‹ La vie et la pensée de Jules Michelet (1798-1852) (volume 2)Chapitre 25 sur 81 · Îl a suppléé Guizot deux ans et non en 1834 et · texte numérisé non relu

Îl a suppléé Guizot deux ans et non en 1834 et

ces de la nature. Cabanis (Rapports du physique et du moral de l’homme, 1802, 2 vol.) avait fait sur tous les esprits une impression profonde et plus encore Magendie, qui avait, en 1816, publié ses Éléments de physiologie, et fait paraître son Journal de physiologie expérimentale, depuis 1821. La philosophie écossaise, avec Reid et surtout D. Stewart. avail pose en face de l'observation externe de: sens, l’observation intime de la conscience, et prétendait trouver dans la psychologie méthodiquement explorée les bases d’une philosophie scientifique; elle fut la sourte maîtresse où la philosophie spiritualiste française puisa toutes ses doctrines. L'esprit français imbu du rationalisme du XVIII siècle, mais entrainé vers le romantisme, ne pouvait considérer comme scientifique ni la critique de Kant, ni l’idéalisme de Schelling. Il lui fallait une méthode qui ressemblât à celle des sciences naturelles et qui cependant lui permit des spéculalions plus hautes que la sécheresse du sensualisme de Condillac ou de la logique des idéologues. Les Écossais lui fournirent cette méthode. Et tous ceux qui ont élé les fondateurs de la philosophie spiritualiste, Damiron, RoyerÆollard, Jouffroy, à l'exception de Maine de Biran qui resta plus métaphysicien, ont été des disciples des Écossais. Cousin lui-même n’a fait que saupoudrer de métaphysique platonicienne et allemande et échauffer de son éloquence la psychologie des Écossais. Michelet est aussi leur disciple; mais, tandis que les Écossais et leurs principaux adeptes ramènent tout à l'homme individuel, à [l'observation intime et subjective, Michelet aurait voulu trouver dans l'étude de l’homme collectif, du consentement universel, des tendances générales de l’espèce dans l’histoire, une sorte de contre-partie et de contrôle. Nous allons voir ce qui apparaît de cette méthode et de cet effort dans son cours de l’École Normale. Mais ce ne fut qu’un essai encore mal assuré. L’histoire allait bientôt l'emporter.

Dès ses premiers mots, Michelet pose nettement le but qu'il se pro-

pose :

« Jusqu'ici, dit-il, la philosophie et l'histoire sont l’objet de deux études en. tièrement distinctes. Cependant elles sont la preuve l’une de l’autre; elles ne peuvent ni l’une ni l’autre prétendre à un haut degré de certitude, si on ne les compare. La philosophie se bornait à des phénomènes bien fugitifs de fa pensée individuelle. Si celle s'était assise sur la base plus large de l'espèce et de l'individu, elle aurait fait plus de progrès et la plupart des faux systèmes n'auraient pu réussir. Nous allons embrasser dans une seule étude l’histoire et la philosophie. Ainsi réunies par une heureuse aiance, elles se prêtent un mutuel secours. »

Il y a deux sortes de phénomènes, ceux du moi et ceux du non moi. Si on les examine en eux-mêmes, ils se présentent à nous comme faits; si on les examine dans leur dépendance réciproque, ils se présentent à nous comme causes et effets, et ce rapport de cause à effet est ce qu’on appelle loi. Les Grecs ont appelé histoire la connaissance des faits, philosophie la connaissance des lois. C’est à tort que les modernes ont abandonné cette classification. La science résulte de leur accord. À l’origine, la science n'est que la connaissance en opposition

a l'ignorance, connaissance générale et vague. Une étude plus attentive des phénomènes amène à constituer une série de sciences distinctes. Mais on s'aperçoit bientôt que toutes les sciences sont solidaires et on revient à l’unité de la Science. Unité d’ordre et de clarté, substituée à l'unité confuse qui a précédé la constitution des sciences particulières.

«a Il y a, conclut Michelet, pour le non-moi, pour la nature, histoire et philosophie; il y a aussi histoire et philosophie du moi. C’est cette étude que nous nous proposons; elle est la plus importante, car Je monde entier vient

se réfléchir dans le cœur de l’homme. On dit avec raison que l’homme est un petit monde.

« Histoire de l’homme, philosophie de l'homme, voilà donc le double but proposé à nos recherches. L'homme 6e présente à nous sous deux rapports : l'homme individuel, l’homme social; l'individu et l'espèce. Jusqu'ici ces deux choses ont été considérées à part. Nous nous oocuperons à la fois de l’étude de l’homme individuel, et ce sera la philosophie, et de l'étude de l’homme social, et ce sera l’histoire. »

Disciple fidèle de Vico, il considère l’histoire et la philosophie comme l'épreuve et la contre-épreuve d’une mème étude et l’on comprend comment il est arrivé à ce subjectivisme dont j'ai donné des preuves si frappantes, trouvant dans son cœur l'explication et la révélation de l'histoire, et considérant son cœur comme l’œuvre de l’histoire.

Mais il va plus loin, toujours conduit par Vico. Il remarque que les faits philosophiques ont cet avantage sur les faits historiques qu'ils peuvent être immédiatement vérifiés par l'examen de notre conscience intime, tandis que les faits historiques ont besoin d’être corroborés par un grand nombre de témoignages externes. Mais le témoignage de notre conscience est soumis à toutes sortes d’incertitudes, tandis que beaucoup de faits historiques sont d’une certitude absolue parce que des témoignages unanimes les ont affirmés. D'un côté il n’y a qu'un témoignage ou une série de témoignages individuels et divergents parce que le fait interne ne se présente pas de même aux divers esprits; de l'autre, il y a un fait extérieur qui a frappé des milliers d'hommes. L'individu est beaucoup plus sujet à l’erreur que l'espèce.

« Les traditions historiques sont donc la voix du genre humain, maïs il arrive que cette voix soit fausse et nuus ne pouvons reconnaître «a vérité que par une confrontation avec ce qui se passe dans l'individu, avec notre raison, notre expérience. La science complète ne peut résulter que de la comparaison de l'individu et de l'espèce, de la philosophie et de l'histoire. »

Michelet part de là pour indiquer le plan même qu'on devra suivre dans l'étude simultanée de l’histoire et de la philosophie.

Le langage des peuples a suivi la marche du langage des enfants : les premières formes sont simples et régulières, puis les irrégularités se multiplient avec les progrès de l’homme ou de la civilisation. L'individu, comme l'espèce, passe de la spontanéité à la réflexion. Cette spontanéité se manifeste par des chants, des poésies. Puis vient la réflexion, l’abstraction. La poésie devient philosophie. « La philosophie, dit Montaigne, est poésie sophistique ». Vico l'a dit avec raison : « Ce

que les philosuphes pensent, les poèles l'avaient senti. Les poètes ont été les sens, les philosophes la rétlexion du genre humain ».

Or, ce mouvement de l’instinct vers la raison, de la spontanéité vers la réflexion s’est produit, à travers l’histoire de la civilisation, dans le même sens que la migration des peuples. La civilisation vient de l'Orient, qui est la partie poétique et inspiratrice du genre humain, et se dirige vers l'Occident, qui est sa partie philosophique et critique. Déjà, les anciens avaient dit :

Tradidit Aegypto Babylon, Aegyptus Achivis.

L'hisloire se trouve donc amenée à étudier le mouvement et le progrès des lumières en étudiant. le mouvement et la marche du geare humain. Tout ce mouvement se produit de l'Est à l'Ouest. Les mouvements divergents, celui des Tartares qui descendent du Nord au Mi, ou celui des Arabes qui viennent du Midi au Nord ont troublé ou activé le progrès des lumières, mais ne l'ont pas produit. Aujourd’hui une réaction a lieu en sens inverse’. C'est l'Occident qui civilise l'Orient.

Le rôle de la Grèce a été de servir d’interprète entre l'Orient et l’Occident. Elle a compris les symboles orientaux parce qu’elle est poétique et elle les a interprétés parce qu'elle est philosophique.

Michelet annonce qu'il va, parallèlement à ses leçons de philosophie, faire une série de leçons d'histoire, où il étudiera les peuples de l'Orient comme préface à l'histoire de la Grèce. Il débute par celle des Juifs”. Après cette introduction, :l commence son cours spécial de philosophie; mais, fidèle à sa méthode, il veut trouver à cette étude mème des lois et de l'individu un fondement, en cherchant, toujours comme Vico, dans les intuitions bien vagues des premiers hommes le germe des vérités qui sont à la base de tous les systèmes de philosophie.

La philosophie a, selon Michelet, un triple objet. Elle est la science du système des êtres, la science de la nature de l'homme; enfin, l’art d'améliorer l'individu et l'espèce. Donc : ontologie ou métaphysique, psychologie et morale. Or, l’homme primitif a déjà la vague intuition de ces questions que pose le philosophe et il y répond d’une manière rudimentaire.

Tout d’abord il erre dans les bois et cherche à satisfaire ses besoins sans se distinguer de ce qui l'entoure. Mais la foudre gronde, il eraint. Puis l’étonnement et la crainte font place à la curiosité. Il voit qu'il n'est pas le seul être dans la nature et que la nature n’est pas lui. Mais il identifie et compare la nature à Jui-mème et comme il se sent penser et vouloir, il croit que tout dans la nature pense et veut. Tout ce qui agit, agit par volonté. Le feu qui le brûle, le vent qui l’agite sont des êtres hostiles; l’air qui le rafraïchit, le soleil qui l’éclaire sont des êtres

1. Ceci est très conlestable, 2. Nous étudicrons à part, plus lurd, les idées de Michelet sur le rôle du peuple juif.

amis et bienfaisants. Ainsi naît le polythéisme. Le plaisir et la douleur, l'amour et la faim sont le fondement de toute religion, de toute philosophie.

A mesure que l’homme prend conscience de sa personnalité individuelle, le‘ sentiment énergique, égoïste de l'existence grandit en lui. Il concoit l'horreur de l’anéantissement et veut l’immortalité.

Le sauvage ne peut encore s'élever à l’idée d’un seul Dieu parce que cette idée suppose l’idée d'ordre et d'unité dans la nature. Le sauvage n’y voit que duplicité et contradiction, ‘et comme il ne peut comprendre que le mal soit la condition du bien, il imagine des dieux malfaisants à coté des dieux bienfaisants. Mais comme il n'a conçu les dieux que par son rapport avec les puissances naturelles, il cherche à se [es rendre favorables par les prières et les sacrifices. De là le culte. Le culte n'est d'abord qu’une transaction, un marché. Puis il s'ennoblit et devient à demi désintéressé. Voilà toute la théodicée du sauvage.

Pour Michelet, l’idée de l’immortalité a été le point de départ de la psychologie du sauvage. Voyant le corps se détruire, il a voulu imaginer comment le moi pouvait subsister. Il a vu dans l’âme un être matériel aussi, mais d’une matière plus subtile que le corps, une sorte de fumée, d'air ou de feu. Et il a imaginé une autre vie semblable à celle-ci, où les animaux eux-mêmes participent à l’immortalité. l'unanimité des peuples dans leur croyance à l’immortalité, est, selon Michelet, une preuve décisive en faveur de celle-ci. Cette croyance est l’ouvrage de la nature et a d'autant plus de valeur que l’idée de l'immortalité a été revêtue des formes les plus absurdes !.

Chez le sauvage cette notion de l’immortalité est sans rapports avec l» moralité. La moralité du sauvage est fondée sur le sentiment énergique et il reconnaît pour première vertu la force. Cela était nécessaire pour le maintien de l'espèce humaine. D’autres vertus procèdent ensuite du besoin d’appui et de sécurité, l'hospitalité par exemple *.

Après avoir ainsi marqué l’étroite relation de la philosophie avec l'histoire, Michelet aborde un second problème : le rapport de la philosophie avec les sciences physiques. Il s'inspire en partie de la préface de Jouffroy aux Essais de morale de Dugald Stewart, mais en y ajoutant beaucoup. Comme Dugald Stewart, comme Jouffroy, il est préoccupé de donner à la philosophie une base scientifique. un caractère de certitude. Mais, en même temps, il reconnaît que, sur certaines matières, la certitude est impossible, et qu'il faut, ainsi que l’a reconnu Vico, admettre le probable, faire une place à la croyance dans la science. La philosophie, ou plutôt la psychologie, qui en est la base

1. Il est curieux de voir avec quelle énergie il insiste ici, un peu hors de propos, sur l'immortalité. De tout temps Michelet en a été préoccupé et a tenu à l’affirmer. Il m'a dit : « Je douterais plutôt de Dieu que de mon immortalité ». |

2. Le développement sur la logique du sauvage manque dans mon manuscril. Autant que j’en puis juger, il pensait que le sauvage voit une cause dans

tout phénomène qui en précède un autre. Il se trompe souvent, mais «a

manière de penser prouve l'universalité de la notion de cause.

scientifique, procède, «comme les sciences naturelles, par l’observation, l'expérimentation et l'hypothèse. Elle a cette supériorité sur les sciences naturelles que, tandis que celles-ci ont besoin de milliers d'observations faites en tous lieux pour affirmer un fait le psychologue a son champ d'observation toujours à sa disposition en lui-même, et, la nature humaine étant partout identique, une seule observation bien faite peut suffire. Mais la psychologie : cette infériorité qu'il y entre un élément subjectif, qu'elle est obligée de regarder dans ce qui regarde, et par conséquent les chances d'erreur et d’ illusions sont considérables. De plus, comme Michelet ne se doute pas encore de ce que peut être l’expérimentation psycho-physiologi que, il est assez difficile de saisir ce qu'il entend par expérimentation psychologique. C’est sans doute l'observation sur autrui de faits de conscience provoqués volontairement du dehors. Fidèle d'ailleurs à sa préoccupation historique, il fait remarquer que l’on n'a pas besoin de se renfermer en soi pour faire de la philosophie; que la place publique, les mouvements populaires sont des champs d'observations psychologiques, qu'en Grèce la philosophie est née sur l'agora et el fille de la politique.

Comme les Écossais, il veut qu'on commence par su. et l'observation. Locke a tort de commencer par l’origine des idées. Cela l'amène à imposer aux idées actuelles le cadre étroit du sensualisme. C'est faire le cadre avant le tableau. Il faut commencer par étudier les idées dans leur état actuel, et remonter à l’état primitif. De même c'est une mauvaise méthode d’exposer la philosophie en partant, comme le fait un philosophe célèbre de Strasbourg ‘ d’axiomes dont on déduit les conséquences. C’est imposer une doctrine. Dugald Stewart veut, avec raison, que la philosophie soit une libre recherche. Il faut partir de l'expérience pour arriver à formuler en conclusion des principes.

Cette étude des idées doit se faire à la fois par la conscience interne et l’histoire. L'histoire réfléchit les idées. L’humanité a commencé par la poésie et la religion et a placé les idées en Dieu. Puis elle a connt le monde et a mis les idées dans les choses, dans les réalités. Enfin Reïd est venu, qui a dit : les idées ne sont pas des êtres. Elles sont les formes de la pensée de l’homme. Kant au fond s'accorde avec Reid. La philosophie marche ainsi du même pas que l’humanité et en reflète le développement. Il y a un parallélisme entre la Révolution française et la philosophie allemande à la fin du xvmr siècle, bien qu'elles n'aient rien emprunté l’une à l’autre; mais elles sont les deux faces d'une même phase de l'humanité. On peut considérer les âges de l'humanité comme les enveloppes du noyau d’un cristal. La première forme est l’art. Je la brise et je trouve une deuxième forme, le droit. Sous le droit est la religion et, au centre, la philosophie.

1. Ce philosophe ne peut être que Louis Bautain, élève de l’École No:male de 1813 à 1816. qui fit en 1816 une thèse latine sur l'idéalieme et le phénoménisme. Il publia en 1827 son livre sur la Morale de l'Évangile comparée à celle des philosophes. Son cours de philosophie à la Faculté de Strasbourg avait une grande réputation et se répandait en manuscrit.

Un a fait les harmonies de la nature. On pourrait faire les harmonies de la pensée et de la nature humaine. La philosophie est un drame qui ne se joue pas dans les nuages, mais sur la terre. Ceux mêmes qui la nient sont conduits par elle. En effet, ils obéissent à une législation, à une religion qui contient une philosophie. Ils jouissent des arts, mais l'art lui-mème est une philosophie.

Mais maintenant dans quel rapport se trouve le monde intérieur des idées et du moi, avec le monde extérieur? Sur quoi fonder notre connaissance du monde? Pour Platon, Aristote, Descartes, ce monde nous est connu par son image. Les idées viennent du dehors au dedans. Mais qui garantit que l’image que nous avons du monde soit un portrait ct non un tableau fictif Reid répond : le sens commun exige que nous croyions au témoignage des sens et au consentement universel des hommes. Mais c’est une croyance, non une science. Kant, comme Reid, pe regarde le monde et Dieu que comme probables, mais c’est une trovance qui s'impose à nous.

Fichte, en opposition aux anciens, considère le monde extérieur comme une création du moi qui s’objective et ne voit dans l'univers qu'idéalisme et humanité.

Schelling, au contraire, proteste contre la’ supposition que l'univers infini puisse ètre une création du fini, de l’homme. Nous faisons partie d'un tout. Il n’y a pas deux mondes, l’un extérieur, l’autre intérieur. Ï n°v a qu’un seul être qui prend connaissance de soi. La conscience, dormant dans la matière, rêve dans l’animal et s’éveille dans l’homme.

Tout en admirant le portrait grossi et colossal que Fichte a fait de l’homme et de ses attributs, et la force de pensée avec laquelle Schellng a retrouvé les doctrines de l’école d’Élée, Michelet se refuse à les suivre dans ces constructions systématiques et arbitraires. Il s’en tient à Kant et aux Écossais qui se résignent à ignorer et voient dans les idées des actes de l'esprit, à la vérité desquels nous sommes contraints de croire *.

Une fois ces prolégomènes posés, Michelet aborde le cours spécial de pvchologie et de logique qui doit précéder pour lui les recherches de là morale et de l’ontologie. Pour aborder le problème essentiel de toute philosophie, qui est la destinée de l’homme, il faut d’abord que l’homime # connaisse lui-même, car on ne connaît la destinée d’un être que par sa nature *. Descartes l’a senti quand il est parti du moi humain, de là curiosité individuelle pour construire sa philosophie.

Platon, au contraire, dans le Premier Alcibiade, montre Socrate invitant Alcibiade à connaître l’homme pour s'occuper du gouvernement, car la politique suppose la morale, et la morale la psychologie. Ainsi h philosophie ancienne est née sur la place publique. La philosophie

1. Ici Michelet se retrouve d'accord avec Vico qui fait sa part au probable el au sens commun dans la conception de la vérité.

2. Mais comment L'homme se connaîtrait-il lui-mêmeP Est-ce en se renfermant en lui-même ou en sortant de lui-même pour regarder les autres et ke monde ? |

moderne est sortie de la méditation individuelle et solitaire. Pascal, le plus admirable des commentateurs de Descartes, exprime avec une tristesse sublime cet isolement de l’homme considéré au point de vue exclusivement individuel. Il cherche la vérité en se renfermant dans son moi et il ne peut la trouver. C'est que l’homme n'est qu'une partie du grand tout; on ne peut expliquer l’homme que par l'humanité. Il faut associer Platon à Descartes et chercher la solution à la fois dans l’individu et dans les rapports des individus entre eux.

Michelet exposant ensuite la méthode à suivre en psychologie, celle de l’observation interne ‘, se borne à analyser et à développer la préface mise par Jouffroy en tête des Esquisses de philosophie morale de DugalM Stewart. Il considère le témoignage de la conscience comme aussi solide que celui de l’observation sensible et il fait remarquer avec raison que }’observation externe n'est en somme que l'observation interne appliquée aux phénomènes extérieurs; que la philosophie peut se passer du monde, tandis que la physiologie ne peut se passer de l’âme.

Après être revenu sur ce qu'il avait déjà dit dans ses leçons préliminaires sur l'identité des méthodes de recherches psychologiques et des méthodes des sciences naturelles, il esquisse une brillante défense du rôle de l’hypothèse et « de ces esprits rapides, hardis [dont il était], qui par des rapprochements pleins d’audace, lient ce qui n’est réellement pas lié, jettent des hypothèses par centaines dont les mauvaises ne germent pas et dont les autres germent et croissent sur le terrain de la philosophie... Ce qui est hypothèse chez Copernic devient démonstration chez Newton ».

Il examine la division des phénomènes psychologiques en sensibilité, intelligence et volonté, auxquelles il joint la mémoire et il montre comment on arrive à constater ces diverses formes de l’activité du moci par une série d'hypothèses, vérifiées par l'expérience. La certitude à laquelle nous arrivons par celte enquête interne est supérieure à celle que nous fournit l'observation extérieure. On a pu douter sans déraison de la réalité du monde extérieur; on 2e peut douter du moi sans tomber dans des paralogismes. « Quand on doute du monde on doute avec quelque chose; mais on ne peut douter du moi qu'avec le moi luimême ».

Préoccupé toujours de montrer les conséquences de la philosophie pour la vie pratique et ses rapports avec l’histoire, il tire tout un déveloprement historique de cette simple observation que la volonté ne peut s'exercer que par le moyen des idées.

Plus on aura d'idées, plus on sera libre; d’où accord du progrès des lumières avec le progrès de la moralité.

Après avor indiqué la nature de la psychologie, son caractère scientifique et son utilité pratique, il étudie la marche à suivre dans l’étudede la psychologie. Existe-t-il en psychologie des méthodes de démonstra: \ion analogues à celle des sciences naturelles? A quelques égards, oui,

1. Michelet va en apparence se borner à l'observation interne. En fait ik therchera toujours à la corroborer par l'histoire.

<ar on provoque les autres à l’observation interne comme à l'observation externé. Îl est même plus facile de se livrer à cette observation que d’aller par toute la terre étudier les couches géologiques ou disséquer des cadavres. Cependant il y a certaines démonstrations psychologiques qui ressemblent à des démonstrations de science naturelle, ce sont celles qui se font par l’observation des faits collectifs, des mouvements qui agitent les âmes des hommes assemblés. Il y a glace pour une double vérification des faits psychologiques, sur l'individu, et sur les masses. Mais ces dernières observations n'ont de valeur probante que pour les faits qui se reproduisent d’une manière constante, non pour les faits historiques qui ne se reproduisent qu'une fois et dont la connaissance ne repose que sur le ns des hommes dont la certitude est très variable *.

On peut aïnsi classer les sciences au point de vue de la certitude : d'abord les sciences hypothétiques; les mathématiques, dont la certitude est absolue; puis les sciences de faits telles que les sciences physiques et physiologiques; enfin au dernier rang les sciences historiques où la vérification directe et renouvelée est impossible.

Pourquoi donc la philosophie a-t-elle fait jusqu'ici si peu de progrès? D'abord parce que tous les philosophes pèchent par trop de précipitation. Ils ont de tout temps tous voulu donner un système complet de l’homme et de l'univers et pour cela ont mêlé les conjectures aux observalions. Et en outre tout le monde se croit capable de philosopher au lieu de laisser ce soin aux habiles. La philosophie sera solide quand elle procédera avec méthode.

Par où doit-elle commencer? Par les idées, puisque le fait même que je me suis posé cette question est une idée. Mais qu'est-ce qu'une idée? D'après l’étymologie ce serait une image. Mais toutes les idées ne sont pas des images. L'idée que j'ai eue tout à l'heure : « par où commencer? » n’est pas une image. Une idée est simplement une conception de l'esprit. L'idée suppose donc quelque chose d’antérieur à l'esprit. Mais qu'est-ce que l'esprit? Voilà par où il faut commencer avec Condillac, qui, avant d'étudier les idées, a voulu rechercher quelles sont les facultés qui les traduisent, au lieu de procéder comme Locke, qui a voulu d’abord étudier l’idée en elle-même. Il faut avant tout étudier ja généalogie des idées.

Michelet prend pour exemple l'association des idées. Et aussitôt, en historien qu'il est, il montre les conséquences pratiques de cette faculté de l'association des idées dans ce qu’on appelle la mode.

Dans son étude des facultés de l’âme, il commence par critiquer le système de Condillac, qui fait tout dériver de la sensation, de l'attention qu'elle provoque, et du désir, fruit de l'attention. Laromiguière détruit le système de Condillac en mettant au début l'attention; une double attention est comparaison, une double comparaison raisonnement. Il admet aussi que l'attention devient désir. Un double désir provoque une préférence et le choix de l’objet préféré est une volonté. Mais on

1. Michelet a pressenti la distinction entre la sociologie et l’histoire.

a objecté à Laromiguière que, pour être attentif, il faut vouloir. C'est la volonté qui est à l’origine. Michelet ajoute que pourtant l'attention, si elle est mêlée de volonté, est un acte intellectuel différent de la volonté. Mais l'élément volontaire qu’elle contient la rend différente du désir, qui est involonlaire.

Michelet prend pour cadre de son cours les cinquante premières pages des Esquisses de Philosophie morale de D. Stewart. Il pense quon peut faire rentrer toute la psychologie et une partie de la métaphysique dans ce cadre, car ce sont les analyses des Écossais qui ont donné une base scientifique au spiritualisme moderne, et en même temps une base de bon sens acceptable pour tous. Il arrivera en terminant aux doctrines de Kant qui lui fourniront une conception unitaire de la science à la base de la morale.

Dans ces leçons, qui sont surtout une analyse des théories écossaises, je relèverai seulement ce que Michelet y ajoute d'original. Il admet pour la perception extérieure la thèse de Reid, d'après laquelle les idées sont non des images du monde extérieur venant de Dieu ou des choses, mais des actes du moi s'appliquant au monde extérieur et il fait remarquer avec raison que Kant, dans sa Critique de la raison pure, n'a fait que développer et perfectionner la théorie de Reid.

Mais en étudiant la sensation et la perception, Michelet, emporté par son esprit. de généralisation, esquisse toute une théorie des causes finales, de l’harmonie de l’homme et de la nature, et part de là pour montrer comment les conceptions nouvelles sur l’origine des idées sont en relation avec les doctrines politiques modernes. En même temps il rend hommage à Royer-Collard, que, plus tard, il devait ea dédaigner comme chef des doctrinaires.

En passant à l'abstraction et à la généralisation, Michelet fait observer que D. Stewart a tort de les identifier, que la généralisation est le résultat d’une série d’abstractions. Toutefois il y a des abstractions et des idées générales qui peuvent naître à propos d’une seule expérience. Ainsi l’idée du devoir et l'idée de cause. Ce sont des. idées nécessaires. Il n’est pas nécessaire d’avoir fait l'expérience de tous les devoirs particuliers pour concevoir l’idée du devoir. Dans tout cas de conscience, il y a un élément général, qui est le devoir mème, et un élément particulier qui est l’application du devoir à un acte particulier. Michelet développe sur les idées nécessaires du vrai et du bien les théories de V. Cousin dans son cours de 1818. Sur la mémoire, Michelet critique D. Stewart qui a placé l'association des idées avant la mémoire, tandis que la mémoire est la base même de l’association des idées. Ce chapitre sur la mémoire est rempli d'observations ingénieuses, fruit de sa propre expérience. Il réfute avec raison l’opinion qui considère la mémoire comme un obstacle au génie; il soutient au contraire qu'elle lui est nécessaire, comme à la poésie. « Sur dix mille rêveurs, dit-il, vous auriez peine à découvrir un grand poète. » Il y a deux différentes sortes de mémoires : celle du penseur, qui se rappelle surtout les rapports de cause à effets; celle de l’homme

d'esprit, du poète et de l’érudit, où domine la promptitude au rappel, et les rapports de ressemblance et de différence. Mais c’est l’ordre et la méthode qui facilitent surtout la mémoire, et la multiplicité des connaissances, des comparaisons et des rapports la fortifient. Par contre, Michelet est hostile à la mnémotechnie. C’est en perfectionnant la science qu’on arrive à aider la mémoire. Il en donne pour exemples la minéralogie et l'histoire.

Il insiste beaucoup sur l’association des idées parce qu’elle touche à toutes les questions de l’art et de la littérature. Il distingue les associations d'idées matérielles, celles d'idées spirituelles et ceiles d'idées spiriluelles et matérielles. Il] part de là pour insister sur la nécessité de bien distinguer les deux domaines si l’on veut comprendre la vraie harmonie de la nature.

Il termine ces observations sur l'association des idées par une théorie sur l’art qui nous montre combien Michelet, à cette époque de sa vie, était au fond classique dans ses idées théoriques. Mais il cherche une conciliation entre le romantique et le classique et enfin puise dans Shelling une conception métaphysique de l’art. Sans devenir jamais un romantique, sans admettre jamais que l’art doive faire place au grotesque et au laid, à mesure qu'il avance dans la vie, il s'attache de plus en plus exclusivement dans les œuvres d'art aux sentiments qui y sont exprimés.

Il est curieux de voir Michelet chercher à expliquer les différences de l’art flamand et de l’art italien par des différences psychologiques nées des circonstances de la vie. Son point de vue est plus philosophique et plus général que celui de Taine qui ramenait tout au simple milieu historique et qui a cru expliquer l’art flamand et italien en décrivant la vie extérieure des deux peuples.

Michelet fait remarquer aussi qu'il n’y a de vrai art et de vraie poésie que par un accord entre l’auditoire et l’artiste et qu'il faut que l’auditoire ait une imagination analogue à celle de l’artiste. Les peuples où l'esprit domine, comme les Français, ont été peu propres à da poésie et à la musique.

Il termine le chapitre sur l'imagination en montrant son influence sur la sensibilité et sur la morale. La dureté et l’égoïisme viennent souvent d’une absence totale d'imagination. D'où vient alors, se demande-t-il, qu’une époque riche et égoïste comme le xvnf siècle ait constamment parlé d'imagination et de sensibilité? C’est que l'humanité, sentant ses propres vices, cherche à s'étourdir sur eux, se prêtant des vertus qui, souvent, n'existent qu'en gestes et en paroles.

Les dix dernières leçons sont consacrées à la logique et à la méthode, mais considérées comme des parties de la psychologie. Il n'y a pas de bonne logique sans bonne psychologie .

1. Michelet regrette que tandis qu'en province, à Lyon en particulier, on continue à étudier la logique d'’Aristote, on la néglire à Paris. I] est faux de dire avec Condillac que le syllogisme soit infécond, parce qu'il ne fait que poser une identité, Si le syllogisme part d'une induction comme

Il soutient la légitimité du jugement inductif, et prend contre Dugald Stewart la défense d’Aristole.

Il expose ensuite les deux méthodes, analytique et synthétique, d’après de Gérando dans son Histoire des systèmes et son livre sur les Signes et l’art de penser. Il insiste sur la possibilité de les employer toutes deux pour chercher un rapport d'idées connues, ou une idée d'après ses rapports avec une autre idée’. C’est seulement lorsqu'on cherche, la nature d’une idée et de ses ‘apports d’après une vague conception, que la synthèse est applicable, à l’exclusion de l’analyse.

Le dernier chapitre que nous possédons du cours de Michelet traite des signes et du langage. Il s'appuie sur D. Stewart, Laromiguière, et de Gérando; mais il mêle à cette analvse une foule d'observations ingénieuses qui lui sont personnelles et montre un degré remarquable d'informations sur les méthodes des sciences physiques et naturelles telles qu’elles existaient à cette époque.

Il combat la théorie de Condillac d’après laquelle l’homme ne peut penser sans signes, et qui prétend que nos erreurs ne proviennent que des imperfections du langage. Michelet croit au contraire que c'est en perfectionnant la science qu'on perfectionne la langue et non vice-versa. Il réfute aussi de Bonald qui croit que le langage a été révélé à l’homme

majeure, il peut faire découvrir à l'esprit des idées nouvelles, car il peut y avoir indentité dans les choses sans que cette identité soit encore sensible à l'esprit. Michelet termine par des observations intéressantes sur Aristote «lt les scolastiques.

En étudiant l'induction, Michelet défend encore Aristote contre D. Stewart. Il est très vrai que l'induction n'est instructive que si elle est incertaine &t renferme une part d’hypothèse, mais Aristote, voulant donner un exemple parfait d'induction, a été obligé de prendre une induction certaine comme modèle. Kant a le premier ncttement distingué les jugements identiques et les jugements augmentalifs : tous les corps sont étendus, tous les corps sont soumis à la gravitation. Pour qu’une induction soit féconde il faut qu'elle élimine tout ce qui ne va pas à son but et s'attache aux circonstances qui se produisent toujours malgré la variété des circonstances. Ex. tiré des habitants de Palmyre et de Carthage, riches — et qui portaient des armures pesantes-:

L'induction baconnienne cest d’ailleurs loin d'être la meilleure méthode en philosophie. Elle offre des dangers si l’on n'a pas une base assez large d’expérimentation et d'observation.

Page 1