Rappelons la prédilection de Michelet pour Tacite
2. Henry Leroy, né à Utrecht en 1598, mort en 1679, fut désavoué par
rtes en 1647. Vico avait pris son livre pour une œuvre de Descartes.
3. Et une métaphysique toute abstraite, telle que la présentaient les Méditations de Descartes. Toutefois le vice-roi, le duc de Médina Cœæli, avait fondé une Académie, fait revivre les traditions d’Alphonse d'Aragon et Vico Woura un grand encouragement dans l'amitié de Don Paolo Dorta, un philo- #phe jésuite, un peu trop cartésien pour son goût pourtant. |
quissima Îtalorum sapientia, car il rattachait sa métaphysique aux conceptions des anciens Romains, telles qu'il croyait pouvoir les déduire des termes les plus anciens de la langue latine plus ou moius correctement interprétés. Ce qu'il nous dit de sa Physique ne nous en fait pas regretter la perte. L'étude de Bacon, la lecture du De jure belli et pacis de Grotius (entreprise en vue de sa biographie de Carafia, et qui l’enthousiasma), les lecons de droit qu’il donnait à quelques élèves, l’amenèrent à écrire les ouvrages dans lesquels il exprime sa conception générale de la science et de l’univers. Il a vu dans l’ouvrage de Grotius plus encore que celui-ci n'y a mis. Pour lui « Grotius a réuni dans un système de droit universel toute la philosophie et appuyé sa théologie sur l’histoire des faits fabuleux ou certairs et sur celle des trois langues hébraïque, grecque et latine’. » En 1719, Vico prononce un discours où il traite des éléments du savoir divin et humain et où, après avoir montré que toutes les sciences viennent de Dieu et y retournent, il annonce l'intention de démontrer cetfe essence divine des sciences par l'étude des religions, des langues, des lois, des mœurs, des pouvoirs, du commerce, des gouvernements. — En 1720 il exposait dans un ouvrage De uno universi juris principio et fine uno la partie de ses vues qui se rapportait spécialement aux lois, puis en 1721, dans son De constantia jurisprudentis, divisé en deux parties : De constantia philosophiae et De constantia philologiae, il donnait une première esquisse de son système déjà annoncé par |? titre Nova Scientia tentatur.
Vico espérait que ces ouvrages le feraient appeler à la chaire de droit qui devint peu après vacante à l’université. Il ne fut pas choisi. Il se consola en se remettant vigoureusement au travail et publia en 1725 ses Principi di una Scienza nuova d'iniomno alla communo natura delle Nazioni, écrits cette fois en italien et non plus en latin. Convaincu d’avoir trouvé véritablement l'explication de l’histoire et, si je puis dire, Île secret de la Providence, il voulut l’enseigner aux hommes ?. Dans cette première Scienza nuova, Vico suivit une méthode analytique. Il y exposa ses idées, semble-t-il, dans l'ordre même où elles se sont présentées à son esprit et développées de proche en proche, commençant par poser le but qu'il s’est fixé et par déterminer la méthode à suivre pour découvrir la loi de l’histoire qui à échappé aux historiens et aux jurisconsultes anciens et modernes, aux philosophes et aux philologues. Puis une fois en possession de son principe, qui est d'admettre une loi uniforme de développement pour toutes les nations, il examine dans un second livre les différents
. Vie p. 95.
2. « Depuis que j'ai achevé mon grand ouvrage, écrivait-il en 1726, je sens que je suis devenu un nouvel homme. Je n'ai plus envie de protester contre le mauvais goût de mes concitoyens, ear en me refusant la place à laquelle j'aspirais, ils m'ont donné le temps de composer da Scienza Nuovs. La composition de cet ouvrage m'a rerhpli d’un esprit héroïque, qui me met au-dessus de la peur de la mort et des calomnies de mes rivaux. Je suis assis sur un roc de diamant quand je pense à cette loi de Dieu qui récompense le génie par l'approbation des sages. »
moments de ce développement dans les idées des peuples, les formes de la société et les variations du droit. Le livre III recherche les preuves des mêmes transformations dans les littératures et les langues. Le livre IV, qui n’a que deux pages, résume les preuves accessoires de la Scienza Nuova, et le livre V forme une conclusion avec quelques remarques additionnelles.
A peine son livre publié, Vico le récrivit sous une forme nouvelle, beaucoup plus méthodique, synthétique, dogmatique et déductive, et il pnblia en 1730 cette Secunda Scienza Nuova, divisée aussi en.cinq livres.
Le premier, après un tableau chronologique de l’histoire ancienne, pose les principes de la science, 114 axiomes et définitions et des considérations sur la méthode à suivre. Le second livre traite de la sagesse poétique: le troisième du véritable Homère, le quatrième du cours que suit l’histoire des nations: le livre V du retour des mêmes révolutions; enfin vient une conclusion sur la République éternelle. Vico avait senti la nécessité de ne pas s’enfermer dans l'antiquité et de montrer que ses idées s'appliquent aussi à l’histoire du moyen âge et des temps modernes.
Pendant ses dernières années, attristées par des chagrins domestiques, il écrivit quelques courts opuscules, des lettres pour se défendre contre les critiques, et des additions à la Scienza Nuova qui prirent place dans la troisième édition, mais sans améliorer l’œuvre ; elles ne firent que rendre un peu plus confus un travail qui déjà ne brillait pas par la rigueur de la composi‘ion ni la lumpidité de l’rexposition. La première Scienza Nuova est une série d'observations, de considérations, de raisonnements dont l’ordre est très difficile à saisir. La seconde Scienza Nuova est beaucoup plus claire, quoique le 2 et le 3° livre surtout soient d’une longueur disproportionnée. Le chapitre des 114 axiomes et définitions est un assemblage de propo siions qui sont presque toutes intéressantes, mais de-la nature Îi plus variée et dont l’ordre est impossible à suivre. Enfin dans l’ouvrage tout entier les spéculations métaphysiques se mêlent aux considérations historiques et à des observations linguistiques de façon à rendre les raisonnements de l’auteur souvent difficiles à saisir. Il y a un encombrement d'’érudition, une accumula‘ion de faits et d'idées qui rappelle les ouvrages des humanistes et archéologues du xv° et du xvi siècles. La lecture de Vico, il faut s’en bien persuader avant de l'entreprendre, est aussi ardue que celle de Herder est agréable et facile. Mais je suis disposé à penser que s’il y a dans Vico beaucoup plus de fatras, d'erreurs, d'’affirmations gratuites et même absurdes que dans Herder, il contient aussi infiniment plus de vues neuves, fortes et d'utilité durable pour l'intelligence de l’histoire.
Michrlet a rendu un réel service en ne traduisant pas Vico litlé.ralement, mais en l’abrégeant et en le clarifiant un peu. La princesse de Belgiojoso, qui a eu le mérite de donner une traduction complète de la Scienza Nuova, n’a su la rendre ni claire ni toujours exacte. Dans son introduction (qu’on attribue à Mignet, mais qui probable.
ment n'a été que corrigée par lui), tout en accordant à Michelet le mérite d'avoir attiré l'attention publique sur un magnifique monu ment perdu dans le désert, elle lui reproche de n'avoir donné de Vico ni une traduction exacte, ni même une analyse sévère, et de n'avoir présenté Vico ni tel qu'il est, ni tel qu'il eût dû être‘.
Efforçons-nous maintenant de dégager les traits essentiels du sys
tème de Vico, tout en rappelant que ce système est si complexe et
repose sur des considérations d'ordres si divers que toute analyæ
est nécessairement insuffisante et même en partie inexacte. Avant
tout quel est son critérium de la certitude? C’est là peut-être que
Vico est le plus original et mérite le plus i’attention des historiens.
La pensée fondamentale de Vico en matière de méthode, de recherche de la vérité et d'acquisition de la science, est la conviction qu'on n'arrive à une connaissance vraie des choses qu’à la condition d'une |
part de mettre en action toutes les forces actives de l’homme et d’au. tre part de considérer les choses non isolément, mais dans leur ensem ble et leurs rapports entre elles.
Dès son premier discours il admet qu'il peut même y avoir une part d’inconscient dans notre connaissance de la vérité, que les intuitions spontanées ont leur valeur. Dans son 6° discours il indique la voie à suivre pour former l'esprit : d’abord les langues, puis la poésie, l'histoire et la mythologie, puis les mathématiques, la physique,
et enfin la métaphysique et la morale. Dans son discours de 1708 sur
la Studiorum Ratio il pose avec une grande hardiesse ce qui sera
fond même de sa méthode. Comme Bacon, il reconnaît la supériorité des modernes sur les anciens en tout ce qui touche aux sciences exactes, mais il s'élève avec force contre les critiques modernes qui, à la suite de Descartes, (qu'il ne nomme pas), ne veulent rien admit tre comme vrai que ce qui est certain d'une certitude absolue et pour
ainsi dire mathématique. Vico réclame le droit de tenir compte du probable. C’est la capacité de juger la valeur du probable qui cons
titue le sens commun. L'excès de critique rend incapable de saisir les réalités vivantes, de comprendre la poésie, l’éloquence et la jurisprudence. La critique apprend à vérifier et à prouver, mais non à découvrir. C'est par l'exercice de toutes les facultés dans toutes les sciences et tous les actes qu’on acquiert la vraie intelligence. La cri-
tique vient après. Les modernes ne veulent considérer que ce qui est fixe et positif : lâ nature des choses. Ils oublient le monde moral et intellectuel qui, étant libre, est indéterminé., L'âme, le monde civil et politique leur échappent. À côté de la scientia il y a la pru-
dentia, le jugement pratique. Il ne faut pas substituer l’une à l’autre. La muliplicité des objets de connaissance nuit à l'intelligence en l’obligeant à se spécialiser. Les Grecs n'avaient pas d'université. Un Grec instruit était une université à lui seul. La vraie sagesse ne
s'obtient que si on unit la science à l'art, la philosophie à la pra-
1. Flint, beaucoup plus équitable, a félicité Michelet de n'avoir pas visé à une traduction liltérale, et d'avoir su rendre avec vivacité et fidélité la substance de la doctrine.
tique ’. L'idéal de Vico est la connaissance de la science intégrale, de la vie intégrale, par l’utilisation de toutes les forces de l’âme pour comprendre, vouloir et sentir. C’est l’homme tout entier qu'il veut mettre en présence de la nature entière et surtout de la nature hu: maine, et aussi de la divinité. Le cartésianisme à ses yeux donnait à la science une valeur beaucoup trop exclusive. Pour lui la science n'était qu'une partie de la philosophie. La vraie philosophie, qui seule produit un homme complet, est l’amour de la sagesse. Le sage doit unir les dons de l’imaginalion, de l’éloquence, de la pratique des affaires, à l'intelligence des vérités scientifiques et métaphysiques, le sens commun à la raison. Il doit être versé dans la jurisprudence #t dans l'histoire, se servir de la critique sans mépriser le probable et la tradition, enfin il doit être un chrétien fidèle.
1 faut ajouter ceci : ces vues chez Vico ne venaient pas seulement d'une conception philosophique et psychologique, de la volonté ile ne pas mutiler l’homme dans sa recherche du vrai, mais aussi de ses instinets de rhétoricien qui voyait dans les tendances critiques la mort de la poésie et de l’éloquence, et de la place qu'il donnait à l'étude du droit dans l’ensemble des connaissances. La jurisprudence était pour lui, comme pour les Romains, « la connaïSsance des choses humaines et divines » considérées au point de vue de la vie des hommes en société. Vico reprochait à la nouvelle philosophie, au cartésianisme, de tout rapporter à l'individu (Cogito ergo sum) dans ia société, à l'atome dans la nature. Vico, lui, ne concoit l’homme qu'en société: il ne voit la nature que vivante. La critique moderne dissocie les hommes, ignore l'humanité. La science nouvelle de Vico ne considère que l’humanité, la totalité des hommes unis entre eux par les lois et avec Dieu par la religion.
Ces prémisses posées, Vico introduit encore dans sa méthode d'investigation un critérium de certitude vraiment original. Descartes avait cru détruire le scepticisme par le doute, en reculant de doute en doute jusqu äu point où, le doute étant impossible, on saisissait un point fixe sur lequel on pouvait tout reconstruire. Vico croit la tentative de Desçartes illusoire, car les sceptiques, évidemment, accepteront bien comme une certitude le fait qu'ils pensent, mais ils n'en conti: nueront pas moins à douter de tout le reste. Descartes a confondu la conscience avec la science. Être conscient de l’existence d’une chose n’est pas connaître cette chose. On ne connaît une chose que quand on en ronnait les causes.
On ne connaît par suile d’une manière complète et parfaite que ce qu'on a créé soi même; et Dieu seul peut avoir une connaissance parfaite de la vérité. Lui seul, qui a créé toutes choses et comprend toutes choses, les connaît dans leur cause et leur totalité. L'homme
1. Vico dit quelque part : « Ne pourrait-on pas admirer d’un mème esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que les sciences se donnagent Ja main, pour ainsi dire, ét qu’une Université d'aujourd'hui représentât un Platon ou un Aristote, avec tout le savoir que nous avons de plus que les anciens ? p |
ne les connaît que par morceaux et imparfaitement. Il est obligé de distinguer le corps de l'âme, dans l’âme l'intelligence de la volonté, au lieu de connaître l’homme même. De même dans la nature, il distingue le nombre, l'étendue, la forme et toutefois il arrive à ‘tirer quelque avantage de cette incapacité de saisir les choses dans leur totalité. Il crée par abstraction le point et l’unité, et avec ces éléments construit les mathématiques, qu'il connaît comme des vérités parce qu'il sait quelle en est la source. Des mathématiques l’homme passe à la mécanique, à la physique, et du monde physique au monde moral. A mesure que nous nous éloignons des vérités mathématiques pour entrer dans le monde des corps et dans le monde moral, no:re connaissance des choses perd de son caractère de vérité absolue. Et pourtant nous ne devons pas pour cela tomber dans le scepticisme. nous devons seulement distinguer le vrai du certain. Vico appelle vrai ce qu’on sait d'une manière absolue, parce qu'on l'a créé en soi, et comme Dieu sait. Cela seul constitue la science. Il appelle certain ce que nous savons par l'expérience, la tradition, procédés pratiques et contingents de connaissance que Vico réunit sous le mot d'autorité.
L'homme, pour Vico, ne connaît comme vrai que très peu de choses, du moins à l’origine. Il ne connaît pas même Dieu comme une vérité. Mais il est certain et conscient d’une foule de choses par expérience, par autorité, par le témoignage de la conscience universelle. IL est obligé d'accepter cette masse de croyances et de connaissances de fait dont il ignore Îles causes et qui ne sont point par conséquent du domaine de ‘a science. Mais il y a un lien étroit entre la vérité et la certitude. Tout d’abord tout ce qui est certain pour nous est vrai par rapport à nous, est vrai en tant que certitude puisque cetle certitude a sa cause en nous-mêmes: de plus par l'effort graduei de l'esprit humain. guidé par la Providence, l’homme s'élève peu à peu de la conscience à la science, de l'autorité à la raison. L'homme recrée graduellement en lui le monde moral dont il fait partie, et ce monde moral, d’abord simplement certain, devient pour lui une vérité. Aussi pour Vico, si je l’ai bien compris, le certum c’est le domaine .des faits. le verum c’est le domaine des idées, de la raison. Mais le certum, l'expérience, la tradition, l'autorité participent à la raison et en sont une sorte d'anticipation. Et si nous pouvions passer entièrement de la conscience à la science nous arriverions à connaître toutes choses comme Dieu les connaît *. |
L'ensemble de la science de l’homme résulte de l'union de la philosophie et de la philologie : la philosophie, science de l'absolu et de
. 1. Les deux domaines arrivent à coïncider. Et en effet si nous examinons les 114 propositions sur desquelles Vico appuie ses théories, on y voit toujours comme axiomes de simples observations de faits. et c'est un des prineipes mêmes de Vico que cette inséparabilité du fait et de l'idée, de la philologk et de la philosophie. Ses axiomes ne sont pour lui-“même que des vérités de sens commun dont on tire des conséquences par voie de corollaire grâce aux matériaux fournis par la philologi.
VICO. — SA MÉTHODE ET SA MÉTAPHYSIQUE 9f
l'immuable, la philologie qui est, suivant la conception des hommes de la Renaissance, la connaissance de tout ce qui est relatif et temporaire : langues, législation, littérature et histoire.
Nous retrouvons donc toujours chez Vico la même préoccupation : il se refuse, dans la recherche du vrai, à scinder, à limiter soit le sujet pensant, soit l’objet que l’univers offre à son investigation. C'est l'homme toui entier qu'il met en présence de l'univers entier. Vico me semble bien avoir été le premier à concevoir nettement que la séparation entre les divers ordres de sciences est une convention, et qui peut être dangereuse, si on ne comprend pas qu’au dessus de toutes les sciences particulières il y a la science, formée de leur réunion. Et au dessus de la Science Vico plaçait la Vie. Se rapprochant en cela de certains philosophes et savants contemporains, il reconnaissait dans toutes les sciences de la réalité un élément d'incertitude, considé: rait toutes nos connaissances comme contingentes, et les mathématiques elles-mêmes comme une création de notre esprit. Aussi voulait-il que dans la recherche du vrai, l’homme mît en œuvre non seu. lement son intelligence, mais toutes ses facultés, imagination et sentment. D'autre part il admettait que la connaissance du réel devait prendre un caractère de plus en plus rationnel et atteindre de plus en plus à ce caractère de vérité scientifique qui appartient au débnt aux seules mathématiques.
Naturellement, cette conception de la méthode à suivre dans la recherche de la vérité repose tout entière sur l’idée de l'harmonie entre l'esprit de l’homme et l'intelligence divine dont il procède, sur l'idée que le monde n’est pas une création arbitraire de la volonté divine, mais est consubstantiel à Dieu, considéré comme la Raison et la Vérité éternelles. La méthode de Vico qui peut être considérée à un certain point de vue comæe essentiellement nistorique, puisqu'il accorde une valeur à toutes les croyances de l’homme et qu'il voit dans l’évolation de la société et de l'intelligence humaine une marche progressive vers la vérité ou même une création de la vérité, se confond avec sa métaphysique puisque cette création de la vérité ne s'explique pour lui que par l’härmonie du monde et l'harmonie avec Dieu.
Je puis maintenant être très bref sur la métaphysique proprement dite de Vico, hien qu’elle eût pour lui une immense importance, qu'elle remplisse tout son traité De antiquissima Italorum Sapientia et qu'elle tienne une place considérable dans la Scienza Nuova. Elle v'a pour nous qu’une valeur très secondaire et n'a heureusement pas aléré la liberté de son jugement historique.
Sa métaphysique est un platonisme plus ou moins bien compris, mèlé à la conception chrétienne du gouvernement de la Providence et de l’action surnaturelle de Dieu pour relever l'humanité déchue. Le monde réel, « le monde des nations, par toute l’étendue et la vanété des lieux et du temps est en conformité avec les idées divines. »
Mais comment expliquer le rapport de la nature à Dieu, du monde des sens avec le monde des idées. Vico a imaginé une hypothèse fort originale, qui rappelle par certains côtés la Monadologie de Leibnitz.
mais qui ne paraît pas du tout en être issue. Elle a pour origine une fausse conception des théories de Zénon d’Elée. Vico a confondu les deux Zénon, et attribué à Zénon d’Elée qui, comme Parménide, n’admettait aucune réalité en dehors de l’être un et indivisible, une théorie d’après laquelle Le rapport de l'unité à la pluralité s’explique par l'hypothèse de points métaphysiques indivisibles, idée suggérée peut-être. par la théorie de Zénon le stoïcien sur les atomes indivisibles qui composeraient la matière première. Vico ne veut pas sacrifier l'unité à la pluralité comme les matérialistes, ni la pluralité à l'unité comme Parménide. Le cartésianisme, qui construit le monde sur la physique, sur le mouvement et l’étendue, lui paraît fondé sur une pétition de principes, car l'étendue et le mouvement sont déjà tout le monde physique et c'est précisément son existence qu'il s'agit d'expliquer.
Or, de même que le point mathématique, qui n’a ni longueur, ni largeur, ni forme, engendre les lignes, les surfaces et les formes, Vico suppose l'existence de points métaphysiques, dépourvus de toute propriété corporelle; objets purement rationnels par rapport à Dieu, mais réels et objectifs pour les esprits humains et constituant les éléments réels du monde réel. Ce sont des essences, des forces, des pouvoirs, antérieurs aux choses, et différents des choses,. des points indivisibles, immobiles et inétendus qui produisent le multiple, le mouvement et l'étendue. Ce ne sont point des substances premières. Dieu seul est substance par essence, les choses créées sont des substances par participation. Les points métaphysiques, centres de forces par lesquels agit Dieu, sont des actes et des effets par rapport à Dieu, des substances par rapport aux choses dont elles sont le support. Ils fournissent la matière aux choses, à qui les idées divines donnent leur forme. Ces points métaphysiques possèdent en eux un certain conatus, une tendance à l'effet qui est, dans la nature, l’origine du mouvement, et par le mouvement de l'étendue. Ce conatus des points métaphysiques de Vico fait songer à l’'appetitus des monades de Leibnitz, et il est certain que les deux systèmes ont ceci de commun qu'ils conçoivent la nature comme un ensemble de forces qui se développent parallèlement et harmoniquement avec Dieu et qu'ils aboutissent à un même optimisme: mais la monade de Leibnitz a une réalité spirituelle, est une force agissante; le point de Vico n’est que le créateur de la force. Le monde ainsi mû par les points métaphysiques, est en mouvement perpétuel et Vico ajoute cette idée remarquable, que le mouvement ne s’accroît ni ne diminue, qu'il ne change que dans sa forme, et que tous les phénomènes, chaleur, lumière, ne sont que des formes du mouvement.
Je n'ai point à discuter ni à réfuter cette théorie de Vico. Son intérêt réside non dans les lumières qu’elle nous apporte sur le probilème insoluble des rapports du fini avec l'infini, mais dans la conception très nette qu'a eue Vico de la difficulté du problème. Comment expliquer l'existence du monde, de ses lois, du mouvement qui en anime toutes les parties? Comment surtout concevoir l'indépendance du monde moral et social au sein de cette nature où Vico n'échappe
pas au panthéisme malgré la foi chrétienne qu'il croit respecter? Pour établir l'indépendance de l'homme et ses rapports avec la divinité, Vico construit tout un système de psychologie. Il y a en l'homme la vie, l’anima qui lui est commune avec les bêtes et agit mécaniquement. Puis il a en plus l’animus, l'âme (ou l'esprit) qui est. un principe libre et aspire à l'infini. Et il y a en plus de l’animus la mens, l’esprit (ou la raison) qui dépend de l’animus, mais par qui Dieu agit en nous. Nous ne voyons que le fini, mais par la mens l'infini est en nous et éclaire notre intelligence et notre conduite. Quant aux facultés, Vico, préoccupé de l'unité de l'être humain, n'y voit que des moyens d'action. Facultas — facilitas :.
Les sensations n'ont pas de réalité objective en dehors de l’étendre et du mouvement. Elles ne sont que les résultats de notre activité spirituelle. La plus haute de toutes ces facultés est l'ingénium, qni découvre les rapports des choses et par qui Dieu agi dans l’homme. Bien que la connaissance soit le fruit de la perception, du jugement et des raisonnements, Vico, fidèle à lui-mème, se plaint qu'on se fie trop à la logique, pas assez au génie, à la sagesse, au sens pratique. Le but de l’homme est l'action physique et morale, individuelle et sociale, donc il ne doit pas suivre une méthode unique, surtout pas la méthode géométrique, la pure théorie, la pure érudition, la pure logique; la vraie méthode doit être active et créatrice.
De cette conception si compréhensive de l’esprit humain, il fait découler une conception non moins compréhensive de l’histoire. Pour lui la psychologie n'est pas une analyse des facultés abstraites; c’est la description, la biographie, dirai-je, d’un être vivant. De même l'hisloire sera la biographie de l'humanité, la descrip:ion de la vie de l'esprit humain dans les divers peuples. Vico explique l'esprit humain par l'histoire et l’histoire par l'esprit humain. C'est là un des côtés les plus originaux et les plus féconds de son système; un de ceux par lesquels il a le plus agi sur Michelet.
Nous en avons assez dit sur la partie spéculative et à proprement parler philosophique des théories de Vico, bien que nous ne l’ayons traité que très superficiellement, que nous ayons peut-être trop simplifié des idées extrêmement complexes et pas toujours très claires, et que nous ne soyons pas absolument sûr de n'avoir jamais trahi sa pensée en la traduisant.
Revenons, en terminant cette analyse, aux remarques que nous faisions en la commençant. Vico est un chrétien et un métaphysicien, mais sa religion et sa mé‘aphysique peuvent être séparées aisé-
1. Ces traductions sont défectueuses. L’anima n’est pas la vie même, la vie physique, mais la partie spirituelle de cette vie, le souffle vital. L’animus n'est pas l’âme tout entière, mais la partie de l’âme humaine qui agit libre. mnt, qui sent et pense au point de vue terrestre. La mens n'est pas l'esprit simplement, maïs la raison humaine dans ce qu'elle a de plus complet et de plus élevé, ce qui nous unit à Dieu d’une part et de l’autre régit tout notre être intellecluel et moral. Vico n'admet la séparation des facultés que comme ua procédé d’analyse; il ne faut considérer chez lui ces termes que comme désignant des aspects de l'âme humaine.
ment de ses idées sur l’évolution historique, bien que lui-même eüt considéré cette séparation comme sacrilège. Elles sont cependant tellement séparables que si nous ne connaissions pas la personne el la vie de Vico, on pourrait croire que ses fréquentes professions de foi sont des précautions oratoires destinées à lui permettre de Jjrhilosopher plus librement.
Vico était un bon chrétien et un bon catholique. Il récitait sur sou lit de mort les psaumes de David et il a renoncé à traduire Grotius perce qu'il ne lui paraissait pas convenable de contribuer à la réputation de l’œuvre d’un hérétique. Mais il ne donne aucune place au dogme chrétien dans ses spéculations. Il ne fait pas tourner l’hisioire du monde autour de l’Incarnation et de la Passion comme saint Augustin et Bossuet, et ne fait entrer en rien la piété ou l'impiété des hommes dans les causes des révolutions des empires. Ce n'est pas la connaissance du vrai Dieu et le salut qui sont le but de l’histoire, mais la constitution du monde civil qui sera, il est vrai, d'accord avec les vues de la Providence. Vico laisse résolument de côté l’histoire juive, pour faire reposer toutes ses démonstrations sur l'histoire profane. Aïnsi on peut étudier Vico sans tenir compte de son chris danisme.
De même, il y a bien harmonie en son esprit entre la pensée divine et l'histoire, mais l’histoire, telle qu'il la considère après la chute, a pour objet la création par l’homme de toute la société civile, de la religion, des lois, des actes et des gouvernements. Par suite. on peut considérer tout ce qu'il nous dit de cette création de l’homme par l’homme, indépendamment de ses théories platoniciennes, ou panthéistes. Il faut se garder d'oublier pourtant que, pour Vico, si le monde civil sort de l’humanité sous la pression des circonstances et des efforts de l’homme, il n'en sort que parce que les linéaments de la Cité de Dieu, les éléments de la vérité éternelle se trouvaient virtuellement en lui. Mais, je le répète, nous pouvons faire abstraction de ces virtualités, de ces hypothèses métaphysico-psychologiques en étudiant ce que nous dit Vico de l'évolution historique, d'autant plus que dans la division tripartite qu'il applique à toutes les manifesltations de l'humanité (nature, mœurs, droit, gouvernement, langue, jurisprudence, autorité et raison) l’âge divin est le plus ancien, c’est celui de l'enfance de l’humanité, l’âge héroïque vient ensuite, et le dernier âge et le plus parfait est l’âge humain.