D'après Dion Cassius. Sc. N. V
faits en histoire produisent les mêmes résultats, et la fatalité, puisque les hommes veulent et choisissent ce qu'ils font. Il répète sans cesse que les hommes ont fait le nronde social, mais conformément aux vuvs d'une sagesse supérieure et conformément à leur nature. Ainsi donc, malgré ce qu'il croit donner à la liberté, c'est l'action presque nécessaire de cette nature de l’homme et de la nature des choses que nous voyons en action dans le système de Vico. De mème que Montesquieu fait dériver les lois de la nature des choses, Vico nous dit que la neture-des-shoses dérive des circonstances où elles naissent, et que les mêmes choses se produisent quand les circonstances restent les mêmes. Aussi ne juge-t-il pas nécessaire, pour faire une théorie de l'histoire, d'envisager tous les différents peuples et l’action qu il: ont , pu exercer les uns sur les autres. L'homme est partout identique à lui-même, toutes les sociétés, sauf quelques anomalies (Carthage, Capoue et Nümance) passent par les mèmes phases, et Vico considère les accidents de climats et de conformation des lieux comme secondaires pour le but qu'il poursuit : l'étude des lois les plus générales de l'évolution humaine '. Il a eu essentiellement sous les yeux Rome; mais il a songé à l'humanité en général, et on ne peut s’empècher :le se demander si en posant son principe de la nature commune des nations, il n’a pas eu pour but d'échapper à l'obligation de tenir compte du peuple juif dans ses observations, et de se placer à un point de vue purement humain *.
Pour Vico, les formes sociales et politiques d'enicéndiéait les uns les autres dans une succession identique. Elles se détruisent, quand elles ont été réalisées, pour se reproduire de nouveau à un degré de c'vihsation plus élevé et avec des caractères extérieurs différents. Voici la série de ces formes : à l’origine les hommes encore sauvages et sans lois trouvent la source de tous leurs développements ultérieurs dans trois principes : dans l’idé: de la divinité qui leur est inspirér par la terreur des phénomènes physiques, dans le mariage qui maitrise leurs passions, dans le: respect des morts *. Les premiers hommes qui vivent en famille dans les cavernes des montagnes forment ies premiers groupes patriarcaux. C’est l'âge des Dieux, l’âge théocratique. Les habitants des plaines qui vivaient en promiscuité, se mettent à leur service, forment des clientèles. deviennent des vassaux. De là un
1. Ce nest pas qu'il nie l'influence des climats. Il admet (V. 3) que :a barbarie de certains peuples de l’Afrique et de l'Asie vient de ce que la nature y favorise peu l'espèce humaine, et qu'au contraire un heureux climat : développé au Japon une civilisation militaire analogue à celle des Romains, mais relenue dans l’âge héroïque par une relision terrifiante.
2. Ïl admet en effet que l’histoire du peuple hébreu, histoire non de géants comme les autres, mais d'hommes normaux. échappe aux règles ordinaires. et a été dirigée par Dieu dans des voies spéciales.
3. Vico donne à ces trois principes une expression théologique ct une expression humaine : d'un côté. existence de la Providence divine, nécessité de modérer les passions, immortalité de l'âme: de l'autre. universalité des religions. des mariages. du culte des morts Parallélisme de la pensée et du fait. TI appelle les sépultures frdera generis humani, devançant ainsi la pensée de Fustel de Coulanges dans la Cité antique.
résime aristocratique, l’âge des Héros. Dans cette société arislocra- ‘tique, ia féodalité s'organise sur le principe du cens payé par les vassaux. Les héros s’associèrent pour résister aux révoltes de leurs vassaux e: formèrent des corps politiques dont le chef était un ro”. Mais cette monarchie primitive, celle des temps homériques et de la Rome des rois est en réalité une monarchie aristocratique, où le pouvoir des rois ne se fait sentir que dans la guerre, et où il est détruit par les révoltes des autres chefs de famille quand il devient tyrannique, comme il arrive à Rome, avec Brutus, et dans les cités grecmues. Au bout d’un certain temps, les clients se révoltent contre le ‘vstème censitaire et la lutte pour l’égalilé engendre un régime démo- “afique. C’est l'âçe humain qui commence, l'âge des lois, des cités, des gouvernements définis, l’âge de la raison’. La nécessité de fixer lrs droits de tous et d'assurer la sécurité universelle transforme la démocratie en monarchie”. À chacune de ces périodes correspond la recherche de biens particuliers. L’humanité recherche d’abord le néc:ssaire, puis l’utile, puis le commode, puis le plaisir, puis le luxe; elle rasse par l’état de famille, l’état civil, l'aristocratie, la démocratie, la monarchie. Mais le goût du plaisir et du luxe engendre la dissolution et la mollesse. La société politique tombe dans l’anarchie e‘ alors re. commence le mème processus. Après la ruine de l'empire romain est venue une époque barbare et théocratique, puis l'aristocratie féodal, puis Ja démocralie du tiers état urbain, puis la monarchie. Très "ngénieusement Vico rapproche la formalion des langues modernes de celle du grec et du latin, les armoiries des hiéroglyphes, la renaissance du droit d'aide et les duels judiciaires, le rôle prédominant de la religion au début du Moyen-Age et celui qu'elle avait dans Îles sociétés primitives.
On s’est demandé si Vico conciliait cette doctrine du cycle fatal des formes sociales avec une conceplion générale du progrès. Bien que malheureuseenent il ait très insuffisamment sur ce point expliqué sa pensée, l'affirmative me paraît résulter du fait seul qu'il considère l’humanité comme destinée à réaliser l'idée divine d’une manière de plus en plus parfaite. L'humanité s'élève vers Dieu par une marche cireulaire, mais en spirale *.
Est-il nécessaire de faire observer Lout ce qu'il y a de fécond et de profond dans ces vues? A la succession des formes politiques admises par les philosophes grecs, monarchie, aristocratie, démocratie, il en substitue une autre : patriarcat, arislocratie, démocratie, monarchie, qui peut au premier abord paraître uniquement inspirée par l’histoire de Rome, mais qui correspond bien aux grandes transformations de
1. Vico adopte la division de l’histoire qu'Hérodote attribue aux Érsryp- Uüens : Dieux, Héros, Hommes.
2. Toutes les nations vont & reposer dans la monarchie (IV, 5. 55»).
3. Michelet, préface de l'Histoire Romaine, p. 8. prétend que Vico n’a vu dans l'histoire qu'une rotation éternelle. « Il ne vit point, ou du moins ne dit pas que, si l’humanité marche en cercle, les cercles vont toujours s'agrandissant. »
100 LIVRE i. —— LES DÉBUTS
l’ordre social ‘. Il est permis de se demander si nous n'assistons pas en ce moment moins à une transformation de la monarchie en démocratie qu à une dissolution du régime monarchique qui nous prépare un retour de l'âge barbare.
Mais ce qu'il y a peut- -être de plus remarquable dans la théorie de Vico, c’est la manière dont il a conçu l’âge divin et l’âge héroïque. Les dieux et les héros de ces deux âges ne sont pas pour lui des individus. Nul n'est moins évhémériste que lui. Ce sont des symboles de toute une période du déveioppement collectif de l’humanité, car pour Vico c'est toujours l'humanité en tant que collectivité qui se forme -ellemême. Hermès représente les premiers arts, Hercule les premières expéditions, Homère les mœurs de l’âge héroïque *, etc. Et, bien qu'il ait manié les étymologies avec une maladresse toute naturelle, c’était Ître très en avance sur son temps que de comprendre que |? histoire des temps dits fabuleux se trouvait cachée dans le langage et dans les mythes. Ïl n’a garde de considérer les dieux païens comme des démons ou comme des représentations imparfaites du vrai Dieu. Il y voit les symboles, les idées des premiers hommes sur la nature et la société, et il pense que la première notion de la divinité est venue aux hommes par le spectacle des phénomènes almosphériques. Il admet la vérité de la parole de Stace : « primus in orbe deos fecit timor ».
Dans tous les domaines Vico montre ce sens profond de l’évolution historique. Il montre le langage se formant peu à peu, consistant d’abord en signes, puis en cris monosyllabiques, puis en mots, puis en phrases, et l'écriture à son tour naissant de la simplification des signes représentatifs des objets.
Vico a conçu le premier une idée cohérente et dans ses grandes lignes vraie de la manière dont l'humanité a passé de l’animalité'à la civilisation, de la vie des sens à la vie de l’esprit, du rôle que la religion et la force héroïque ont joué dans les sociétés barbares. Nous l'admirerions encore plus si nous avions le temps d'étudier les idées de détail dont son œuvre est remplie.
L'importance qu'il a donnée dans le développement des sociétés primitives aux idées religieuses, au mariage et aux rites funéraires fait de lui un précurseur de Sumner Maine et de Fustel de Coulanges. Tout son second livre sur la sagesse poélique est une peinture de la société primitive qui fourmille d'observations fines et pénétrantes. Ses idées sur l’ancienne Rome sont des plus remarquables. Non seulement il a devancé Beaufort et Niebuhr dans leurs vues les plus hardies sur le caractère légendaire des premiers siècles de l’histoire romaine, mais tandis que Beaufort se contentera de manifester un scepticisme tout négatif,
1. Voir dans Strodtmann, Henri Heine, un passage d'Enfantin sur Louis XV, père de la dérmocralie.
2. D'ailleurs pour Vico la démocratie et la monarchie sont deux phénomènes associés et concomilants, vue irès profonde.
3. Voyez dans Michelet, préface de l'Hist. Rom., p. 5-6, ce qu'il dit sur E: théorie des héros dans Vico et la place qu'il laisse aux grands hommes, non supprimés mais ramonés à l'humanité.
Vico cherche à retrouver la vérité historique cachée sous les fables et il arrive à soutenir des idées identiques à celles de Mommsen, sur l’origine des gentes, sur l'identité d’origine des plébéiens et des patriciens, sur le caractère aristocratique du gouvernement de la République pendant les premiers siècles, sur les heureux résultats pour la grandeur romaine de la lutte entre patriciens et plébéiens. Il a repoussé l'idée que la loi des XII Tables fût une copie des lois grecques et y a vu au contraire un recueil de traditions juridiques romaines.
Dans son IIF° livre sur le véritable Homère, il nie résolument la personnalité d'Homère et, devançant les travaux de Wolf il voit dans l'Iliade et l'Odyssée un-recueil des traditions poétiques de l’âge héroïque de la Grèce. On est récemment revenu à des idées beaucoup moins radicales que celles de Wolf sur le caractère impersonnel et sur la haute antiquité des poèmes homériques. Mais on est d'accord avec Vico pour admettre deux Homère, celui de l’Iliade et celui de l’Odyssée, et pour admettre aussi que les poèmes homériques, surtout l’Iliade, sont loin d’avoir l’unité d’une œuvre sortie du cerveau d’un poète unique '. Ce qui est remarquable dans ces idées de Vico, c’est qu'elles n’ont pas le caractère de fantaisies divinatoires, d’'hypothèses jetées au hasard et qui par hasard ont été reprises par la science. Non; elles sont nées d’une conception très arrêtée et générale sur la nature des traditions primitives, sur les phases nécessaires de l’évolution des peuples. Ses idées de détail ne sont que des cas particuliers — établis sur des textes de lois, d’historiens ou de poètes — d’une théorie d’ensemble. Aussi son idée aujourd’hui acceptée sur la loi des XIT tables est fondée sur le rapport de ces lois avec l’état de civilisation de Rome et le désaccord de cet état avec celui des Grecs.
Le livre IV, où l'évolution de toute l’histoire est résumée dans la triade que j'ai citée (trois âges divin, héroïque et humain retrouvés partout), est évidemment une systématisation un peu factice de toute l'histoire, mais n’en est pas moins très ingénieuse.
Vico termine son ouvrage par des actions de grâce rendues à la Providence et l’affirmation que tout ce que le monde contient de bonheur et de vertu est dù à la religion; mais au lieu de tourner ses espérances, comme Platon, vérs üné République idéale où les sages gouverneront, ou comme saint Augustin, vers un millénium auquel l’humanité marche à travers les catastrophes, son optimisme salue dans l’histoire entière de l'humanité, dont il nense avoir retrouvé les lois, la Répub'ique divine décrétée par la Providence :
«a Nous trouverons expliquée dans ce livre, non plus l’histoire particulière des lois et des faits des Romains et des Grecs, maïs l'histoire idéale des lois éternelles, que suivent toutes les nations et qu'elles suivraicnt toujours, quand même des mondes infinis naïîtraient successivement de toute éternité. A travers la diversité des formes extérieures, nous saisirons l’identité de substance
1. Michelet dans la préface de l'Hist. romaine, p. 4-5, a montré combien Vico avait preæmenti de résultats de la science moderne : les idées de Wolf. Creurer. Gans, Niebuhr. « Tous ces géants de la critique tiennent déjà, et À l’aise, dans ce petit pandemonium de la Scienza Nuova. »
de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous refuser à cet ouvrage ce titre orgueilleux peut-être de Science Nouvelle. Il y a droit par son sujet : la nature commune des nations, sujet vraiment universel dont l’idée embrasse toute science digne de ce nom. »
Pour Vico, comme pour Hegel, le réel et le rationnel ne font qu'un et il identifie si bien le divin et l’humain qu'on peut faire abstraction du divin dans ce qu'il dit de l'humain.
Nous avons à nous demander maintenant comment Michelet a compris Vico et quel profit il a tiré de cette étude.
Quinet, dans son Introduction à la Philosophie de l'histoire de l'Humanité, a mis en parallèle Vico et Herder et il a prétendu analyser en deux pages le système de Vico. Quinet n’a vu dans Vico que son système métaphysique et sembie n'avoir pas saisi tout ce qu'il nous apprend sur l’évolution réelle de l'humanité, tant il a été frappé de sa théorie des idées qui, nous l’avons vu, peut très bien être séparée dun tableau des révolutions politiques :
« Frappé, dit Quinet, du principe de la nature identique des nations. Vico a rassemblé les phénomènes qui sont communs à chacune d'elles, dans Îles diverses périodes de la durée, et, Îleur ôtant la couleur et l'individualité, il a composé de leur ensemble une histoire abstraite, une forme idéale qui tient de tous les temps. < reproduit chez tous les peuples sans en ‘rappeler spécialement aucun. Ce qui nous apparaît de la succession des nations. ce n'est que l'expression du rapport di monde avec cette indestructible cité... C'est dans le système du monde intelligible, partout identique à lui-même en son essence, que reposænt des idées qui donnent aux nations leurs formes et leur mode d'existence. Livrés tout au présent, les peuples et les civilisations s'agitent..… mais les idées mères restent immuables dans un inaltérable repos. »
Quinet avait besoin dé simplifier ainsi Ja pensée de Vico afin de mettre en opposition celle de Herder pour qui l'humanité se développe an sein de [a nature comme une fleur. Mais s’il y a dans Viro ce qu'y voit Quinet, ce fonds de platonisme qui annonce Schelling, ce n’est que l'enveloppe philosophique d’un système de l’histoire très concret, où le relatif et le contingent non seulement ont leur place, mais la première. Quinet n'a oublié qu'une chose dans Vico : l’humanité créant elle-même le monde civil à travers les périnéties des trois âges Quinet a connu Vico par Michelet, quand Michelet n’en avait encore étudié et traduit que le premier livre, et il a écrit ses pages sur Vico avant de connaître le Discours de Michelet, Vie et Système de Vico, qui ne date que de novembre 1826. À ce moment, Quinet n’était plus à Paris. On ne peut s'étonner de la différence de leurs points de vue.
Michelet ne méconnaît pas la place faite par Vico à la Providence. Il nous dit bien que pour Vico cette Providence soutient et dirige la République de l'Univers et fait concourir à ses fins même les passions et les actions des hommes qui paraissent devoir lui être le plus contraires, mais il n’insiste pas sur celle ronception religieuse et il laisse enfièrement de côté les idées métaphvsiques de Vico, ces idées que nous avons lâché d’analvser dans leurs rapports avec ses vues historiques.
Celle analvse de Vico par Michalel est faite avec un soin admirable,
YICO. —— LA SCIENZA NUOVA 103
et le seul reproche qu'on puisse lui adresser est d’avoir donné au syslème de Vico une lucidité et une.cohésion qu'il ne possède pas à un aussi haut degré. Toutefois il ne m'a pas été possible de discerner un seul point où il ait altéré la pensée de Vico. Il insiste seulement, comme il avait le droit de I faire, sur la partie la plus originale et aussi la plus solide du système, sur la conception de l’âge poétique et de l’âge héroïque. Quelque fantaisie qu'il y ait dans les imaginations de Vico sur les premiers hommes, ces géants qui, à moitié civilisés une première fois. reprennent après le déluge la taille gigantesque et la vie sauvage des hommes antédiluviens, c’est une vue profonde que la conception d’une époque poétique et divine de l’humanité où tout est imagination, sensibilité et sentiment, où le langage n'est que l'expression de choses, de faits et d'actes, où les dieux et les héros personnifient des groupes entiers d'actes, de sentiments ou d'hommes, où se manifeste une vérité poétique, plus vraie que le vrai réel, car nul héros réel ne remplit le caractère héroïque d’un Hercule ou d’un Achille, où enfin l'humanité s'élève peu à peu de la vie des sens à celle de l'intelligence, de la poésie à la prose par un travail d’abstraction et de généralisation. Ce n’est que dans l’âge humain que la philosophie est possible. +
Je ne veux pas refaire d’après Michelet l'analyse de la Scienza Nuova, dont j'ai déjà donné les grandes lignes. Il suffit à mon propos d'insister sur ce fait que Michelet met à peu près exclusivement en D nous dit des progrès de la société humaine, produits-par- ion. naturelle des circonstances et par l'effort spontané, irrésistible et collectif de la nature humaine. En procédant ainsi il a certainement retenu de la pensée de Vico ce qui, seul, a une valeur durable aux yeux des historiens, mais Vico saurait certainement trouvé qu'il donnait une importance disproportionnée à une partie de la Scienza Nuova, et faisait passer au second plan ce qui, pour Vico, était certainement au premier, sa conception platonicienne et chrétienne, métaphysique et religieuse, de la formation et du gouvernement du monde par les idées et la Providence divines.
Qu'est-ce, maïntenant, que Michelet a retenu et gardé de Vico dans sa propre pensée |
Dabord la méthode : Michelet comme Vico tiendra beaucoup à la :
méthode. Viro accepte avec Descartes de faire de l'individu le point de. départ et la règle du vrai, mais reproche à Descartes de s’enfermer dans le sens individuel et la méthode géométrique, de mépriser la poésie, l'histoire et l’éloquence, de dédaigner le sens commun, de ne pas comrrendre que la méthode doit se diversifier selon la nature des objets, et qu'enfin Île critérium du vrai réel au milieu de Ja mobilité des choses contingentes est précisément le sens commun, le jugement irréfléchi d'une masse d'hommes, d’un peuple. de l’humanité. Michelet aussi considérera-qua la vraie méthode historique et philosophique consiste à ne pas <inder la réalité. mais à l’embrasser dans son intégralité complexe, et, pour la connaitre, à employer non seulement le raisonnement et la critique. mais aussi l'intuition et l'instinct. Il le dit dans le Peuple, quand il insiste sur l'aptitude spéciale du peuple et de
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l'homme de génie, qui a le don des simples, à saisir certains côtés du vrai et justement les plus élevés. Il le dit encore en 1854 dans des notes critiques sur Ausonio Franchi' que j'ai récemment publiées : « Le sentiment ou l'instinct n’est que la raison en germe; c’est la raison même. On ne peut dire que la raison instinctive doit toujours être su-
bordonnée à la raison réfléchie. L'instinct. est la matrice où tout doit
couver d'abord ». Pour Michelet comme pour Vico la science est avant tout l'intelligence de la vie collective.
Quand, à l'École Normale, il entreprendra d'enseigner simulltanément l’histoire et la philosophie, il se considère comme appliquant l'idée de Vico sur l'alliance de la philosophie et de la philologie.
« J'éprouvais, dit-il, le besoin de dnues à l’histoire une base encyclopédique. J'étais loin de sentir encore la force de ce mot de Vico : « L'homme ne sait que ce qu'il fait ». Toutefois je l’entrevoyais dans la simultanéité de mes deux enseignements. J'enscignais que l’histoire et la philoséphie sont une même chose. Comment ? Je le cherchais encore. »
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Si de la méthode nous passons anx doctrines, nous voyons que Michelet admet et admettra toujours dans une très large mesure, comme Vico, l’idée de la Providence, d'un gouvernement du monde par une idée supérieure dont l’humanité prend de plus en plgs conscience. Comme Vico, Michelet croit que c’est par ses propres efforts, par la vertu de sa volonté, de son intelligence, de ses sentiments profonds que l'humanité se forge ses Dieux, ses héros, ses lois et ses gouvernements; mais tandis que Vico se croit un fils docile de l’Église, et affirme sa foi dans la vérité chrétienne, — bien que nulle part dans son système du monde on ne voie quel rôle y joue la Rédemption, — Michelet fait de bonne heure rentrer le christianisme dans la série des religions créées par l’homme: et le regarde éomme un degré dans l'ascension de l'humanité vers une vérité divine sunérieure. Vico, pour Michelet, se fait illusion en se croyant chrétien. I est plus que chrétien et je pense que Michelet a ici parfaitement raison. Comme pour Vico d'’ailleurs, l’idée religieuse domine pour Michelet toute l’histoire humaine, et comme pôur Vico cette idée religieuse prend la forme d'une 1dée juridique : c'est une cité qu'il s’agit de fonder, une cité de justice. Vico l’appellera le gouvernement civil de la Providence, et Michelet la justice tout court.
Quand Michelet montrera dans son Introduction à l'Histoire Universelle, la lutte de Ja liberté humaine contre les fatalités de la nature, quand il écrira la préface de la Révolution Française, la Bible de l'Iumanité ou la Sorcière, à beaucoup d’égards il sera un disciple de Vico. Nous montrerons sur quels points il se sépare de lui et même est parfois plus chrélien que lui.
Michelet sera encore un disciple de Vico quand il se mettra à recueillir avec ardeur les traditions poétiques de l'humanité, se passion-
r. La religione del Sec. XIX — et le journal La Ragione. — Franchi veut la subordination du sentiment à la raison.
F- Original from tized PRO gle UNIVERSITY OF MICHIGAN
nera pour la poésie populaire, et dans ses Origines du droit reconstituera toute l’histoire primitive de nos sociétés et esquissera toute une sociologie d’après les formules du droit primitif '.
Si j'ai tant insisté sur les doctrines de Vico, c'est qu'on en retrouvera la trace dans l’œuvre tout entière de Michelet; c’est qu'il y avait entre leurs deux esprits une parenté qui préparait Michelet à l’adopter comme un maître, une harmonie préétablie entre leurs idées; c’est qu'enfin on ne peut apprécier la valeur des conceptions de Michelet en fait de philosophie de l’histoire, si l’on ne connaît la place de Vico parmi les philosophes de l’histoire. Michelet lui reste fidèle jusqu’au bout. En 1871 il le place encore à côté de Virgile parmi ses éducateurs.
Le Vico de Michelet produisit une vive impression sur les esprits distingués de l’époque. C'était une révélation. J'ai déjà signalé la lettre de Jouffroy. M. dé Barante écrivait à Michelet :
« Je n'avais pas attendu d’avoir reçu votre aimable présnt pour lire cette ahalvse Si largement et si clairement écrite d’un livre merveilleux comme signe de génie et qui & trouve en avant de plus d’un siècle sur la philosophie de son t‘mps... Après tant de grands écrivains, après tant de scènes histori ques qui nous ont préoccupés et inetruits, à peine notre génération comprenuelle l'histoire d’ume façon aussi grande ect aussi vraie que Vico. Il ne pouvait, Monsieur, trouver un plus digne interprète. Vous l'avez reproduit pere que rien ne vous échappait. » (22 juillet 1827) |
Quinet accueillait avec enthousiasme l’œuvre de son ami.
Et Michelet lui répondait en le remerciant de son Introduction à la philosophie de l'histoire de l'humanité où Quinet avait exposé dans un langage d’une magnificence grandiloquente et vague les idées de Herder et Îles siennes propres sur l’action de Dieu dans l’humanité.
Quand on comparè les œuvres de début de Quinet et de Michelet ?, on découvre dès l’abord le motif pour lequel Michelet a eu de tout temps sur le public une prise que Quinet ne possédera jamais. Sainte-Beuve aimait à répéter sur Quinet un mot cruel jusqu'à l'injustice : « Il était de ces esprits à ani Dieu a dit à leur naissance : Tu ne te débrouilleras jamais ». Cela ne définit pas bien l’infirmité propre au talent de Quinet. T1 n’était pas confus ni embrouillé, maïs il voyait trop grand; il avait hérité du classicisme français l'habitude d’exprimer les idées par les termes les plus généraux. Quand ce procédé de style s’appliquait à des idées telles que celles de la philosophie allemande ou
1. On verra reparaître aussi dans ce livre les préoccupations qui avaient donné à Michelet en 1815 l’idée de rechercher le caractère des peuples dans leur langue, idée qui était une sorte d'anticipation des théories de Vico qu'il! ignorait encore.
Michelet emprunta aussi À Vico son goût pour le symbolisme historique. a ronviction que Ja réalité de l'histoire. son sens profond, « force créatrice est dans les masses anonvmes. dans le peuple. Son Histoire Romaïne montre trèe nettement une tendance à suhordonner les individus, même les grands hommes. aux masses.
1. La Préfsce de Michelet aux œuvres de Vico et celle de Quinet aux œuvres de Herder, l'Introduction à la Philosonhie d> l'Histoire de Quinet et l’Introduction à l'Histoire Universelle de Michelet.
à des idées mystiques, leur sens s’évaporait dans la généralité des termes qui les exprimaient. Et cette habitude de donner à ses pensées le plus de grandeur, d’élévation et de généralité possible a fait que Quinet a été d'ordinaire peu ou mal compris. On n’a saisi la valeur dé ses prophéties politiques que quand elles ont été réalisées '. On lui a prêté souvent des opinions qu'il n'avait pas”. On n'a reconnu son mérite comme éducateur de la démocratie que quand les réformes qu'il demandaïit ont été accomplies par des gens qui ne l’avaient pas tous lu. Michelet, au contraire, pouvait avoir des idées ou vagues, ot fausses, ou fantaisistes, il leur donnait par l’expression une telle couleur, un tel relief qu'elles avaient toujours au moins cette vérité d'être vivantes. Elles agissaient sur les esprits qui se sentaient animés par elles à l’action. Quinet a souvent une solidité de pensée et de science supérieure à Michelet, mais son expression a des contours moins nets, si bien que la pensée de Michelet se grave mieux dans Île cerveau du lecteur ou de l'auditeur. C’est là, dans cette puissance de vie, si forte en Michelet, mais qui manque à Quinet, c'est là qu'il faut chercher l’explication. Quinet a une réputation inférieure à son mérite tandis que Michelet a été admiré peut-être au-delà de sa valeur. 1. Par ex. ses prophéties sur la Prusse.
2. Par ex. dans sa Révolulion Religieuse au XIX® siècle où l'on a vu un appel à la persécution.