Nos fils, p. 348 de l’éd. de
« e PREMIÈRE RENCONTRE AVEC L'ALLEMAGNE 169
fait de lui un autre homme et il formule avec toute la France libérale ce vœu magnanime et imprudent : « Dieu nous donne de voir une grande Allemagne. »
Quand cette grande Allemagne se fut formée aux dépens et sur les ruines de la France, Michelet eut cette grandeur d'âme et ajoutons-le cette fermeté de raison, de ne rien renier de ses jugements et de ses sentiments antérieurs, tout en protestant avec une admirable éloquence contre l'abus qu'elle avait fait de sa victoire. « Mes sympathies pour elle, écrit-il dans La France devant l'Europe, n'ont jamais varié. » Et dans une note restée manuscrite il dit qu'il a été ami de l'Allemagne non pas pour ce qu'il pouvait tirer d'elle, mais vraiment par amour pour elle’. Il n’a jamais cessé d'exprimer sa reconnaissance pour l'Allemagne, et dans son histoire du xix° siècle il ne se contente pas de tracer un admirable tableau de la renaissance littéraire, scientifique, artistique et morale de l’Allemagne à l’époque de la Révolution et de Napoléon, renaissance qui a fondé son unité, il écrit dans l'introduction à son ouvrage ces lignes qui sont le résumé éloquent de tout ce qu'il a pendant sa vie pensé de l'Allemagne, de ce qu'il a reçu d'elle et de ce qu'il lui a donné*.
« L'éditeur de ma grande histoire, dit-il, a publié en 1871, dans le premier volume de sa réimpression, la préface où, rendant compte de mes études préalables, j'explique sans restriction mes sympathies pour l'ancienne Allemagne, pour son apôtre Luther, pour les jurisconsultes populaires et l'amitié dont m'a honoré leur savant collecteur J. Grimm, esprit très pénétrant qui comprit bien que, derrière la France académique, officielle, il y en avait une autre, non plus spirituelle mais candide et profonde. Mon point de vue était fraternel pour l'Allemagne. Oh! que je l’ai aimée, cette Allemagne là; la grande et la naïve, celle des Nibelungen et de Luther, celle de Beethoven et celle du bon Froebel des jardins d'enfants. Mais j'aimais beaucoup moins l'Allemagne ironique de Goethe, l'Allemagne sophistique de Hegel qui a produit son fatalisme d'aujourd'hui. J'espérais mieux de l'Allemagne et je suis frappé de la voir morte en da victoire même, au sépulcre de fer où un État slave, la Prusse, l’a inhumée. »