Quelques indications dans Michelet à l'École normale
quents, ou, pour mieux dire, il forme avec son Vico la vraie préface de son œuvre entière. Je m'’efforcerai de faire ressortir ce qui, dans lies idées philosophiques de Michelet, est original et se rattache à ses conceptions générales de méthode et d'histoire.
Michelet a exprimé dans des pages écrites en 1869 pour sa Préface de l'Histoire de France, mais non publiées, le bonheur intime qu'il éprouva quand on lui confia le double enseignement de l’histoire el de la philosophie :.
« Par économie, dit-il, on avait confié à un même homme la philosophie et l’histoire. Cette dualité fut pour moi un bonheur immense, et qui s'est renouvelé au Collège de France où j'eus plus tard la chaire de morale et d’histoire. Elle m'ouvrit un champ de liberté immense. Mon domaine sans bornes comprenait à la fois tout fait et toute idée. Quelque part que j'allasse dans Île réel ou le spéculatif, je pouvais dire : je suis chez moi. Destinée singulière { Par deux fois dans ma vie j'eus cette liberté illimitée, le droit et le devoir d’embrasser tout, d'enseigner tout. Quelle responsabilité énorme! Et je n'étais nullement préparé à une telle tâche! Peu de secours. Nul maître. Les livres que j'avais en main n'aidaient guère à l'enseignement vivant que j'avais dans l'esprit. Occasion pressante ct nécessité de créer. C’est là justement ce qui rendit mes leçons fécondes. Notre petite École avait le rare spectacle de me voir travailler, chercher, trouver pour elle. Cela faisait dans cette étroite salle, parmi ces jeunes gens (j'étais presqu'’aussi jeune), fil avait vingt-neuf ans) une chaleur extraordinaire. Et ce n'était ni le talent ni la science qui opérait ce phénomène. I] tenait à ce que je ne donnais pas une chose toute faite, mais une chose en train de se faire, une création commencée. Elle tenait à une source énorme, un puits artésien d'infinie profondeur d’où montaïent les brûlantes eaux, j'appelle ainsi le principe héroïque de Vico : l'humanité se fait et se crée elle-même. La force vive, qui est l’homme, se crée en actes, en œuvres, en cités ct en Dieux, qui sont son œuvre aussi.
« La concordance des deux enseignements se fit sans peine. La philosophie donne en puissance cetle force vive; l’histoire la donne en action.
« La vertu du principe était telle que non seulement je m'en alimentais, m'en abreuvais (moi et les autres), puisant toujours sans tarir ses torrents, mais aussi j'en étais entouré et gardé contre l'influence étrangère. C'est IA le caractère de la vie vraiment organique, de da vie en croissance, que cent choses à côté, dessus, dessous, peuvent passer. Elle l’ignorc, n’en sait ou n'en sent rien.
« L'École obscure, sous l'abri de Letronne, n'ayant, disait-on, qu'à former des régents de grec cl, de latin, pour le reste était oubliée. Et elle avait de plus un avantage : c'étâit d'échapper à l'influence pédantesque des doctrinaires. Je les connaissais peu. Gonflés, majestueux et vides, ils m’avaient paru aesom. mants. Le plus léger rapport avec ce magister qu'on appelait Royer-Collard, si lourd de morgue avec un si léger bagage de philosophie écossaise, m'eût stérilisé à jamais MM. Cousin, Guizot n'eurent nulle influence sur moi. J'aimais ces hommes éminents. Je le sentis surtout aux jours de leurs périls. Mais rop profondes étaient les différences d'idées, de caractère, de nature, de méthode. Cousin disait lui-même : « un mur est entre nous. » |
« J'aimais et j'admirais Cousin, maïs à distance. Ce n'est point lui qui m'’in diqua Vico {il l'a dit par erreur). Dans le brillant artiste, l'excellent écrivain, Je merveilleux parleur, éclatait beaucoup trop le grand mime ïtalien. Son kantisme héroïque de 1818, son fatalisme hégélien de 1838 le montraient
1. Dans la Préface il se contente de dire que, sous le ministère Martignac (ce qui est faux), on s'’avisa de refaire l'École normale ct que Letronne lui fit donner le cours ac philosophie et d'histoire. « Ce double enseignement m'ouvrait un infini de liberté ».
Oyageant de l’un à l'autre pôle. Observateur muet, je Le suivais des yeux. Il m'était un spectacle. Je ne m'en lassais pas.
« M. Guizot avait plus d'attitude (ou altitude ?). Mais les nécessités politiques qui le commandaicnt, ne lui permettaient pas la fixité d’un chef d'école. À mes premiers essais il me fut bicnveillanmt, eut pour moi quelque estime, devina peu mes audaces futures. Il m’ouvrit les Archives, m'y donna une petite position, plus tard agrandie. Îl me promit l’honneur de le suppléer en Sorbonne. En 1333, quand j'avais éclaté, il ne retira point sa promesse; mais il ne put cacher combien dès lors il me serait contraire. M. Duvergier de Hauranne, qui était là, cn fut surpris et il le lui dit devant moi. Je le suppléaï une année (1834)'. C'est sous son dernier ministère (1874) que mon cours du Collège de France u été suspendu. n
« Ainsi de ce côté je marchai libre aussi. Les amitiés illustres ne me gâtèrent pas trop. J’en sentis peu Le poids el peu les encouragements. Je pus tout à mon aise courir dans ma voie solitaire enveloppé en moi, dans mon tourbillon, « dans ma nuit » comme dit l’Îliade. Obscur et sans besoins, désirant peu, ne craignant guère, gardé merveilleusement des passions par la passion, par son ardent entraînement, j'avais en elle un puissant alibi. Le temps était fort trouble. Ma route côtoyait deux torrents qu’on aurait cru tout emporter #4 qui, même pour un solitaire, n'élaient pas sans attraction. L'un était le flot romantique d'un si grand éclat littéraire. L'autre était le mouvement des écoles utopistes, qui cherchaient le fonds même, voulaient renouveler la foi et la socKté. Je les vis du dehors, libre contemplateur, et les observai du rivage. »
Ce que Michelet dit dans ces pages sur sa liberté vis-à-vis des écoles d'alors, sur le caractère de nouveauté créatrice de ses cours à l’École normale, est vrai. Il s’y mêle pourtant quelque injustice pour les hommes. Îl est vrai que Guizot n'eut aucune influence sur lui; mais nous avons vu que Cousin fut l'occasion, et dans une grande mesure l’inspirateur de son travail sur Vico. Quant à Royer-Collard, Michelet fut dans une large mesure l’élève des Écossais et se sépara sous leur direction du sensualisme du xvm° siècle; il fut, sans le vouloir peut-être, mais il fut comme Jouffroy et Cousin lui-même, profondément influencé par l'impulsion que donna Royer-Collard à la philosophie française.
A mon sens, voici ce qui fait l'originalité du cours de Michelet.
Au moment où 1l se mit à enseigner, tous ceux qui s’occupaient de philosophie étaient persuadés que celle-ci ne faisait que de naître et n'avait pas encore réussi à trouver une méthode et une base scientiques. On considérait Descartes, Malebranche, Leibnitz, comme ayant très ingénieusement posé les grandes questions, mais n’y ayant répondu que par des hypothèses arbitraires. Locke et CondiHac avaient bien cherché à analyser l’homme, ses facultés et ses idées, mais en rapportant tout à la sensation. Ils l'avaient pour ainsi dire confondu avec le monde extérieur, et ils avaient ouvert la voie aux physiciens, aux naturalistes et aux psychologistes, qui refusaient de reconnaître d'autre méthode que l'observation sensible et l’expérence, d'autres réalités que les réalités sensibles, et d’autres vérités scientifiques que celles des sciences physiques et naturelles. Il est très frappant de vou tous les philosophes du début du xix°, siècle, Jouffroy, Laromiguière, Damiron aussi bien que Michelet, déplorer l’état rudimentaire de Ja philosophie et exalier la rapidité des progrès des scien-