CHAPITRE IX
Premières publications historiques destinées à l’enseignement
Pendant trois années, Michelet traduisit et repensa Vico, prenant conscience par ce travail de ses propres idées de méthode et de philosophie historique, lesquelles, une fois formulées grâce à Vico, allaient être la substance même de sa pensée’. En même temps, il composait des ouvrages de portée moins haute, où il condensait une partie de son expérience de professeur, et qui, par surcroît, devaient procurer quelques ressources supplémentaires à son jeune ménage. A cette époque en effet (et jusqu'au second Empire) les ouvrages classiques adoptés par le Conseil royal de l’Instruction publique se trouvaient investis d’une espèce de monopole; imposés, pour ainsi dire, aux établissements d'enseignement, ils étaient la source d’un revenu assuré. Mais Jéjà dans ces ouvrages où Michelet regrettait d’avoir dû se borner à l'histoire politique telle qu’elle pouvait être présentée aux élèves, il avait donné la sensation de sa supériorité et fait pressentir le grand historien qui allait naître. Non seulement en effet dans le Précis d'histoire moderne, mais même dans les Tableaux synchroniques on sent que l’on a affaire à un esprit généralisateur et évocateur pour qui la philosophie est l'explication de la vie.
En même temps qu'il rédigeait ses manuels, il écrivait son Discours pour la distribution des prix de Sainte-Barhe du 17 août 1825, où il exprimait sa doctrine pédagogique dans un langage admirable. Il est nécessaire de revenir à ce discours, car il est vraiment la préface de sa carrière, de son œuvre, de son enseignement. Le disciple de Vico y est déjà tout entier, bien qu'alors il commencât à peine à l’étudier. Ce discours est consacré à l’Unité de la Science.
« Ta Science est un svetème sacré, dont on doit craindre de séparer les diverses parties. On ne doit point dire « les » Sciences, mais « la » Science. La conn'iscance des faits isolés est stérile et souvent funeste. Colle des faits liés
1. Ï songeait (Mon Journal, 1827. p.° 322).en même temps à écrire un livre intitulé Certum et verum, où il aurait repris l'idée de Vico sur les chows certaines {Michelet dit : la lettre) et la Vérité Michelet dit : l'esprit). I] aurait rherché partout ce qui constitue en jurisprudence, religion. philosophie, art, la distinction de la lettre et de l'esprit, de L'éphémère et du permanent: d'aorès Ini la Religion précède Ja jurisprudence précisément parce que fa Religion appartient au monde des formes. drs concentions instinctives poétimurs et enfantines de l'humanité: la jurisprudence est tout esprit et est faite de vérités permanentes qne l'himmanité a trouvées et créées par ses efforts. Michelet écrit qu'il ponrtait parcourir la enite de toutes les réformre et qu'on démontrerait celle vérité paradoxale... que la loi est plus divine que la religion,
sælon leurs véritables rapports est toute lumière, toute morale, toute religion. Les langues, la littérature et l’histoire, la physique, les mathématiques et Îa philosophie... forment un système dont notre faiblesse considère successive-
. ment les diverses parties. »
Michelet s'attache à montrer l'unité de l’enseignement classique.
Nous devons, avec Pascal, considérer l’humanité comme un seul homme qui apprend continuellement. La pensée commune du genre humain formée d’une chaîne immense de découvertes et de bienfaits, en constitue l'identité. Le but de J’éducation doit être de recueillir cette expérience totale et, après avoir enseigné par l’histoire ce que les hommes ont pensé, d'enseigner par la philosophie comment l'homme pense, et d’enseigner à penser. |
L'histoire ne peut être séparée de l'étude des langues. Celle-ci conserve Ja vie active de nos pères; la filiation des langues représente la vie intellectuelle dans ce qu’elle a eu de plus populaire. C’est par là qu’il faut commencer pour s’élever ensuite à l’étude des lois de la nature, des mathématiques et de la philosophie.
Les actions de l’histoire, les signes du langage ne sont que des expressions diverses de la pensée humaine. Les changements des mœurs et les vicissitudes de la politique sont représentés dans la continuelle mobilité du langage. En étudiant Cicéron, Sénèque, Pline, on retrouve dans leur style les altérations de la constitution et des mœurs publiques.
Les monuments littéraires sont en même temps des monuments historiques et Aristophane est le commentaire nécessaire de Thucydide. La pensée est ue. Ne séparens pas des actions les pensées qui en sont les signes correspondants. La marche à suivre est nécessairement Îl’ordre chronologique. Si nous nous isolions du monde antique dont nous sommes les fils, nous ferions du monde moderne une énigme incompréhensible. La Grèce c'est l’enfance avec l'imagination vive, l’amour du merveilleux et du beau; Rome cherche l’utile et passe de l'enthousiasme des arts à la législation et à la politique. Puis fatiguée, devenue raisonneuse, l’humanité subit les épreuves du Moven-Age. A chaque âge correspond un progrès de l’espèce: et en suivant ces étapes dans notre enseignement, nous suivons les étapes que Dieu a prescrite: pour l'éducation de l’humanité.
. Nous recueillons cette science du passé, maïs en même temps, nous
devons exercer les facultés, la nuissance inventive de l’enfant. I] v a pour cela trois étapes à parcourir. D'abord le travail de la traduction, imitation inventive qui identifie le jeune homme avec les grands esprits du passé, l’exerce à penser avec eux, à analyser leurs idées, à se pénétrer de leur stvle et à les interpréter. Il est disciple sans cesser d’être lui. Puis il pasce au travail de la compasition et, en formant le stvle, on forme l’hamme même, à la condition de ne nas exercer le style à vide, mais en cherchant dans l’histoire la matière de l’éloquence. Rien
n'est beau que le vrai.
La philosophie couronne les études, mais elle doit aussi les avoir
accompagnées; elle doit déjà avoir eu sa place dans l'histoire, les langues et la littérature. L'étude des langues est une logique anticipée. Mais à cette philosophie fragmentaire et analytique, dispersée dans les études particulières, s'ajoute celle qui cultive la noble faculté de généraliser, qui rattache toutes les études à celle de l’homme, dont elle analyse toutes les facultés. Elle enseigne enfin à l’homme à ne pas s’enivrer de sa puissance intellectuelle et à placer bien au-dessus la culture de la volonté qui seule constitue le vrai « moi ».
Quand le jeune homme se connaît lui-même, il apprend quels sont les rapports qu'il soutient avec le reste de l'Univers. Il connaît ke monde naturel d’une part, le monde social de l’autre, la nature et la société auxquelles il est uni par des liens matériels et des liens moraux, et dans l’unité de l'intention divine qui a créé, selon le mot de Marc- Aurèle, « la cité auguste de la Providence », il découvre l'unité de la science comme celle du monde.
J'ai tenu à repasser, dans leur ordre, les idées contenues dans les premières pages que Michelet ait publiées. Elles sont le programme de sa vie. Elles ont en méme temps une haute portée pédagogique. Jamais on n’a mieux indiqué le caractère organique que doit avoir l'enseignement, bien différent du caractère grossièrement encyclopédique qu’il a pris de nos jours par le désir d'y faire entrer pêle-mèle des notions de tout, de faire du cerveau non un gymnase pour les facultés, mais un magasin, et un magasin mal rangé.
Michelet a indiqué aussi l'importance capitale de l'étude des langues anciennes et de l’union de cette étude avec celle de l’histoire. H a compris admirablement l’importance, essentielle pour le développement de l'esprit, des exercices de traduction et de composilion, relégués aujourd’hui au second plan, sinon abandonnés. Les langues vivantes, dont il ne parle pas, auraient pu prendre place dans son programme, car elles font nécessairement partie de l’étude de l'esprit humain, à condition qu'on ne les étudie pas, comme on tend à le faire aujourd'hui dans les classes, selon la méthode Berlitz, uniquement en vue de l’usage des commis-voyageurs, mais pour y trouver un moyen de pénétrer vraiment le génie des peuples et des manières de penser différentes des nôtres. Enfin, dans la philosophie, Michelet se garde de donner une place importante à la mélaphysique et à la théodicée. Conclusion qui couronne tout le système des études, la philosophie commence par ètre une élude de la logique, puis on passe à la psychologie, à la morale individuelle, à la morale sociale, pour arriver, par la double contemplation de l'univers matériel et de la société, à la conception d’une synthèse suprême qui est Dieu.
Le jeune professeur qui. à vingt-sept ans, au commencement du ux* siècle, se traçait ce programme pédagogique faisait preuve d’une force d’esprit peu commune. On comprend que Benjamin Constant, en lisant ce Discours, ait saisi avec empressement cette occasion d'entrer en relations avec lui en lui offrant son ouvrage sur la religion; qu’Abel Rémusat, dans une lettre du 30 septembre, lui ait demandé « l'avantage
de connaître personnellement l’homme éclairé qui sait si bien répandre et faire goûter l'instruction »; que Du Rozoir, dans une lettre du 9 octobre ait admiré « l’heureuse alliance de la clarté du style et de la profondeur de pensée »; que l’abbé Nicolle enfin, quand Michelet lui demanda de se faire remplacer, lui ait répondu : « Personne pour moi ne peut remplacer M. Michelet. » Mais on comprend aussi que la malicieuse cousine Célestine Lefebvre, tout en louant les idées, grandes, simples, philosophiques du Discours, exprimées brièvement et clairement, dans un style noble et digne du sujet, ait ajouté qu’on ne se serait jamais attendu à voir un tel discours sortir de la poussière d'un collège et que désormais des auditeurs plus avancés que ses jeunes élèves réclamaient ces dons précieux. « Employez-les disait-elle, à leur annoncer des vérités utiles. Quelle plus noble trace de vie pouvez-vous laisser sur la terre, plus honorable pour vous, et plus flatieuse pour ceux qui vous aiment? » Michelet était bien de l'avis de Célestine et il aspirait déjà à l'enseignement supérieur.
Il avait mème espéré un moment, dès 1821, être pris comme suppléant de M. Millon, professeur de philosophie à la Faculté des lettres. Mais on ke trouvait trop jeune. En attendant qu’une occasion sérieuse se présentât, il résolut de débuter par des livres modestes, scolaires. Il commença par ses Tableaux chronologiques. Il continua par un Précis d'Histoire Moderne. Il ne faisait en cela que s'associer à un travail collectif, entrepris par les professeurs d'histoire de Paris. Il vaut la peine de s'y arrèter, tar ces livres de Michelet marquent une date dans l'histoire de notre enseignement secondaire.
J'ai déjà rappelé que l’enseignement de l'histoire dans les collèges date de 1818 et eut pour initiateur Royer-Collard. Dès 1814 on avait ordonné que pendant les mois d’été les professeurs, après chaque classe du soir, consacreraient une demi-heure à parler à leurs élèves d’histoire et de géographie. Cette innovation, peu sérieusement appliquée, ne produisit aucun résultat. En 1818, Royer-Collard fit établir, dans tous les collèges royaux dont les ressources le permettaient, un professeur spécial qui devait faire dans chaque classe deux heures d’histoire par semaine. On ne réussit à en créer qu’à Paris et dans un petit nombre de collèses de grandes villes. M. Macé de Lépinay, dans une conférence sur Michelet, faile à Grenoble, le 10 mars 1880, racontait qu'il avait terminé ses études en 1833 sans avoir jamais eu un seul professeur d'histoire. La Restauration fut bientôt effrayée de l’action que pouvaient exercer sur des élèves déjà grands, des professeurs d’histoire animés d'idées libérales, surtout si le cours prenait un certain développement. Aussi Mgr Frayssinous, en 1822, réduisit-il les cours d'histoire aux classes de 5°, 4°, 3° et 2. On étudiait en %° l'histoire ancienne et grecque; en #° l’histoire romaine; en 3° l’histoire du moyen âge, en =* l'histoire moderne. Puis le règlement de septembre 1826 voulut réduire encore la part faite à l’histoire moderne et la faire enseigner à des enfauts encore plus incapables de la comprendre. On arrêta à la 3° l'enseignement de l'histoire et on le commença à la 6°. En 6°
on s'arrêtait à la mort d'Alexandre; en 5° on étudiait la fin de l'hiswire grecque et celle de Rome jusqu’au christianisme; en 4° l'Empire Romain et les royaumes barbares jusqu’à la mort de Charlemagne. Enjiu en 3° on étudiait les mille ans qui s’élendent de Ip mort de Charlemagne à 1789. En mème temps, de nombreuses circulaires prescrivaient de «ve boiner pour l’histoire à enseigner les faits principaux avec leur chronaingie, pour la géographie à la nomenclature des lieüx. La circulaire du #4 juillet 1820 ordonnait pour l’histoire moderne d'éviter tout commentaire. Ce n’est qu’en 1828, avec M. de Vatimesnil, que | enseignement de l’histone reprit son essor.
Les professeurs de Paris, si étranglés qu'ils fussent par ces programmes et ces circulaires, redoublaient d'efforts pour faire: porter à keur enseignement quelques fruits. Ils étaient peu nombreux, étaient tous des hommes d’une certaine valeur, sortis pour la plupart de l'École Normale, et vivaient entre eux en assez étroite harmonie. Ils se réunissaisnt fréquemment en des déjeuners où ils discutaient sur l'application ou la réforme des programmes .C'étaient en 1821, à Charlemagne, MM. Cayx et Bosmilon; à Louis-le-Grand, Du Rozoir et Rio; à Henri IV, Poirson et Des Micheis; à Saint-Louis, Dumont; à Bourbon, Ragon; à Stanislas, Chamut; à Sainte-Barbe, Michelet. Les écoliers n'avaient guère à leur disposition, à côté du Précis chronologique d'histoire de l'abbé Gaultier, que les ouvrages bien vieillis de Millet, en particulier ses Éléments d'histoire générale, ancienne et moderne, parus en 9 volumes de 1772 à 1783. Mais ces abrégés de Millet (sés cours au (Collège des Nôbles de Parme) étaient trop développés pour l’enseignement qu’on imposait aux collèges. D'ailleurs les professeurs tenaient à avoir leurs livres à eux, adoptés par le Conseil de l’Instruction publique et dont ils auraient les bénéfices. Par une sorte d'entente plusieurs d'entre eux se partagèrent la besogne et se mirent à composer des Tableaux chronologiques. Ce fut le Tableau chronologique de l'histoire ancienne par Poirson et Cayx de 1819; celui de l’Histoire romaine de Du Rozoir, qui composa aussi un Tableau chronologique et historique des rois de France; celui de l'Histoire du Moyen Age par Des Michels, de 1817; Boismilon y avait ajouté des tables synchroniques à l'usage des cours d'histoire ancienne et moderne. La tâche était, pour la période moderne, particulièrement difficile, et d'ailleurs les professeurs commençaient à trouver les tableaux bien secs et voulaient leur substituer des Précis. Ragon avait commencé à faire paraître en 1824 un Abrégé de l'histoire générule des Temps Modernes, qui devait avoir 3 volumes, pendant que Des Michels étendait son Tableau chronologique pour en faire un Manuel chronologique de l'Histoire du Moyen Age, (paru en 1825). Poirson publiait en 1825 et 1826 son Histoire romaine jusqu’à l’Empire; Du Rosoir, une Histoire ancienne en 1826. Michelet publia en 1825 un Tableau chronologique de l'Histoire Moderne, qu'il présenta à la fois comme une suite du Tableau chronologique de Des Michels et comme un complément de l'Histoire Moderne de Ragon, et il y ajouta en mai 1826 les
Tableuux synchroniques de l'Histoire Moderne de 1453 à 1648, destinés à la préparation du concours général de la classe de 2°, de mème que le Tableau chronologique. En effet toute l’histoire était divisée, pour le concours général, en questions, Il y en avait 116 pour l’histoire moderne. Au concours on demandait : 4° une des questions du programme, 2° un tableau synchronique de l’Europe pendant une ou plusieurs années choisies entre 1453 et 1648 ', 3° enfin le résumé d’un ensemble de faits sans s’astreindre au programme. C'est spécialement pour répondre à la seconde catégorie des questions du concours que Michelet avait publié ses Tableaux synchroniques.
Quelque modeste que fût l’objet auquel répondaient ce Tableau chronologique et ces Tableaux synoptiques et quelqu’aride qu’en fût l'aspect, ils frappèrent par la supériorité qu'ils avaient sur ceux qui les avaient précédés. Le grand Georges Cuvier écrivait à Michelet le 24 octobre 1826, pour le remercier de cet « excellent ouvrage »... « J'en ferai usage souvent, et il deviendra sûrement chez nous le manuel de tous les hommes qui aiment à connaître la chaîne des événements et à chercher dans leur succession quelques-unes de leurs causes *. x
A. Trognon, qui était attaché à l'enseignement des enfants de Louis- Philippe après avoir été professeur d’histoire au Lycée Bourbon, écrit IL 31 mai 1825 à Michelet que les Tableaux synchroniques lui paraissent d'une grande utilité. Il les trouvait avec raison supérieurs aux Tableaux chronologiques qui cependant avaient déjà une valeur supérieure à ceux de Poirson ou Du Rozoir. Mais dans les Tableaux synchroniques, on découvre déjà cette force de généralisation, ce coup d'œil d'historien, ce don de saisir les faits essentiels qui fera du Précis d'Histoire moderne un chef-d'œuvre *.
Lisez, par exemple, le résumé qui précède le septième tableau synchronique, la période de 1523 à 1530, et celle de 1531 à 1544. IL y a vraiment là, comme dans chacun de ces tableaux, un talent remarquable pour dégager le sens d'une époque par le choix et le rapprochement des faits les plus saillants. Michelet a au plus haut degré ce don du véritable historien « qui abrège tout parce qu il voit tout » comme on l’a dit de Tacite.
Ces deux ouvrages préparaient admirablement Michelet à écrire son Précis d'Histoire moderne. Il avait fortement classé les faits dans son esprit, de façon à pouvoir en saisir tous les rapports, et les raconter
1. Nous voyons par une lettre de Du Rozoir, du g octobre 1826, qu’on n'a créé les cours que graduellement et que ce n'est qu'en 1825 qu'on a imposé aux professeurs de pousser leur enseignement jusqu'en 1643. On s’arrétait auparavant à François [*. :
2. Creuzer, dans une leltre de mars 1830, lui parlait avec admiration de la méthode si simple, si claire avec laquelle il exposait l'histoire compliquée de si longues périodes historiques et lui disait que les Allemands avaient à apprendre des Français cette netteté et celte aisance.
3. Poirson écrivit un compte-rendu des Tableaux chronologiques et synchroniques et il en disait (lettre à Michelet) : « Rien n'est plus difficile que de rendre compte en dix lignes d'un ouvrage où chaque ligne est une idée », 1! y faisait mille découvertes.
sous une forme à la fois rapide et vivante. On est trop disposé aujourd'hui à traiter avec mépris ces manuels de chronologie auxquels se plaisaient nos pères. Assurément rien de plus misérable que de réduire, cemme on le faisait trop souvent, l’histoire à une nomenclature de faits et de dates, gravés dans le cerveau par des procédés mnémotechniques. Mais nos pères n'avaient pas tort de penser qu'il n° y a pas de bon enseignement historique sans une forte base chronologique. Prétendre enseigner l'histoire sans dâtes, c’est prétendre mettre des livres en ordre sans rayons ni casiers, suspendre des tableaux à un mur sans y avoir d'abord planté des clous. Quand la chronologie est dirigée, comme c’est le cas chez Michelet, par un choix judicieux et une profonde intelligence des faits, elle devient, selon sa propre expression, « la lumière de l’histoire‘. » |
Lorsque parurent les arrèlés des 16 septembre et 24 octobre 1826, qui reléguaient l’histoire dans les petites classes de la sixième à la troisième et obligeaient à traiter en troisième toute l’histoire du Moyen- Age depuis Charlemagne et toute l'histoire moderne, les malheureux professeurs se trouvèrent écrasés par une tâche à peu près impossible. Ils adressèrent au ministère une supplique rédigée par Michelet, où ils demandaient qu’on réservât la troisième à l’histoire moderne seule, la quatrième au Moyen-Age, et la cinquième à l’histoire romaine. Tout ce qu'ils obtinrent fut de faire commencer le cours de troisième à la première croisade, plutôt qu'au règne de Jouis-le-Pieux. Des Michels se mit à refondre son Manuel chronologique en un Précis d'Histoire du Moyen-Age, et s'entendit avec Michelet pour que celui-ci se chäargeât de la partie relative à l'histoire moderne *. NW ÿ eut bien des tiraillements pour la division des chapitres, puis il fallut amadouer Ragon, qui croyait que l'histoire moderne lui appartenait, et qui, déjà, avait protesté en 1824, quand Michelet avait entrepris son Tableau chronologique. Enfin, pour comble de malheur, Michelet prit une pneumonie en novembre 1826 et ce ne
1. Ce don se trouvait déjà, à un moindre degré dans le Tableau chronologique de l'Hist. Mod. Le chapitre XVIIT consacré aux arts, lettres et sciences au temps de Louis XIV, contient, en 150 lignes, une vue d'ensemble du mouvement intellectuel dans l’Europe entière, qui témoigne d’une force remarquable d’inteHigence ct d'expression. — Tacite, l'historien de prédilection de Vico, l'a été aussi de Michelet.
2. Le « Précis de l'histoire du M. A. depuis la première croisade jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs, par M. Des Michels, suivi du Précis 4e l'Histoire Moderne. par M. Michelet, maître d'histoire et de philosophie à l'École Normale, ouvrage adopté et prescrit par le C. R. de l’'I P. », parut en iN27. mais ne contient que les 100 premicrs paragraphes du précis de Michelet jusqu'à la mort de François [*r (Colas et Hachette). La première édition complète du Précis serait de 1828, d’après. Quérard. Existe-t-elle?
La 2° édition du Précis d'Histoire Moderne parut complète en janvier 1829. Presque en même temps, en décembre 1828, paraissait le Précis complet de Des Michels en deux parties : de 395 à 1095 et de 1095 à 1453. À ce moment Valimesnil avait consacré toute la troisième à l'histoire du Moyen-Age #t toute la deuxième à l’histoire moderne, la quatrième à l’histoire romaine, ‘a cinquième à l’histoire grecque, la sixième à l’histoire sainte et de l'Orient.
fut qu'en mai 1827, au milieu même de ses nouvelles et très absorbuntes occupations de professeur de philosophie et d'histoire à l’École préparatoire, qu'il put se mettre, le 28 mai, à la rédaction de son Précis. Il y consacra presque toutes ses vacances et termina la première partie le 15 novembre, la seconde le 15 avril 1828 :.
Ce Précis était fait évidemment de ses cours de Sainte-Barbe, car. malgré ses imperfections et les traces de précipitation qui se rencontrent parfois dans le style, ce n'est point une œuvre improvisée. Elle porte dans toutes ses parties la marque de la réflexion et de la maturité et d’ailleurs la liste des lectures de Michelet nous le montre depuis octobre 1822 se livrant à un dépouillement très complet de tous les ouvrages importants de seconde main sur l’histoire des divers États et d'un grand nombre de mémoires et de sources contemporaines des xv°, xvr et xvn° siècles. Les deux livres qui lui servirent principalement de guides furent l’ouvrage de Koch, Tableau des Révolutions de l'Europe depuis le bouleversement de l'empire romain en occident jusqu'à nos jours (1807, 3 vol. in-8; 1813, 4 vol. in-8) continué par Schœæll, (1823, #4 vol. in-8), et celui de Heeren, Manuel historique du système politique des États de l'Europe et de ses colonies traduit par Guizot et Vincens de St-Laurens (1821, 2 vol. in-8). Il avait aussi étudié l'essai de Heeren sur les Théories politiques dans l'Europe Moderne, réimprimé dans ses Mélanges.
C'est à Koch et à Heeren qu'il a emprunté l'idée de donner au SyStème d'équilibre européen la première place dans l’évolution histo rique des nations européennes depuis 1517. Toutefois, s’il divise toute l'histoire de 1517 à 1789 en cinq âges du système d'équilibre et s’il regrette dans sa préface, comme dans une lettre à Cousin, d’avoir dû se borner presqu’exclusivement à l’histoire politique sans insister sur la religion, les institutions, le commerce, les lettres et les arts, il a, de 1517 à 1648, fait marcher de front le développement de la Réforme avec celui du système d'équilibre, de même qu'il a très bien indiqué l'importance prise au xvm* siècle par les intérêts commerciaux et les guerres coloniales. Mais surtout, et c'est là ce qui fait l'originalité de ce livre, il a conçu du premier coup une méthode d'exposition et de récit qui peut servir de modèle à tous les auteurs de manuels d'’enseignement historique. Il renvoie à ses Tableaux chronologiques pour la série des faits et des dates et en réduit autant que possible le nombre
1. J’ai dit par erreur dans l’Introduction que j’ai mise en tête de l'édition in-12 de 1898 du Précis qu'il avait composé sur la demande du Conseil royal de l’I. P. Cette indication est inexacte car la correspondance de Des Michels nous montre qu'ils furent obligés de faire une demande pour que leur livre fût porté sur la liste des livres de classe. Gueneau de Mussy avait été chargé d'être le oenseur ct approbateur de leur travail et ils s’adressèrent de plus à MM. Deluines et de Courville pour qu'il fût recommandé aux professeurs.
Michelet s'était tout naturellement associé avec Des Michels, le plus libéral des professeurs d'alors, qui en 1817 réclamait la liberté absolue de la presse. On s'était partagé les besognes, Cayx et Poirson l'antiquité — Des Michels le Moyen-Age, le plus difficile; — Ragon, puis Michelet les temps modernes.
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dans son Précis, qui doit être avant tout un tableau vivant des événements et des idées.
Il cherche d’abord à faire comprendre, par une division large et simple, l’unité dramatique de l’histoire moderne, puis, nous dit-il, il s'efforce de représenter les idées intermédiaires non par des expressions abstraites, mais par des faits caractéristiques que puissent saisir les jeunes imaginations. « [Il les faut peu nombreux, mais assez bien choisis pour servir de symboles à tous les autres, de sorte que les mèmes faits présentent à l'enfant une suile css à l'homme mûr une suite d'idées. »
En écrivant son Précis, Michelet est resté un disciple de Vico, et dans la mesure où le lui permettaient la dimension de son ouvrage, le temps qu'il a eu pour l'écrire et l’âge si tendre des enfants à qui il s'adressait, il a déjà réalisé ce que nous avons dit être son programme J'historien : reconstituer la vie intégrale du passé .
Malgré les progrès accomplis depuis un siècle par la sciencè historique, il y a encore profit et plaisir à le lire. Mais si on le replace à sa date, si on le compare à tout ce qui a précédé, son apparition semble un miracle. Le Précis de Des Michels, qui a passé pour excellent, est un amas indigeste de faits où rien ne ressort et dont rien ne reste, ni une idée, ni une image. Les Précis de Ragon, de Caïx et Poirson, de Du Rosoir, ne valent pas mieux. Le Manuel de Heeren, beaucoup plus intelligent et intéressant, est, lui aussi, indigeste et confus. Celui de Michelet, comme le disait M. Macé dans sa conférence, reste un chefd'œuvre exquis, toujours digne d’être lu et admiré *.
Sans doute il n'est pas sans défauts. Je l’ai dit atlleurs : Michelet a rejeté en note toute une série de faits de la fin du xvi siècle et des règnes de Louis XIV, et de Louis AV. Mais à cette époque les professeurs arrètaient leur enseignement au règne de Louis XIV, et s'ils le poursuivaient au delà, on leur recommandait d’insister le moins posäble sur le xvm° siècle. C'était une époque brûlante, et Michelet a déjà eu quelque hardiesse à laïsser voir sa sympathie pour l'esprit révolutionnaire et philosophique qui l'avait animée.
Mais si l’œuvre a des défauts difficilement évitables, elle a des mérites qui la mettent hors de pair. J'ai signalé dans l’'Introduction à la nouvelle édition du Précis, ce qui distingue Michelet de ses prédécesseurs et contemporains comme de la plupart des auteurs de précis qui lui ont succédé : son œuvre n'est pas une juxtaposition de faits, de chapitres, d’histoires séparées de peuples différents, mais un tout organique où l'histoire de l’Europe est considérée dans son ensemble, dans les rapports, les actions et les réactions mutuels des divers peuples, où
St
. Comme le remarque Ant. de Latour dans son Essai sur l'étude de l’His- Le de France au XIX° siècle (Joubert, 1851), « il faut chercher les applications de Vico dans ke pH et rapide Précis de l'Histoire moderne... Le génie de Vico a passé par là.
2. Dans J’introduction à l'éd. Calmann-Lévy, introduction reproduile sous œæ titre : La première œuvre historique de Michelet, dans Séances et Travauz.. . de l'Alcad. des sc. mor., t. LIV, p. 37-58.
l’histoire de France, si elle occupe naturellement plus de place que les autres, n’attire pas à elle toute la lumière. :
A ce mérite général dans la conception et la composition, Michelet joint toutes les qualités qui font le grand historien. Tout d’abord il démêle avec une rare sagacité les liens intimes qui rattachent les intérêts et les faits matériels aux sentiments et aux idées des hommes, aux révolutions morales. Il montre les Espagnols continuant au delà de l'Atlantique la croisade poursuivie en Espagne pendant tout le Moyen- Age, mais cette nouvelle croisade devenant une fiévreuse spéculation commerciale et fiscale. Et, à l’inverse, il montre la Réforme, née d'aspirations morales et religieuses, mais trouvant son point d'appui dans la rapacité des princes sécularisateurs. H aperçoit dans les transformations de l’art militaire les révolutions sociales que ces transformations manifestent ou favorisent.
Michelet est de plus, à cette époque de sa carrière, un juge admirablement pondéré et impartial. N’en donnons qu'un exemple, la page sur la Révocation de l’Édit de Nantes (p. 365). Il avait aussi étudié l’histoire d'assez près, avec une critique assez sûre et un esprit assez dégagé de toute idée préconçue, pour découvrir à chaque chapitre des points de vue nouveaux que les travaux ultérieurs ont justifiés. Il a rendu justice aux talents politiques de César Borgia et aux bienfaits de son administration; il a eu des doutes sur la complicité de Marie Stuart dans l’assassinat de Darnley; il a rejeté l’idée d’une préméditation du massacre de Vassy et de la Saint-Barthélémy; il a rendu justice à Concini; il a prévu les destinées de la Prusse et de la Savoie comme puissances directrices de l'Allemagne et de l'Italie. Il a osé, en pleine Restauration, affirmer cette grande vérité historique que c’est la Royauté même qui a détruit la Royauté de l’Ancien Régime.
Il sait juger par des traits brefs et incisifs qui sont des faits en même temps que des jugements, lorsqu'il dit de Henri VIII : « Il exerça dans sa famille un despotisme à la fois sanguinaire et tracassier et traita toute la nation comme sa famille », ou d’Élisabeth : « Elle ennoblissait le despotisme par l'enthousiasme qu'elle inspirait à la nation. » Puissance de concision. Force ramassée.
Enfin il est un peintre incomparable : peintre de portraits, peintre de peuples, peintre d'événements. Ce qui fait son génie de peintre d'histoire, c'est qu'il n’a pas seulement un don merveilleux pour saisir et rendre le pittoresque, une palette d’une richesse extraordinaire, maïs surtout qu'il peint à la fois le dedans et le dehors, l’âme et le corps. Il y a des idées dans toutes ses images et il introduit dans ses récits et ses tableaux un symbolisme qui, dans la mesure qu'il garde alors. éclaire l’histoire sans la déformer :.
1. Antonin de Latour, dans son Essai cité plus haut, p. 58-59, montre l’école symbolique représentée par Michelet et Quinet, unissant la méthode de l'école pittoresque à celle de l'école philosophique et, par cette fusion, retrouvant la réa. lité de l’histoire. L'homme est corps et esprit. L'histoire de l'homme doit être matérialiste et pittoresque et en même temps philosophique et spiritualiste. Le symbole est la traduction de l’idée par le fait.
Il faut même remarquer, si on le compare à Taine, par exemple, qu'il vise beaucoup moins que ce dernier à l'effet coloré et au mot pittoresque, beaucoup plus à exprimer avec véracité et puissance le caractère intime des hommes et des choses.
J'ai peut-être appuyé à l'excès sur un ouvrage très connu. Mais il était intéressant de montrer à quel point, dès ses débuts, Michelet était déjà maître; comment, au sortir de la métaphysique de Vico, il était en possession de toutes ses qualités de narrateur, de politique et de peintre, et unissait une fougue juvénile à une pleine et forte maturité de jugement.
[Toutes les indications données ici par G. Monod sont largement développées dans son /ntroduclion au Précis. Par contre le chapitre ci-dessus contient, sur l'enseignement de l’histoire dans les collèges et sur la genèse du Précis, des
délails qui manquent dans l'Introduction.] :