu'il connut d’abord par les Fundamenta Physicae de Regius”. IL prit dès l’abord une attitude hostile à Epicure, Aristote et Descartes, pour se mettre à l'école de Platon. Malgré la curiosité qu'’excitait autour de lui la physique expérimentale enseignée par l’anglais Robert Boyle, il se détourna de cette science dont la terminologie barbare lui répugnait et qui lui puraissait inutile à la science de l’homme, seule précieuse à ses yeux. Rentré à Naples, Vico trouve le cartésianisme triomphant : l’histoire, la philologie, la philosophie du droit sont négligées pour la phys«ique et les mathématiques *. |

Vico gagnait péniblement sa vie en écrivant des poésies de circonstances, des épitaphes, des discours solennels, des discours académiques mal rétribués, En 1697 il est nommé professeur de rhétorique à l’Université de Naples avec cent écus de traitement, et se marie deux ans après. Ses discours d'ouverture de 1699 à 1708 contenaient déjà quelques linéaments de son futur système, mais il les sentait trop informes encore pour rien publier, sauf le dernier, De ratione studiorum, écrit sous l'influence de la lecture de Bacon. La même année 1708, lui qui avait écrit en 1701 un pamphlet contre les nobles tapolitains qui avaient fait une conspiration en faveur de l’Autriche (De Parthenopea conjuratione), il écrivit sur l’ordre de Daun, le viceroi autrichien, l'éloge des conspirateurs. Cet abaïssement des caracres, où la servitude de l'Italie réduisait alors les plus nobles esprits, se manifesta encore quand Vico écrivit, non sans talent, pour gagner mille ducats, la vie d'Antoine Caraffa, une sorte de condottiere napolitain au service de l’Autriche.

Mais Vico ne pouvait se renfermer dans la rhétorique. Elle n’était pour lui qu'une des avenues vers la philosophie et la jurisprudence, qu'il ambitionnait d'enseigner. En 1710 il écrit. un ouvrage en deux parties sur la métaphysique et la physique dont il publie seulement la première, celle sur la métaphysique, sous le titre De anti-

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