Stiftneuburg
raisons. Îl savait encore mal l’allemand, du moins ne pouvait le parler. Les leçons qu'il prit consciencieusement à Heidelberg ne purent lui en apprendre beaucoup. Il connaissait mal les écrits de ces grands Allemands, qu'il admirait de confiance par une sympathie anticipée et voulue, et comme les Allemands, de leur côté, ne parlaient pas couramment Île français, les entretiens ne purent être ni très prolongés, ni très approfondis. D'ailleurs il avait trop peu de temps à sa disposition. Il voulait voir Quinet et la famille à laquelle Quinet se sentait déjà attaché par son naissant amour pour Mlle Mina Moré. Michelet se trouve tout de suite avec cette famille en 1elations étroites, logeant chez une tante de Mile Moré, Mme Kavyser, et prenant ses repas chez un cousin. Ïl se promenait avec Quinet dans les admirables environs de Heidelberg et enfin, comme il était venu surtout en Allemagne pour s'orienter parmi les livres dont il avait besoin pour ses études sur le Moyen-Age et la Réforme et savoir ceux qu'il devait acheter et lire à fond, il passait la plus grande partie de son temps dans la bibliothèque, parcourant les ouvrages de Spiitler, Marheïnecke, Gans, Bekker, Hammer, Hüllmann, Schmidt, Ulrich de Hutten, Hegel, Boisserée, prenant note des livres qu'il d::vait acquérir à Francfort, «lors le grand marché de la librairie avec Leipzig. Enfin Michelet était un petit bourgeois parisien qui se sentait perdu loin de sa famille, de sa maison, de son père et de sa fille, dans un pays dont il comprenait mal la langue et où tout lu élait étranger. Ce citadin n'éprouva pas à Heïdelberg le ravissenent qu'y avait ressenti Quinet, l'amant des solitudes de la Dombes. Ceux qui connaissent les délicieuses collines boisées entre lesquelles coule le Neckar ne peuvent s'empêcher de sourire quand Michelet parle à Pauline de ses courses sur les « âpres montagnes » de Heidelberg. chaque instant, il a envie de retourner à Paris, retrouver « sa pauvri Adèle », qui réclame « papa Jules ».
Les lettres que Michelet recevait de son père, de sa femme. n'étaient pas moins tendres; mais celle-ci l’encourageait à ne pas écourter à cause d'elle son voyage en Allemagne’. Je ne citerai que quelques lignes d’une lettre du 27 août qui donnera le ton de ce: missives de Pauline :
« Ce que tu nous dis des occupations que tu t’imposes nous fait craindre que tu ne te fatigues trop. Songe ‘bien que pour augmenter ta santé il te faut du repos. Cette idée peut me consoler du sacrifice-que je fais de toi. Ainsi, mon bien-aimé, prends tout le temps nécessaire pour augmenter tes connaissances. Je ne veux pas que l'amour que j'ai pour toi t'enlève une partie de la gloire qui t'attend.
« Aime-moi toujours, je serai parfaitement heureuse. »
1. Lorsque l'on avait communiqué à Poret les lettres où son ami parlait de quitter Heidelberg au bout de douze jours, quinze au plus, il s’indigna et supposant que Michelet cédait à l’impatience de revoir les siens et renonçail au bénéfice intellectuel qu'il s'était promis de son voyage, il lui écrivit une lettre très vive pour lui faire des reproches et l’exhorter à persévérer. Michelet répondit par une lettre où il indiqua avet exactitude tout ce qu'il avait cherché et trouvé à Heidelberg.
Une des plus fortes impressions que Michelet avait éprouvées à Heidelberg lui était venue des recueils de poésie et de traditions du : Moyen-Age, par Jacob Grimm. Aussi eut-il l’idée d’aller à Goettingen et à Cassel pour voir l'illustre germaniste et son frère, qui commencaient alors leur grand dictionnaire historique de la langue allemande. Mais il y renonça assez sagement et se contenta de Bonn. dont l’Université avait été reconstituée en 1818 sous l'influence de la Prusse. La Prusse avait acquis en 4815 les provinces rhénanes #t, avec le sens profond de l’action des Universités et de la science our la formation de l'esprit nationai, elle faisait de Bonn la citadelle avancée de la culture prussienne sur le Rhin de même qu'en 1809 elle avait constitué à Berlin par les soins de Humboldt, de &hleiermacher et de Fichte, cette Université Friedrich Wilhelm, qui, dira plus tard le professeur Dubois-Reymond, « casernée en face du château royal, fut la garde du corps des Hohenzollern. » Une biblio. thèque déjà importante de 80.000 volumes s’y était constituée en dix ans par les soins de l'illustre Welcker et c'est cette bibliothèque qui attirait Michelet. Il espérait aussi voir quelques savants distingués et en effet il n’en manquait pas alors à Bonn; mais il y passa trop peu de temps et il était encore trop mal préparé pour profiter de si courtes entrevues. Il nous dit que le seul homme qui aurait pu lui être utile partait pour Francfort. Niebuhr, -qui depuis 1823 était fixé à Bonn, était aussi absent. Mais il vit cependant des érudits d’une haute valeur. Welcker avait déjà publié sur Aristophane et Eschyle des travaux où il préludait à ses grands ouvrages sur l'épopée et le drame grecs. Gieseler venait de commencer la publication de son Manuel de l'histoire ecclésiastique, que Michelet d’ailleurs s’empressa d'’acheter. Guillaume de Schlegel avait acquis une réputation universelle par son cours de littérature dramatique. Lassen, quoique jeune encore, était déjà une autorité pour les études sanscrites. Il se mit avec une obligeance extrême au service de Michelet. Il le conduisit chez Häüllmann, l'historien des villes allemandes au Moyen-Age; chez Diez, le créateur de la philologie romane; chez Schlegel, qui rebuta le jeune Français par ses airs de grand seigneur *.
A Bonn comme à Heidelberg, Michelet profita plus des livres que des hommes. Les lettres assez mélancoliques qu'il écrivit de Francfort, Mayence et Bonn à sa chère Pauline montrent à quel point il se sentait dépaysé en Allemagne. D'ailleurs il souffrait d'un embarras gastrique. En réalité il n’avait pas cessé de vivre en pensée à Paris auprès des siens; pendant qu'il était à Heidelberg il avait fait faire son portrait par le jeune Ulmann et l’avait envoyé à Pauline, ce qui avait causé à celle-ci de vrais transports de joie.
« Quelle suprise, Ô mon Jules! Que je te remercie du précieux et inattendu cadeau que tu me fais; tu n’imagines pas le bonheur que j'éprouve de
1. I] vit non seulement Gieseler, mais aussi Walter, un des hommes les plus profondément versés dans la connaissance du droit germanique et Arndt, l'historien-poète et pamphlétaire qui avait joué un si grand rôle dans le réveil patriotique de 1812-1815.
posséder ton image chérie; mais mon Jules elle est encore plus parfaite dans mon cœur. Nous n'’osons pas trop l'embrasser de peur de la salir, dit la bonne Adèle. Elle voulait à toute force s’en emparer disant que c'était pour elle que son papa Jules l'avait envoyée. »
Le 18 septembre Michelet était revenu auprès des siens après avoir entrevu à six heures du soir la cathédrale de Cologne, passé une matinte à Aix-la-Chapelle et avoir traversé à bride abattue Liège. Louvain et Bruxelles sans avoir même le temps de regarder leurs monuments :t voyageant nuit et jour.
Malgré la rapidité de ce voyage et la difficulté que Michelet semble avoir eue à se mettre directement et intimement en rapports avec les savants allemands, ce court séjour devait avoir pour Jui une importance considérable. Il avai: eu une impression de l'Allemagne, des hommes et des choses, et il s’était pour la première fois arraché, non sans peine, à son milieu étroitement parisien et familial pour ouvrir les yeux à des horizons plus vastes. Ce premier voyage, bien. tôt suivi du voyage d'Italie et du voyage d'Angleterre, fut le commencement de l'éducation cosmopolite de Michelet.
En revenant à Paris il ne se trouvait pas seulement classé dans cette élite de jeunes Français qui avaient visité l’Allemagne, comme Ampère, Lerminier, mais il avait goûté le charme de ses mœurs simples, la beauté des paysages du Neckar et du Rhin, et pris une grande idée de la littérature et de la science allemandes. Il fallait que l'impression eùût été forte pour qu’en 1842, après les deux deuils qui avaient ravagé sa vie, ce soit en Allemagne qu'il ait cherché non pas l'oubli, mais la transfigura:ion de ses douleurs, un rafrafchissement du cœur, un adoucissement aux amertumes de la vie. Il est vrai que de 1828 à 1842 il avait par les livres, les relations personnelles. la musique même, beaucoup approfondi sa connaissance de l'Allemagne. Mais s’il l’avait fai: avec tant de persévérance et de succès, c'est que le court voyage de 1828 lui avait donné l'élan. Il écrit à Quinet en octobre 1828 .
« J'ai laissé à Heidelberg quelque chose de moi. C'est un dernier souvenir de jeunesse et de poésie. Nos promenades à Stift, au château, au Wolfsbrunn, à la montagne qui est en face de la ville, tout cela ne peut s'oublier. Toutes les fois que j'entends de la musique, que je lis ou vois quelque chose de noble et de poétique, je pense à vous, mon ami, et aux lieux que nous avons parcourus ensemble. »
Et le 26 septembre 1829 il écrivait encore :
« Je ne vous ai jamais vu avec plus de plaisir que dans ce Cadre admirable de ruines antiques et de science moderne. C'est un lieu fait exprès puur le poète ».
On comprend qu'Ampère, revenant d'Allemagne, écrivit à Michel:t ses regrets de ne pouvoir aller causer avec lui « de leur amie commune, l'Allemagne ».
Rentré à Paris Michelet non seulement reste en correspondance avec
ses amis d'Heidelberg', mais il correspond avec Gieseler et Hüllmann de Bonn, avec le professeur Cuvier de Strasbourg; il complète sa bibliographie d'ouvrages allemands et se constitue toute une bibliothèque personnelle pour laquelle il dépense en deux ans chez le libraire Marcus de Bonn plus de 300 frs, somme énorme pour une bourse aussi modeste que la sienne”. |
Il prend des leçons d'allemand avec un D’ Kurz, ami d’Eichhoff, très savant en sanscrit et en chinois, et pendant la fin de l’année 1828 et toute l’année 1829 il est dans une véritable fièvre de travail et de projets, dont l’Allemagne et ses lectures allemandes lui fournissent la matière surabondante. Il se rend malade de surmenage cérébral à force de lire des livres allemands. On comprend qu'il écrive à Quinet le 26 septembre 1829 : « Je me suis réduit rigoureusement à la vie animale. À peine me permets-je de lire le journal. Il faut un repos absolu pour me remettre. Les lumières de l’Allemagne entrant à la fois, ont blessé mon pauvre cerveau. J'en avais trop pris depuis un an*°. » |
Son voyage en Allemagne ne lui avait fourni qu'une orientation bibliographique générale et vague, mais au retour il se concentre sur Luther dont il avait trouvé à Heidelberg des souvenirs, un portrait de Luther mort, la maison où, dit-on, il avait séjourné. Il commence par en traduire des extraits, surtout des Tischreden; mais il ne peut se limiter à Luther; il a besoin d'expliquer son rôle, son carac. tère, son rapport avec l’histoire de sa race. Il voit en lui tantôt un retour à l'identification contre la liberté, tan.ôt un des agents du principe de dissolution qui depuis le xm° siècle disloque l'Europ: unifiée par l’Église au Moyen Age. Et alors il veut se faire une idée de tout le développement de l’histoire de l’Allemagne, comme préface à cette histoire du xvr siècle projetée en 1826. Il remonte aux Sagas scandinaves pour retrouver, à travers les chants et les légendes recueillis par Leo, Gœærres, Grimm, von der Hagen, à travers les Meistersaenger et les poètes du xvr siècle la vieille nationalité allemande. En même temps il lui faut comprendre tout le développement philosophique; il étudie la scolastique, l’histoire de l’Église, saint Bernard, dont Néander a écrit la vie en 1813, saint Augustin et saint Thomas pour arriver à Fichte et Schelling. En avril 1829,
1. Ïl s'occupe avec sollicitude de trouver des pensionnaires à M. Kayser. Ïl lui fournit le jeune Lepeltier.
2. Ses achats étaient faits d’une manière très judicieuse et portaient avant tout, sur l'histoire du droit et de l’Allemagne au Moyen-Age, sur l’histoire religieuse et en particulier celle du xvi® siècle. C’est ainsi qu'il achète les ouvrages de Savigny, Gans, Hüllmann, les Minnelieder de Tieck, les Troubadours de Diez, puis les ouvrages de Hutten, de Luther, Giescler, Walter, et aussi les ouvrages sur l’ancienne Italie et Rome.
3. Il parle ailleurs de la courbature intellectuelle que lui a donné la philosophic allemande. Il dit dans ses notes pour la préface de 1869 qu'il se serait noyé dans cet océan de recherches de métaphysique et d'érudition sans ses forces tutélaires, Virgile et Vico. Il avait affronté les hydres, les centaures et ks chimères de la philosophie allemande.
il sent qu'il s’égare et veut se borner à Luther, mais pour le quitter bientôt parce qu'il voit qu'il aurait besoin d’une plus forte préparation théologique. Il prend un secrétaire, Toussenel, pour l’aider dans ses lectures allemandes, ei songe alors à des traductions, à celle des Hohenstaufen de Raumer; il commence même à traduire le livre de Grimm sur la poésie des Meistersaenger. Ce fut l’origine de ses relalions avec le grand érudit allemand qu'il aurait voulu visi.er en 1828, dont Quinet lui avait envoyé en 1829 les Deutsche Rechtsalterthümer, source de son livre sur les Origines du droit. Il le’ considéra tou jours, avec Gans, Fichte et Beethoven, comme un de ses éducateurs allemands. Nous avons une lettre de lui adressée à Grimm le 21 juin 1829, où il demandait des conseils sur la meilleure manière de rendre accessible aux Français la vieille poésie allemande. Mais il abandonna bientôt ce projet et fatigué, fourbu par cette course éperdue à travers l'histoire, la littérature et la pensée allemandes, Michelet, en août et septembre 1829, dut se reposer. Ses seules lectures furent du Victor Ilugo (Cromwell, les Orientales), des fabliaux, Don Quichotte, Montei. Mais il songeait toujours à son histoire de la race allemande, quand M. de Montbel l’obligea à se donner tout entier, à l’École Normale, à l'histoire ancienne.
Nous retrouverons bien‘ôt les résultats de ses lectures et de ses réflexions sur l'Allemagne dans l'Introduction à l'histoire universelle de 1832, dans son Luther de 1836, dans ses Origines du droit de 1837, dans les admirables chapitres sur l’Allemagne de Luther au t. VIII de l’histoire de France; mais nous devons dès aujourd'hui noter que ce Français si essentiellement et foncièrement français, enfant de Paris, et fils du xvnr siècle, a pourtant recu de l'étranger des impressions inneffaçables et une part importante de son éducation intellectuelle et morale. Nous avons déjà vu ce qu'il a dû à Virgile et à Vico, nous le verrons en 1830 descendre pour la première fois, et avec quelle piété, vers le pays de Virgile et de Vico. Mais il s'esl mis aussi à l’école de l’Allemagne et bien que la pénétration du génie allemand en lui n'ait pas été très profonde, il lui a gardé néanmoins une durable reconnaissance, et il a eu pour elle un amour qui ne s’est jamais démenti’. Il a raconté dans Nos fils, où 1l rend un magnifique hommage à la pédagogie allemande, à Pestalozzi, à Frœæbel et à Mme de Mahrenholz, l'émotion qu'il éprouva le 4 mars 1848 quand il vit à la Madeleine, à côté du drapeau tricolore d'Italie, le drapeau tricolore, noir rouge et or de sa « chère Allemagne », le saint drapeau de Luther, Kant, Fichte, Schiller, et Beethoven*. En 1854 il écrivait que l'Allemagne est le pays des forts; elle lui a donné la force scientifique qui lui a fait pousser à fond les questions. la rêverie par Beethoven, et lui a enseigné par Beethoven et Kant une foi nouvelle. En 1869, dans sa préface, il dit que Luther et Grimm ont
1. Dans une note sur ses secrétaires, il dit qu'il a eu Toussenel, Müntz el Rosenwald pour satisfaire ses « passions allemandes ».