‹ La vie et la pensée de Jules Michelet (1798-1852) (volume 2)Chapitre 33 sur 81 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Michelet, Professeur d'Histoire ancienne 1829-1830 Voyage à Rome, Avril 1830

La situation de Michelet à son retour d'Allemagne se trouva tout à coup heureusement changée par sa nomination comme professeur d'histoire de la fille de la duchesse de Berry, Louise-Marie-Thérès. qui n'avait que neuf ans.’ |

Des notes de Michelet (reproduites dans la préface de Rome, p. 5! et suiv.) témoignent des relations très amicales qui s’établirent entr le jeune professeur, la duchesse de Berry, Mme de Gontaud-Biron, wouvernante des enfants de France, Mlle Vachon (une Suissesse’, institutrice de la princesse Louise, et M. de Damas, gouverneur du duc de Bordeaux. M. de Damas s'était fait lui aussi, l’élève de Michelet

Michelet avait lieu, du reste, d’être heureux du changement qui cette nomination avait amené dans sa situation. Avec son traitement

1. Le comte d'Hauterive, garde des archives diplomatiques écrivant à ÿ de la Passe, chargé d’affaires, à Naples, dit que Michelet a dû cet insigne honneur « à la bonne notoriété de son talent et de son caractère. » D'après une note de la préface de Rome, Michelet n'’accepta qu'après avoir pris l'avis de Guizot qui leva tous ses ecrupules. (Cette note doit avoir été rédigée par Me Michelet elle-même). |

Unc lettre de la cousine, du 26 octobre 1828, nous apprend que « cet honneur tout à fait inattendu lui vint de l'estime et de l'amitié de deux hommes de mérite qui, consultés séparément, ne crurent pas pouvoir indiquer un meilleur choix. » Ces deux hommes de mérite ont été Guizot et probablement Letronne. Célestine s’inquiétait de savoir si la place était bien rétribuée (elle rapportail 5.000 francs par an) et si elle n'était pas trop assujettissante. Il ne semble pas qu'elle l'ait été, bien que Michelet fût tenu, indépendamment des leçons qu'il donnait toutes les semaines, d'écrire à la petite princesse chaque semaine une lettre instructive lorsque le professeur et l'élève se trouvaient séparés l'un de l’autre; et la princesse répondait en envoyant à son maître ses réflexions ou des réponses à ses questions. C’est ainsi que Michelet lui écrivait chaq'° semaine pendant les mois d'août et de septembre ‘1829 et pendant tout son voyage d'Italie de 1830. La perte de ces lettres est infiniment regrettable. fl y a ceux «tres de la princesse dans la préface de Rome, p. 46-49.)

2. Les lettres de Mile Vachon qui nous ont été conservées, montrent en effet que l'on avait, dans l'entourage de la duchesse de Berry, une véritable affection pour Michelet, et les deux lettres de la petite princesse mous montrent en elle une enfant remarquablement précoce si ces lettres sont bien dues à elle seuic ct si Mlle Vaclien n x est pour rien. Quant à Michelet il aimait à dire que cette enfant avait ému ses entrailles de père et jusque dans & vieillesse il parlait d'elle avec une réelle affection. — Mme Michelet dit ass°! drôlement que le duc de Bordeaux avait par M. de Damas l’écho des leçons de Michelet : il avait alors 5 ans!

de l'École Normale (de 2.400 fr. en 1829, puis de 3.000 à partir du 2 nov. 1829), ses quatre ou cinq pensionnaires qui lui payaient 1.500 à 2.000 fr. par an, Michelet avait un revenu d'au moins 16.000 fr. (sans compter le revenu de ses livres , ce qui représenterait aujourd'hui au moins 40.000 frs, et quoiqu'il eût à suffire à l’entretien d’une maisonnée de dix personnes et au paiement de son secrétaire Toussenel *, ïl se trouvait dans une situation, sinon opulente, du moins très aisée.

-Mais il avait aussi une vie terriblement remplie avec son double enseignement à l'École Normale, ses leçons au château, ses pensionraires à qui il consacrait plusieurs heures chaque jour, et ses travaux personnels: achèvement en 1828 de son Précis d'histoire moderne, articles pour la biographie Michaud, et en 1829 les immenses et laborieuses lectures que nous avons énumérées, faites en vue de son Luther et de son Histoire de la nationalité allemande.

Ces occupations diverses l'avaient tellement surmené qu'il souffrait continuellement de la tête et des entrailles.

Pour comble de malheur il avait non pas trois médecins, comme le dit Mme Michelet, mais quatre, Marjolin en plus de Récamier, d’Aumussat et d'Edwards*°. Ils étaient naturellement d’avis différents, et Michelet, après avoir subi cinq traitements divers, après avoir ajouté à toutes ses occupations des leçons d'équitation, continua, depuis le mois de mars 1829, à souffrir de violents maux de tête, à avoir l’estomac et les intestins en mauvais état. Il fut même un instant (septembre 1829) obligé de suspendre tout travail, même toute lecture,

Après les vacances il eut un surcroît de fatigues et d’agitation. Le 17 novembre sa femme lui donna un fils qui fut baptisé le 49 sous le nom de Charles. Ce fut une joie, maïs aussi une complication dans une vie déjà remplie. Puis un deuil particulièrement douloureux vint l’attrister. Son oncle, Xavier Millet, marié en secondes noces à une veuve belge, Mme van Poppelin, avait quitté Provins pour aller s'installer à Ypres où sa femme trouvait plus de facilités pour son commerce de quincaillerie. Il périt noyé dans une mare à

1. ]l ne payait pas Toussenel très largement, 85 francs par mois et Touseenel était occupé tous les jours de 8 h. à 5 h. sauf une heure et demie pour le déjeuner. Il est vrai que Michelet considérait le travail fait par Toussenel en général comme de nature à l’instruire en histoire romaine et droit romain.

2. Nous voyons même par une lettre de Célestine du 2r octobre 1829 qu'il avait entrepris d'écrire une philosophie des Modes dont l’idée lui était venue, nous le savons, en faisant son cours de psychologie.

Célestine lui écrit : « Je demandais à Lefebvre (son frère Félix) quelle pouvait être la cause de ce retour vers les temps gothiques dans la poésie, les arts et mème les modes du xrx° siècle. Il m'a dit que cette question vous occupe dans ce moment, et que vous cherchez à en donner la solution dans un ouvrage intitulé la Philosophie des modes, qui est déjà avancé. Il vous porte même comme matériaux précieux deux échantillons de vieilles indiennes dont nos grand'tantes se paraïent, il y a quatre-vingts ans. Je suis curieuse de savoir quelle explication vous donnerez à ces grosses fleurs. » |

3. Ce dernier, ee et ethnographe de mérite, devint un de ses meilleurs amis.

une lieue de la ville, étant pris de boisson. Ce fut pour toute la famille une douleur et une humiliation auxquelles s’ajoutait la situation pécuaiaire difficile dans laquelle ce malheureux laissait sa famille *.

Un autre malheur se préparait encore. Eugène Lefebvre de Renwez (le fils de la tante Lefebvre-Millet), qui avant passé cinq ans À Paris dans l'espoir d'arriver à être ingénieur des mines et dont Michelet et son père avaient vainement tâché de secouer la mollesse et l'indolence, avait quitté Paris en décembre 1828 pour tâcher de se créer une situation dans le commerce. Mais son peu de solidité d’esprit, son extrême amour-propre et sa vive sensibilité inspiraient aux siens les plus grandes craintes et nous voyons Michelet continuer à s'occuper de lui pendant qu'il était à Anvers. Le pauvre garçon végéta pendant quelque temps sans trouver de position, et enfin, à la fin d'août, il mit à exécution un projet de suicide qu'il méditait depuis longtemps.

À ces chagrins et à ces préoccupations de famille était venu se joindre le mécompte que Michelet avait éprouvé au mois de novembre lorsque M. de Montbel lui refusa le poste de professeur de philosophie. Michelet fut d'autant plus sensible à cette décision qu'il croyait que sa situation à la Cour lui vaudrait des égards particuliers, et que des protecteurs puissants, Guéneau de Mussy et de Maussion, lui avaient promis et donné leur appui. Mais enfin, comme le dit M. de Maussion dans la lettre où il lui raconte les démarches qu'il a faites en

Sa faveur : « vous ne pouvez vous en prendre qu'à la supériorité que

vous avez montrée dans vos cours d'histoire si l’on a pensé que vous pourriez donner la préférence à ce dernier enseignement. » Et il ajoutait fort judicieusement: « est-1l réellement moins élevé que celui de la philosophie? * »

Michelet non seulement se résigna, mais se mit avec ardeur à sa tâche de professeur d'histoire ancienne, en s'’attachant à l'histoire romaine où, toujours préoccupé de ses idées de philosophie de l'histoire, il voyait le nœud même de l'histoire universelle. En écrivant une histoire romaine, il allait en même temps reprendre l’œuvre de Vico et donner à la France un livre qui populariserait les découvertes de Niebubr, bien peu accessibles au grand public sous la forme indigeste que leur avait imposée le grand érudit, sous la forme plus indigeste encore de la traduction de M. de Golbéry. Voici comment Ché-

1. Î\ n'avait pour tout avoir que : 412 fr. Sa veuve avait des enfants à elle et un fils du premier mariage de Xavier Millet, établi à Provins, homme d’:sprit mais de peu de cervelle; elle devait dans la suite être souvent à la charge de Michelet.

2. Pour compenser le mécompte imposé à Michelet, M. de Montbel éleva son traitement de 2.400 fr. à 3.000 fr. Il faisait deux leçons en 1" année sur l'Orient et la Grèce, 2 leçons en 2° année sur Rome. L'École Normale ne comportait alors régulièrement que deux ans d'études. Quelques élèves étaient admis par faveur exceptionnelle à rester une troisième année pour y travailler librement. L'agrégation de philosophie avait été créée en 1826, celle d'histoire et de géographie ne fut établie qu’en 183r (27 mai). Le règlement du 30 oct. 1830 établit le système des trois années régulières d'études.

ruel, un des meilleurs élèves qu'ait formés Michelet, qui fut en 1831 son secrétaire, appréciait l'enseignement qu'il donnait sur ce sujet à l'École Normale’:

« De novembre 1829 à juillet 1830, M. Michelet fut chargé exclusivement de l’enseignement de l’histoire. Il nous faisait en 2° année deux leçons par semaine. Le sujet qu'il traita cette année était l'Italie avant les Romains ct les orixines de Rome. Dans la première partie de son cours jusque vers le mois de mars 1830, M. Michelet s'occupa des ouvrages de. Micali et de Niebuhr. Il examina et discuta leurs opinions sur les populations primitives de l'Italie. Vers mars 1830, M. Michelet, dont la santé était affaiblie, fit un voyage en Italie et visita Rome. Après son retour il continua ses leçons sur les origines de Rome. Il traita spécialement du caractère de la population primitive de Rome et de son génie agricole. Il puisait ses renseignements dans ls agrimensores, dans Caton, Varron et surtout dans Virgile. Vers la fin de l'année scolaire il nous demanda nos rédactions, dont il voulait se servir pour son histoire romaine. Malheureusement cet ouvrage n’a pas reproduit complètement les leçons de M. Michelet sur le caractère agricole des premiers Romains. »

Comme le dit Chéruel, la santé de Michelet, ébranlée par les agilations et le surmenage intellectuel des six années 1824 à 1829, exigeait qu'il prit quelque repos. Mais il n'était pas possible d'imposer à Michelet une vraie cure de repos. Tout ce qu’on put obleai: de lui c'est qu’il demandât, en mars 1830, quelques semaines de congé qui, ajoutées aux congés de Pâques, lui permirent de faire en Italie, et en particulier à Rome, un voyage très nécessaire pour l’histoire romaine qu'il projetait d'écrire. Michelet très préoccupé de deux questions, l’agriculture et le droit, se proposa, en allant en Italie * : « 1° de savoir si les Romains d'aujourd'hui ont des chants populaires (les Tarentins en ont); 2° de visiter « la Maremme », la campagne de Rome et quelques parties du bord de l’Adriatique ; 3° de consulter les agrimensores (anciens), les ingénieurs (modernes); 4° voir les murs cyclopéens et non cyclopéens : 5° les cités guelfes (ex. Florence) ne suivaient-elles pas leurs lois civiles le droit romain ou canonique et les cités gibelines (Pise) le droit germanique? Voir les jurisconsultes à l'lorence, Rome, Naples, Bologne”. »

Michelet rêvait depuis longtemps de voir Rome. Nous en avons la preuve dans une très belle lettre qu'il écrivait en novembre 1823 à Alexis de Saint Priest, qui avait été à Rome en août pour le con: clave occasionné par la mort de Pie VIT, et que Mme Michelet a publiée, p. 28, 29, de la préface de Rome. Malheureusement, il dut

Page 1