‹ La vie et la pensée de Jules Michelet (1798-1852) (volume 2)Chapitre 28 sur 81 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Première rencontre avec l'Allemagne. — Voyage et séjour à Heidelberg en 1828

Si Michelet poursuivait en 1827 et 1828 avec une égale ardeur l'étude et l'enseignement de l'histoire et de la philosophie, pas une fois, pendant toute sa période de préparations et de tâtonnements, de 1816 à 1830, il ne songea à écrire un ouvrage de philosophie proprement dite soit de psychologie, soit de métaphysique. Tous ses projets d'ouvrages sont historiques : histoire des mœurs, histoire religieuse, philosophie de l'histoire, je le veux bien, mais histoire. En 1828, il a deux projets en tête : une Encyclopédie des chants populaires, dont l'idée lui avait été suggérée par le recueil de poésies populaires de tous les peuples primitifs que Herder avait publié en 1778 et 1779 sous le titre de Volkslieder et qui furent réimprimées dans ses œuvres complètes par S. G. Muller, de 1805 à 1820, sous le titre : Stimmen der Vœlker in Liedern. Michelet en avait connu l'existence par ce qu'en disait Quinet dans son Essai sur Herder. L'importance que Vico attachait à la poésie pour la connaissance de l’histoire et du caractère des peuples primitifs fut certainement un des motifs qui poussèrent Michelet à tenter une œuvre semblable à celle de Herder. Il prétend dans le Journal de mes Idées, 16 mars 1828, que l’idée de ce livre lui vint en entendant les chansons de la rue de l’Arbalète où il demeurait depuis le 15 avril 1827. Nous nous permettons de recueillir cette affirmalion avec un peu de scepticisme et de croire qu’il faut chercher dans !” Essai sur Herder la vraie origine de ce projel, qui ne fut pas exécuté, mais dont il resla à Michelet un très vif intérêt pour la poésie populaire de l’Allemagne, pour ses contes. Pendant toute l’année 1829, il en lit et en traduit. L’autre projet était purement historique. C'était une histoire de la Réforme et du xvi° siècle dont il avait tracé le plan en 1826, et dont il n'avait cessé de s'occuper, comme nous le voyons par une lettre à Quinet, alors fixé à Heidelberg, du 21 juillet 1828 *.

Michelet avait donc l’idée de se rendre à Heidelberg pour se fortifier dans la connaissance de l'allemand et pour lire et acheter les livres qu'il trouvait difficilement à Paris. Depuis qu'il s'était mis, en 1825,

. J'ai dit dans mon article sur Michelet el l'Allemagne (Revue germars 1909. pP. 125-142), que Michelet avait songé à aller en Allemagne des IN25. J'avais accepté à tort une aflirimation de M®° Quinet qui: (Cinquante ans d'Amilié, p. 17), a Jonné comme du 21 juillet 1827 Ja lettre de Michelet du

11 juillet 1828.

146 LIVRE i. — LES DÉBUTS

à l’étude de l'allemand et des écrivains allemands, il y avait pris goût. Il trouvait chez les auteurs allemands et la solidité érudite et les élans d'imagination, les vues générales sur l’histoire et le monde qui l'’enchantaient. Toutefois au milieu des occupations absorbantes des années 1826 à 1828, il n'eut pas le temps de se rendre tout à fait maître de la langue allemande, car les ouvrages allemands qu'il lit pendant les années 1825-1826 sont presque tous des ouvrages traduits. C'est le Manuel d'Histoire Moderne, de Heeren, traduit par Guizot; la Symbolique de Creuzer dans la traduction que Guigniaut avait commencé ‘de publier en 1825, sous le titre de Religions de l'Antiquité; l'Histoire d'Allemagne de Pfeftel, l'Histoire de la philosophie moderne de Buhle, traduite par Jourdan, l'Histoire des Sciences de Meiners, traduite par Laveaux et Chardon de la Rochette; l'Histoire de l’art dans l'antiquité, de Winckelmann, traduite par Jansen; Herder, traduite par Quinet; le Cours de littérature dramatique de Schlegel, traduit par Mme Necker de Saussure. Pourtant, en 1828, il en savait assez pour lire dans l'original des poésies de Gœthe, un roman de Jean-Paul, Quintus Fixlein; l'Histoire des institutions et du droit allemand, d'Eichhorn, l'Histoire romaine de Niebuhr, le livre de Jahn sur la Nationalité allemande, et enfin les Nicbelungen, dont il a réussi à se procurer les deux éditions, celle de Muller et celle de Von der Hagen. Voulant écrire sur la révolution religieuse au xvr siècle, il a le sentiment très juste que, pour la comprendre, il faut connaître l’âme allemande elle-même et rechercher jusque dans la poésie du Moyen-Age les sources de vie morale d’où un Luther devait sortir.

La présence à Ileidelberg de Quinet était un des principaux attraits qui inspiraient à Michelet le désir de se rendre en Allemagne. Mais de plus l’Allemagne exerçait alors une puissante séduction sur l’espril français. « Sous la Restauration, écrivait en 1834 Edg. Quinet', la France continua d'étudier avec vénéralion et soumission profonde la philosophie et la poésie allemandes. Ce fut la scène de l’étudiant chez le docteur Faust. On imita, traduisit, compila, et de nouveau on compila. traduisit, imita. De temps en temps l’Allemagne tournait docilement la tête du côté de cette pauvre France qui rentrait à l’école comme une petite fille ». Il faut avouer que personne plus que Quinet lui-même, n’avait subi cette séduction et n'avait contribué à la communiquer à Michelet. La lettre qu'il écrivait à Michelet le 7 mai 1827 est caractéristique à cet égard *. |

D'ailleurs les lettres de Quinet à sa mère débordent des mêmes sentiments.

Il y trace des descriptions enthousiastes et émues de sa vie d’Heidelberg. Il avait quitté la France le cœur meurtri par un amour sans espoir et il avait trouvé à Heidelberg, avec la paix de l'âme, l'aliment

1. Allemagne et Italie. Ch. 10. Des préjugés qui séparent l'Allemagne de la France.

2. Mme Quinet (Cinquante ans d’Amilié, p. 12), en a supprimé les passages les plus caractéristiques. ceux où l'admiration pour l'Allemagne se manifestait avec le plus d'excès.

intellectuel dont son esprit avait besoin. « Ce Heidelberg est le pays de l'âme... Cela s'appelle vivre, et autrement que dans ces marécaes de province où j'ai passé bien à regret une belle partie de ma jeunesse ». Îl] ne se lasse pas, dans chacune de ses lettres, de décrire la vie délicieuse qu'il mène dans ce sanctuaire de science, de nature, d’art et de vie de famille. Creuzer, « le vrai génie de l’Allemagne, mélange d'une prodigieuse science avec l’imagination et la poésie de Schiller », le reçoit avec une bonté touchante, et lui raconte Je terrible drame d’amour qui a jeté une ombre sur sa vie. Il n’est pas moins bien accueilli par l'historien Schlosser, par le littérateur Daub, par l’érudit bibliothécaire Mone. Il passe ses soirées chez des professeurs où jeunes gens et jeunes filles exécutent les messes de Hændel ei de Pergolèse. Il se promène sur les bords du Neckar ou au château avec la famille chez laquelle il a pris pension et où il rencontra la jeune fille instruite et douce qui va fixer son cœur, Mile Mina Moré. « Je dois tout à Heidelberge, écrit-il, le 26 septembre 1827 ». |

Il apprend aussi à admirer de plus en plus le livre de Mme de Staël et il salue l'Allemagne à la fin de son Étude sur Herder comme « le pays de l’âme et de l’espérance, où jaillit encore, sous les chênes d’Arminius, la source pure du beau moral, où tôt ou tard viendront se déaltérer les peuples qui l'entourent ».

Cette admiration attendrie, était chez Quinet d'autant plus forte qu'il avait une parenté intellectuelle avec le génie allemand; elle a été très sénérale en France chez les littérateurs, les penseurs et les savants à l'époque de la Restauration cet jusqu’en 1840. Et même après 1840, Victor Hugo, qui en 1838 revendiquait pour la France dans sa conclusion du Rhin, la frontière rhénane et qui avait pu reconnaître que cette rvvendication était chimérique, écrivait encore dans la Préface de 1842 : « L'Allemagne est une des terres qu'il aime et une des nations qu'il admire. I] a presque un sentiment filial pour cette noble patrie de tous ls penseurs. S'il n’était pas Français, il voudrait être Allemand. » Et Lamarline, lui aussi, s’écriait quelques mois auparavant, dans la Marsallaise de la Paix :

Vivent les nobles fils de la grave Allemagne !..

Leur langue a les grands plis du manteau d’une reine,

La pensée y descend dans un vague profond,

Leur cœur sûr est semblable au puits de la Sirène,

Dù tout ce que l’on jette, amour, bienfait où haine, Ne remonte jamais du fond.

Et Michelet dans son cours de l’École Normale de 1835-1836, tout en vantant la douceur, l'égalité d'humeur, les vertus de famille des Allemands, cherchant l'isolement, souffrant tout sauf qu'on les dérange dans leurs méditations, les montre aptes à tout comprendre, à tout sa- Wir, aspirant à l’omniscience. Il ajoute, il est vrai, que leur extrème discipline en fait d'admirales soldats et des conquérants quand ils trouvent une main énergique pour les conduire.

D'où venait cet engouement des Français pour l'Allemagne? Quelle

en était la nature et dans quelle mesure s’accompagnait-il d'une connaissance réelle de l’Allemagne? Les protestants réfugiés en Allemagne après la révocation de l’Édit de Nantes avaient plus contribué à la diffusion de l'esprit français en Allemagne qu'à la diffusion de l'esprit allemand en France, car ils ne renoncèrent que lentement et à regret à leur langue et à leurs habitudes d'esprit. Ils se répandirent surtout dans le nord de l’Allemagne et dans cette Prusse dont la culture intellectuelle sous Frédéric IT, fut, en partie grâce à eux, essentiellement française ‘. Un seul descendant de réfugiés français, Lamotte-Fouqué, saintongcois d'origine, petit-fils d'un général de Frédéric IT, fut un des fauteurs du romantisme ultra-germanique, mais son Ondine, où se retrouvait la grâce mesurée du génie français, mêlée à la poésie rêveuse de l’Allemagne, fut dès 1817, traduite en français et trouva en France un succès plus grand peut-être encore qu'en Allemagne *. Si les réfugiés n'exercèrent qu'une faible action sur le rapprochement des deux nations, il n’en fut pas de même des émigrés. Après avoir passé en Allemagne dix, quinze ou vingt ans, ils revenaient presque tous dans leur patrie, sachant l’allemand, connaissant plus ou moins bien la littérature allemande, capables tout au moins de comprendre et de dire l'importance de la renaissance intellectuelle qui avait, dans la seconde moitié du xvm siècle, mis l’Allemagne à la tête du mouvement littéraire, philosophique et scientifique *. On ‘voyait l’un d'eux, Adalbert de

1. Le romancier Auguste Lafontaine, 1759-1831, né à Brunswick d’une famille de réfugiés et dont les romans élaient presque tous traduits cn français, n'avait aucun caractère spécialement germanique. Quant à Bitaubé, le premier traducteur d'Hermann et Dorothée, né à Koenigsberg en ‘1732 d’une famille française et pasteur de l’Église française à Berlin. il s'était fixé à Paris en 1770 et fut membre à la fois de l'Académie de Berlin et de celie des Inscriptions.

2. Cousin lui écrivait : « Mon âme est à jamais enchaînée à l'idéal des chevaliers héroïques et chrétiens que vous avez souvent peint avec tant de charme ». (Barth. St-Hilaire, V. Cousin. Ï, 14°)

3. Narbonne et Mounier sont cn relations avec Schiller et Goethe. Gérando avait aussi été émigré en Suisse. Camille Jordan avait connu Gocthe, Schiller, Wicland, Herder et traduit Klopstock.

Chénedotlé avait aussi connu Gerthe et Klopstock, il fut ami de Mme de Staël. Les émigrés avaient créé le Spectateur du Nord.

Cf.. dans la Revue des Deur Mondes du 1° mars 1906, l'art. de Gautier sur Ch. de Villers. Il montre de Villers écrivant une série d'articles sur la littérature allemande dans ce Spectaleur du Nord, fondé ainsi que la Gazette d’Altona, par Amable de Baudus, un émigré qui après avoir combattu dans l’armée le Condé, s'était établi à Hambourg. Clfnedollé, Rivarol. de Pradt, Joubert, de Villers furent ses collaborateurs. De Villers expose dans le tome VII ses /dées sur la destination des hommes de lettres sortis de France et qui séjournent en Allemagne. WW élndie l'Iphigénie de Goethe, la Louise de Voss, mais est surtout l'interprète de Kant. Pès 1507, Letlres Westphaliennes; 1-0, note sur Kant dans le Spectateur du Nord, traduit son 1dée d'une histoire universelle. En 1598, anal se dans Île Sp. ctoteur Ja Critique de la raison p'ire. En 11, paraît son livre sur la Philusorlie de Kant où il dit : « Il semble qu'il ait une distaner ifranchiscble de l'esprit français à Pesprit allemand: ils sont placés sur deux sommets entre lesque:s il x a un abime. C'est sur cet abîme que j'ai entrepris de jeter un pont ». Mme de Staël, pour qui de Villers a été le premier initiateur à l'Allemagne, d’:bord par lettres, puis dans une visite à Metz en 1803,

Chamisso de Boncourt, après avoir passé sa vie tantôt en France, tantôt en Allemagne, successivement officier dans l’armée prussienne, professeur à Napoléonville en France, promenant partout une incurable mélancolie que j'attribue au sentiment amer d’être partout un étranger, exprimant dans ses poèmes ce que la poésie populaire allemande a de plus fantastique et de plus sentimental, en même temps qu'il traduisait en Allemand les chansons de Béranger. Son chef-d'œuvre, paru en 1814. Peter Schlemihl, « l’homme qui a perdu son ombre », me paraît le symbole de Chamisso lui-même, qui a perdu sa patrie et se sent partout incomplet et partout exilé. Mais ce Français devenu un des représentants les plus expressifs du romantisme allemand nous montre bien ce que put faire l’émigration pour la pénétration rériproque des deux peuples. D’autres émigrés, comme Ch. de Villers, qui fut professeur à Gœættingen où il mourut en 1815, comme Ch. de Boudens, vicomte de Vanderbourg, l'ami de Jacobi et de Stolberg, contribuèrent beaucoup à faire connaître l'Allemagne à la France, le premier par ses ouvrages sur la philosophie de Kant 4801), sur les universités allemandes (1808) et sur la réforme de Luther, le second par ses traductions d'œuvres de Jacobi, de Wieland, tous deux par leur collaboration aux Annales littéraires de l'Europe (de 1804 à 1807) *.

Les longues guerres entre la France ct l’Allemagne, les années de garnison passées en Allemagne par des milliers de soldats et d'officiers français, bien qu'elles fussent une mauvaise et douloureuse manière pour les deux peuples de se connaître et de se pénétrer, ne laissèrent pas que d'exercer une: certaine influence. Tes Français furent frappés par ce mélange de simplicité patriarcale dans les mœurs et de haute culture dans l'esprit qui était la caractéristique de l'Allemagne d'alors, et que Mme de Staël a si vivement senti. Beaucoup d’entre eux s’attachaient à l'Allemagne: ils quitlaient. à regrel, suivant l’expression étrange et farte de M. de Rocca (le second mari de Mme de Staël, officier dans notre armée), « relte patrice de guerre ». Quand Ja fortune des armes changea et que l’Allemagne soulevée écrasa la Grande Armée à Leipzig, puis chassa l'étranger à la voix de ses poètes, les Arndt, les Kærner, les Ruckert, les Uhland, et vint à son tour prendre garnison en France, son prestige se trouva grandi. La France n'avait eu pendant la Révo- Intion et l’Empire ni poètes pour chanter ses victoires, ni philosophes pour la consoler au jour de la défaite et de l'impuissance par les spéculations métaphysiques el cosmogoniques ou pour la relever à ses propres veux par de hautes exhortalions morales comme l'avait fait Fichte dans ses Discours à la Patrie Allemande. Elle se prit à admirer avec envie cette nation, qu’on avait crue impropre à l’action, perdue dans les rêves de la poésie, de la philosophie et du mysticisme ou dans les

qui lui reprochait d'oublier trop sa patrie, disait de lui qu'il représentait « l'Allemagne en France et la France en Allemagne ». L'essai de Villers sur l'Esprit et l'influence de la Réformalion de Luther, paru en 1Kof, a cté probablement un des livres qui ont poussé Michelet à écrire sur Luther.

1. Briefe an Ch. de Villers p. p. I<lar, et Ulrich, Ch, de Villers Leben,

recherches arides et désintéressées de l’érudition, et chez qui, tout d'm coup, Se manifestait une explosion de force nationale, une unanimité de sentiment et de passion préparée au milieu de l’anarchie politique. une unité morale créée par un mouvement intellectuel. Dans ce pays dont on avait raillé la faiblesse, les discordes et les institutions arrierées, on admira le plus prodigieux épanouissement d’un génie national qui eût peut-être jamais été, car ‘il n’était pas l'expression de la vie d'une cité comme le génie athénien ou le génie florentin, ou d'une so: ciété d'élite et d’une cour comme la littérature française du xvir siècle: il représentait vraiment l’âme de tout un peuple. Il s’était vigoureuse. ment détaché avec Lessing du joug de l’imitation française; avec Shiller, Wieland, Gœthe, les poètes et écrivains romantiques, il avait par une production féconde d'œuvres originales, créé une littérature à la fois très populaire et très artistique. En même temps la philo phie allemande, délaissant la tradition cartésienne de Leïbnitz, donnait naissance avec Kant, Herder, Fichte, Schelling, Hegel et Jacobi, à une série de systèmes qui renouvelaient vraiment la face des problèmes et y marquaient profondément l'empreinte de l'esprit germanique. L'érudition allemande, vivifié par l'esprit de généralisation philosaphique. ouvrail également dans tous les sens des vues nouvelles. Winckelmann jetait les bases d’une élude vraiment scientifique de l’art critique. Wolf, Heeren, Bœckh, Welcker, bientôt suivis par O. Muller, renouvelaient par l'archéologie et la philosophie la connaïssance du monde grec, Niebuhr celle de Rome, Thibaut et Savigny le droit romain, Eichhorn et les frères Grimm le droit et les antiquités germaniques; A.-G Schlegel et Lassen jetaient en même temps que le Français Burnouf les bases de l’étude des langues de l'Inde; les deux frères Humboldt, Guillaume et Alexandre, étaient des créaleurs l’un en ethnographie et en lin. guistique, le second en géographie et en anthropologie. Creuzer fondait dans sa Symbolique la mythologie comparée. Et je ne parle pas de tout le mouvement de renaissance catholique qui avec Stolberg, Gœærres, Ch. Frédéric Schlegel, s’unissait au romantisme de Tieck, de Novalis, et à l'érudition des Grimm pour ressusciter les traditions populaires et religieuses de la vieille Allemagne. On peut dire que, dans toutes }r: voies du savoir humain, des lettres et de la pensée, l’Allemagne ar: paraissait, de 1800 à 1820, comme la grande initiatrice. Et on ne peut s'élonner que les Français, chez qui une période de stérilité intellerluelle relative avait succédé au grand mouvement du xvm'° siècle et précédait la période romantique, aient éprouvé pour l’Allemagne une admiration respectueuse. Ce qui rendait cette renaissance allemande par. ticulièrement remarquable, c'est que tout en étant profondément nstionale elle n'avait rien d’étroit ni d’exclusif. Elle avait secoué le joug de la France, mais pour remonter aux sources antiques, pour rechercher avidement les traditions poétiques et religieuses de l'Orient, pour ressusciter sous des formes nouvelles les grandes conceptions philosophiques el panthéistiques de Pnde, pour nourrir l'intelligence attemanae de La substance de Toutes Tes histoires, de toutes les philosophies, de

toutes les civilisations. En même temps les œuvres qui sortent de ce mouvement intellectuel gardent un caractère essentiellement allemand et toute cette science se concentre et se répand par les Universités, foyers intenses du patriotisme allemand et de la vie nationale. Au milieu d’un émiettement polilique lamentable, l’unité allemande se fait par les écrivains, les savants et les penseurs, par les Universités, la presse littéraire ‘et les sociétés littéraires.

Parmi les savants allemands du commencement du siècle il en est un qui contribua plus que tout autre à donner à la France une haute idée du génie de l’Allemagne et qui fut comme l'ambassadeur de la science allemande à Paris. Le naturaliste Alexandre de Humbolüt :. après avoir voulu suivre Bonaparte en Égypte, vint se fixer à Paris en 18035 et y publia les douze volumes et les deux atlas de son colossal ouvrage sur l'Amérique. Même quand il fut retourné à Rerlin en 1827, Humboldt conserva l'habitude, jusqu’à la révolution de 1848, de venir tous les ans à Paris. Son physique noble et imposant, sa conversation étincelnnte, sa science prodigieuse lui faisaient à Paris une situation exceptionnelle et l’admiration qu'il inspirait rejaillissait sur son pays.

A côté des relations directes entre l’Allemagne et la France, il ne faut pas oublier le rôle qu'a joué comme intermédiaire entre Îles deux nations un petit pays qui participe à Ja fois de la France, de l'Allemagne, et de l'Italie : la Suisse. Bonaparte avait fait de Genève et de ses environs un département francais: il étendait son impérieuse protection sur Ja Confédération des 19 cantons organisés par l’Acte de médiation de 18083. Les Suisses cultivés d’origine française ou d’origine allemande étaient également versés dans les deux langues et participaient aux deux cultures. Un Vaudois, comme Benjamin Constant, un Genevois comme Sismondi apportaient à Paris un esprit tout imprégné de science allemande. Benjamin Constant traduisait Wallenstein dès 1809. Les Suisses étaient les agents nécessaires du casmopolitisme intellectuel. Le grand historien Jean de Muller, né à Schaffhouse, fut un des maîtres de la ience historique pour les Français comme pour les Allemands au début du x1Ix° siècle. Après avoir été conservateur de la bibliothèque impériale à Vienne et historiographe de la maison royale à Berlin, il devint, après léna, ministre d'État du roi Jérôme en Westphalie, puis directeur, Je l'instruction publique. Un Bernois, Philippe Albert Stapfer, professeur, puis ministre el réorganisaleur des études dans son pays, ambassæleur de Suisse à Paris de 1800 à 1809, resta fixé en France après la fin de son ambassade et fut un des hommes qui contribuèrent le plus à faire connaître l'Allemagne à la France. C’est lui qui fonda et qui, avec de Gérando et Vanderbourg, rédigea, de 1804 à 1807, les Archives littéraires de l'Europe; puis quand les Archives eurent élé en 1808 supprimées par la police, publia avec de Villers, les Mélanges de littérature étrangère. Il travailla avec Cuvier, Lasteyrie, Hase, de Gérando, Eck- «lein, à fonder une Rerue germanique. Ce projet patronné par l’Insti-

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