‹ La vie et la pensée de Jules Michelet (1798-1852) (volume 2)Chapitre 20 sur 81 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Vico. — La Scienza Nuova

Nous arrivons maintenant aux théories historiques de Vico 6e: nous tächerons de faire comprendre en quoi il fut un esprit vraiment nova'eur, & ce que Michelet a reçu de lui.

C'est dans le premier de ses deux ouvrages sur la jurisprudence, le De universi juris principio uno et fine uno, que Vico a manifesté tout d'abord avec netteté sa conception vraiment profonde du développanent historique de toutes les productions de l'esprit humain, et ans le second il a donné une première ébauche de sa philosophie de l'histoire.

C'est l’é‘ude de la Hégislation qui lui a révélé l’idée directrice à laquelle il rattachera toutes ses conceptions historiques.

Grotius l'avait mis sur la voie des rapports qui existent entre la législaïion et les autres manifesiations de l’activité intellectuelle et morale des nations, mais Grotius n'avait ni cscruté ni compris Îles origmes et le développement historique des lois.

D'autre part Vico faisait à Grotius un reproche de ce qui est un mérite à nos yeux, d'avoir séparé la science des lois de la théologie et. de n'avoir cherché d’autre base aux lois que le principe de sociabilité et la raison. Grotius n'avait pas non plus cherché les rapports entre le développement du langage et celui des lois.

Gravina ? par contre, dans ses trois livres Originum juris civilis avak cherché à découvrir le développement historique du droil roman, mais il n'avait pas, comme Vico, rattaché ce développement à des ikées théologiques.

Bodin *, dans sa Methodus ad facilem historiarum cognitionem (1576) avait, au milieu d’un fatras d'érudition très mal digérée, rencontré déjà, lui aussi, un certain nombre d'idées qui ont pu guider Vico. Il faisait de la politique le but de l'étude de l’histoire, mais il donnait comme méthode pour cette étude l’union du droit et de l’histoire et l'interprétation philosophique de l’un et de l’autre. Il refusait, comme le fera Vico, au droit romain le caractère de droit universel et voulait expliquer toutes les législations, celle des Romains comme les autres, par le caractère des peuples, en montrant leurs variations suivant les lemps. Bodin peut être aussi rapproché de Vico par son idée du proerès. Il s'élève contre la théorie qui place dans l'antiquité un àze.

d'or et ne voit ensuite que décadence. Pour lui l’antiquité c'est l'âge de fer, et l'humanité n’a cessé de progresser depuis. Toutefois il restreint ce progrès aux domaines matériel et intellectuel. Au point de vue moral et social, il admet qu’une loi éternelle fasse passer les révolutions humaines par un cercle, velut in orbem redire videntur. Cela fait déjà penser aux corsi et ricorsi de Vico.

Si Bodin mêle à ses spéculations des idées superstitieuses qui se retrouvent dans tous ses ouvrages, croyance à l'astrologie, théories mystiques sur les nombres, il pense comme Vico qu’on ne comprend l'histoire que par l'accord des lettres, du droit, de l’histoire et de la philosophie. Il trouve même cette belle formule : « La philosophie mourrait d’inanition au milieu de ses préceptes si elle ne les vivifait par l’histoire, » Il divise celle-ci en histoire humaine, histoire naturelle et histoire divine. On pourrait au premier abord croire quil va tirer de cette division des conclusions analogues à celles de Vico sur les diverses périodes de la civilisation, mais il n’en est rien. Bocn tentera bien dans son avant-dernier chapitre de fixer des périodes historiques, mais sans arriver à rien de précis. Sa division en histoire humaine, naturelle et divine, signifie simplement que trois éléments concourent au développement de l'humanité : deux élérents permanents, la nature et Dieu, et un élément mobile et variable, l’homme. Bien qu'il conseille l’étude des religions pour comprendre les rapports de l’histoire humaine avec l’histoire divine, il met surtout en lumière l'action de la nature, de la géographie, des climats, sur le caractère et la destinée des peuples (ce qui fait de lui un précurseur, non de Vico, mais de Montesquieu et de Herder) et sur les révolutions politiques et les formes de gouvernement. Il y a donc dans Bodin un certain nombre d'idées de détail qui ont pu fructifier dans Vico, mais aucune théorie générale qui ait pu l'inspirer.

C'est de sa théorie du développement du droit que sort tout le sysme historique de Vico. Dans son traité sur le droit, il commence par en établir les fondements théologiques. Tous les éléments de la seience peuvent se réduire à trois : connaître, vouloir, pouvoir, nosse. velle, posse, qui se retrouvent infinis én Dieu, finis dans l’homme el qui correspondent à l'origine, au développement et à l'essence des choses, L'origine des choses est en Dieu; leur développement les ra- "mène À Dieu; par leur essence elles existent en Dieu. La jurisprudence devra être considérée sous ce iriple aspect : de origine, de circulo, de constantia.

On pourrait croire, d'après ces prémisses, que Vico va concevoir le droil à un point de vue tout théocratique, comme une loi divine imposée d'en haut et révélée aux hommes par autorité. Point du tout. En matière de jurisprudence comme en matière d'histoire, son point de vue théolozique se trouvera être un point de vue humain. Il part de celte orixine divine de la jurisprudence pour en établir le caractère historique, Elle n'est point une concep‘ion de l'esprit et de la volonté

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de quelques individus qui s'impose ensuite à la société’. Elle naït avec la société et par la société et se développe parce qu'elle trouve dans l’homme des tendances et des aptitudes constantes au juste t au bien. La société pour Vico n’est pas le résultat d'une convention. Elle est l’essence et la condition humaine. Si à l’origine, après la chute, les hommes ont pu vivre sauvages et solitaires, c'est qu ‘ils étaient réduits à la condition des bêtes. Dès que la conscien*e s'éveille en eux avec l'intelligence, ils sont des êtres sociaux, et leur association est fondée sur des bases matérielles et morales à la fois : le besoin de conservation, le désir de connaître, le sentiment du juste, l'amour des semblables. Il s’en suit que les lois qui à l’origine ne sont qu'à l'éat de faits, d’usages et de rites religieux, ne sont pas seulement le résultat d'intérêts, de craintes et de nécessités, comme l'ont cru Épicure, Hobbes, Machiavel et Sninoza, mais aussi le résultat d’un besoin d'ordre et de raison. La loi pénale, pour Vico, ne s’explique pas æulement par le besoin de défense sociale, et par le désir de châtier des fautes: elle es: la manifestation extérieure du remords causé par la faute, et ne se justifie que si elle est en relation étroite avec la conscience morale. Mais la loi étant toute sociale, elle ne peut punir que ce qui est nuisible à la société. La loi civile de mème repose sur les trois principes dont la garantie est nécessaire à l’homme en socié.é : la liberté, la propriété, la sécurité. Ces principes dominent les intérêts et les passions individuels; s'ils ne sont pas respectés, il y a trouble civil. Le développement de ces droits correspond à autant de phases dans la vie collective des nations. A Rome on commence pour les protéger par créer les privilèges patriciens, et l’on aboutit à l'égalité de tous les citoyens. Enfin Vico fait cete remarque lrës profonde : si la coutume qui, dans les sociétés primitives, dérive du ru naturel des forces sociales se modifie avec elles, une fois que les lois sont écrites, elles deviennen: extérieures à la société et agissent souvent sur elle d’une façon oppressive qui engendre des troubles et des révolutions *. La coutume est une loi, dit-il, la loi est un tyran *

les idées que Vico avait conçues par l'examen de l’évolution juridique, il les transporte dans l’évolution générale des peuples et c'est leur développement politique et social tout entier qu’il met en rappor: avec leur état intellectuel, moral et religieux. Voici comment, dans la Scienza Nuova, il se représente ce développement.

Il pose en principe et le libre arbitre de l’homme et la Providence divine, et il nous mcntre celle-ci établissant seulement le cadre dans lequel s’exercera ce libre arbitre. Il nie le hasard, puisque les mêmes

. Vico corrige l’idée qu'il avait tout d'abord exprimée dans un opusule intitulé Essai d'un système de jurisprudence dans lequel le droit civil des Fomains sera expliqué par les révolutions de leur gouvernement, où, de mêmr que dans son De antiquissima etc. il attribue la sagesse du droit romain au énie de ses juristes, au lieu de l'attribuer à la sagesse instinctive des hommes

Ainsi développement historique du droit, mais né des besoins naturels os et moraux des hommes.

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