De la Rue se suicidu de désespoir de se voir destitué
libéral. Tissot, révoqué en 1821 à cause de la publication de son Histoire abrègée de la Révolution française, avait été réintégré dans sa chaire de poésie latine dès le 145 septembre 1830 «et Nâudet son successeur, nommé inspecteur de l'instruction publique. Le 5 décembre 1830 on décida la création d'une chaire d'économie politique qui fut attribuée le 12 mars 1831 à J.-B. Say. Le même jour Chamyollion jeune fut nommé professeur d'archéologie, et Lerminier professeur d'histoire générale et philosophie des législations.
À la suite d'incidents multiples ', Letronne fut élu à l'unanimité le 1% juin. Comme l'écrivait Burnouf à Michelet, la majorité des professeurs était bien aise de jouer un tour aux doctrinaires, parmi lesquels Michelet était classé. Ils déclaraicnt que le Collège de Francr élait une inslitution scientifique et non poélique et que la rhétorique
y abondaïit déjà assez. Le Collège de France montrait par ce choix son intention bien nette de donner une large part à l'archéologie grecque e! orientale et d'en faire la base des études historiques. Champollion venait d'être nommé à la chaire d'archéologie pour y enseigner l’égyptologie. [etronne, qui avait par ses Recherches pour servir à l’histoire de l'Égypte (1823) prouvé sa connaissance approfondie de l'Égypte hellénique, complétait admirablement Champollion. Malheureusement, celui-ci, malade, ne put faire que deux leçons, en mai 1831, puis cinq en décembre, et il mourut le #4 mars 1832, laissant sa chaire vacante. Elle ne devait être occupée qu'en 1838, quand Lectronne y fut transféré, après avoir, de 1832 à 1837, fait de la chaire d'histoire et morale une chaire d’ éryptologie. I v avait eu visiblement, dans le corps des professeurs du Collège, présidé par le professeur de persan, de Sacy, une réaction en faveur de l’érudition pure et contre la conception philosophique de l’histoire, qui s'était développée au XVIII siècle, et que Daunou représentait encore dans une certaine mesure.
Michelet paraît s'être résigné sans peine à un échec qu'il devait prévoir ?. Il ne songea qu'à se créer, par des publications nouvelles des titres plus décisifs en vue de vacances qui ne pouvaient manquer de se produire. Michelet devait dès 1831 prévoir que Letronne, devant qui il s'était respectueusement effacé, prendrait un jour la chaire
1. [Que G. Monod a contés tout au long dans Une éleclion au Collège de France en 1830, (séances et Sn Acad. sc, mor. el pol., 1907, t. I, p. 336-358, et Revue bleue, 1906, t. II. p. 673 et 713. Sous la signature A. Aulard, la revue La Révolution. française du 14 août 1912 a publé une étude sur Michelet au Collège de France. Cette étude contient des lettres dont quelques-unes, données comme inédites, avaient déjà été publiées ou résumées par G. Monod dans l'article que nous rappelons ici. En outre M. Aulard reproduit (communication de M. Picard), le procès-verbal des 13 décembre ee 29 mai, 12 juin, 14 juin, 20 novembre 1$31.]
. Le choix de Letronne toutefois ne fut pas approuvé partout et un article Fe dans le Constitutionnel le 30 juin, exprime assez curieusement ce mécontentement. Un esprit un pau soupçonneux, voyant que le nom de Michelet n'v figure pas, que celui de Quinet y vient en titre après celui de Trognon, intime de la famille d'Orléans, pouvait être tenté de soupçonner Michelet d’être Iuin ème Lauteur de cet article. Je serais plutôt porté à y voir l'œuvre ‘d’un
INTRODUCIION A L'HISTOIRE UNIVERSELLE 185
d'archéologie et qu'alors la chaire d'histoire pourrait se rouvrir pour lui. De plus, Guizot lui promettait de le prendre comme suppléant. IL fallait mériter d'occuper une chaire importante et après s'être montré excellent professeur et vulgarisatcur, faire preuve de science et d’érud'tion. C’est ce qu'il prétendit faire dans son Histoire romaine, qui parut les derniers jours de juin 1831. Mais, avant de publier l'Histoire romaine, Michelet avait fait paraître. le 1° avril, une Jntro-. duction à l'Histoire Universelle, dans laquelle il exposa en son propre : nom les idées sur la philosophie de l’histoire, qui s'étaient formées chez lui par dix ans d’études d'histoire générale et de philosophie, eh partie sous l'influence de Vico et de Cousin, mais aussi par réaction contre les idées formulées par Cousin dans son cours de 1828. C'était, dans la pensée de Michelet, l'introduction à la grandé œuvre quil avait conçue dès le moment où il s était donné tout entier à l'histoire’. Il voulait écrire une histoire romaine, suivie d'une histoire d'Italie et d’une histoire de France, qui sortiraient da l'histoire romaine comme deux bras d'un même fleuve, et dan: lesquelles se résumerait le mouvement essentiel de la civilisation. L'Introduction à l'Histoire Universelle a précisément pour objet d'exposer les raisons pour lesquelles l'Italie et la France lui parais «nt avoir reçu le rôle principal dans la direction de la civilisation occidentale. Dans la préface de l'Histoire de France de 1869, il parle de l'Introduction comme si elle était née d’une brusque inspiratio” au lendemain de la Révolution des trois Glorieuses, tels les iambes de Barbier, et comme si elle avait été improvisée en quelques semaines : « Mes premières pages après juillet, écrites sur les pavés brülants, étaient un regard sur le monde, l’histoire universelle comme combat
ami à qui Michelet aurait demandé de nc pas le nommer, puisqu'il s’é'ait volontiirement retiré devant Letronne.
1. L'Introduction est le point culminant de cette période de dix années 1824-1834), où Michelet préluda à l’œuvre de sa vie par un travail intense de préparalion et d'œuvres préliminaires. Voici une note écrite en 1869 :
« Ma jeuncsse dévorée de 26 ans à 36, par les élans, le flamboiement successif du sursum corda.
1824. Vico. Effort, ténèbres, ... grandeur, rameau d'or:
1827. École. Effort encyclopédique. Concordance de l’idée et du fait.
iN3o, L'histoire comme un juillet éternel.
1832. (Comme 1824) ténèbres de Grimm, et encore le rameau d’ OT.
J'avais dit à la vie : demain!
Hélas. 1839... Mie de Lespinasse... [n’y a plus d'Europe...
Ma vie extérieure se mêle dès lors à ma vie intérieure
..d’abord par orages de larmes ..puis lucur de renaissance
rattachés à l'idée d'initiation, d'éducation du peuple par Victoire...
.. De cette liberté sans bornes une chose arriva, une succession de passions qui om dévoré ma jeunesse. Dès 1824, la fureur de Vico, une incroyabic ivresse de son grand principe historique. En 1828, l'entrée à l’École Normale, la plus brûlante expansion. Puis vinrent 1830, l'histoire comme un juillet éternel. En trois ans des torrents de lave et de récits qui n'ont pas refroili apres quarante années. Grimm et la symbolique du droit en 1832 m'absorbaient tellement que je n’eus nulle idée du choléra qui décima Poris. »
de la liberté, sa victoire incessante sur le monde fatal: bref, comnr un juillet éternel. Ce petit livre d'un incroyable élan, d’un vol rapide, procédait à la fois par deux ailes, Nature et Esprit, deux interprélitions du grand mouvement général. »
Sans doute, c’est après juillet (le texte de l’Introduction en fait foi dans celles des pages où il parle expressément de la Révelution) que Michelet a donné à son œuvre sa forme définitive '. Mais c’est en diminuer la valeur que de la présenter comme une improvisation écrite de génie et sans réflexion dans un accès d'enthousiasme. Cette œuvre courte, et dont l'élan est en effet incroyable, était le fruit naturel, nécessaire, des méditations historiques auxquelles il s'était livré depuis 1824, depuis qu'il avait lu le morceau de Cousin sur la philosophie de l’histoire, qu'il s'était mis à traduire Vico, et qu'il avait connu Herder par Quinet. Quinet avait écrit son Discours sur la philosopme de l'histoire tout imprégné de la pensée de Herder. Michelat devait songer à écrire un discours du même genre, où la philosophie de la volonté et de l'esprit de Vico serait opposée à la philosophie de la nature de Herder, maïs où le système de Vico, trop réduit khez le philosophe italien à un thème abstrait où disparaissent les particularités individuelles des nations, serait appliqué à une esquisse générale de l’histoire de tous les peuples considérés dans leur succession et avec tout le relief et la couleur de leur caractère individuel. Dès que Michelet, après avoir achevé son Précis d'Histoire Moderne, se mit à enseigner à l’École Normale l'histoire universelle, puis à préparer une histoire romaine, l’idée de son Introduction dut prendre corps dans son esprit, et une note qu'il a mise à la deuxième page de cet essai nous prouve que les premières pages, où l’idée du livre est nettement exposée, étaient écrites en janvier 1830. II le continua apiès son retour d'Italie, car, à la page 18, on trouve rappelé un fait qui est noté dans les mêmes termes sur son calepin de voyage : « j'ai baisé de bon cœur la croix de bois qui s'élève au milieu du Colisée. » Enfin, nous avons dit tout à l'heure que les dernières mages ont été, sinon écrites pour la première fois, du moins achevées sous l'impression immédiate de la Révolution de Juillet,
L’Introduction reste comme un témoignage éloquent de l'exaltation eénéreuse et presque religieuse où la Révolution de Juillet avait jeté les esprits avides de liberté. Michelet voyait tout à coup réalisées ses aspiralions de 1821, et ses colères salisfaites.
Mais si cet enthousiasme a fait ajouter des touches plus chaudes aux dernières pages de sa brochure, si elle a exalté encore sa foi dans le rôle directeur de la France sur les destinées de la civilisation, ce n’est pas la Révolution qui lui à inspiré sa conception philosophique de l’histoire ni la conclusion par laquelle se termine son livre
1. Dans une note écrite en 1851 où 1852 il dit expressément qu'il l'écrivit en octobre 1830, deux mois après la Révolution de juillet. Maïs je crois qu'il faut entendre qu'il l'a achevée à cette époque.
a Quiconque veut connaître les destinées du genre humain doit approfondir k génk de l'Ttalie et de la France. Rome a été le nœud du drame immense dont la France dirige la péripétie. C’est en nous plaçant au sommet du [apitole que nous embrasserons, du double regard de Janus, et le monde anckn qui s’y termine, et le monde moderne que notre patrie conduit désormais dans la route mystérieuse de l'avenir ».
Cette conclusion s’est formée en lui par l'étude qu'il avait faite de l'hisloire romaine, d’abord dans Vico, pour qui la jurisprudence romaine était la plus haute manifestation de la raison humaine, puis -n vue de ses cours de l’École préparatoire. Elle avait été fortifiée par san vovage en Italie et son séjour à Rome. N'est-ce pas au Capitole qu'il disait à l’abbé Scarpellini que ce lieu poétique entre tous, d'où l'on découvre et la Rome chrélienne du Colisée à Saint-Pierre, «l la Rome païenne dans s3 dualité politique, le Panthéon qui représent l'ancien culte, et le Colisée qui symbolise la lutte des deux religion:, était le lieu le plus saint du monde? :
Quant à la philosophie de l'Introduction, la lütte du fatalisme de la nature et de la liberté humaine, elle est sortie tout entière des réflexions que Vico lui a inspirées, et non pas tant des théories du Cou: sin de 1824 que d'un effort de réaction contre les théories que Cousin avait exprimées avec une magnifique éloquence dans son cours de 1828 Il a dit aussi plus tard qu'il avait voulu protester contre les théories fatalistes d’Augustin Thierry qui faisait des tendances indestructibles des races la has de l’histoire. Nous verrons dans quelle mesure cette assertion est vraie. Je crois nécessaire, pour bien saisir l'esprit qui animait Michelet en 1830, de dire un mot de ce cours de Cousin qui avait eu en France un si prodivieux retentissement.
Cousin était remonté dans sa chaire de la Sorbonne le 17 avril 1823 “n mème temps que Guizot remontait dans la sienne. Ce double triom phe de l'esprit libéral, conséquence naturelle de l'élévation au pouvoir du ministère où Martignac dirigeait l'intérieur et Vatimesnil l'instruction publique, fut accueilli avec transport par la jeunesse des Écoles, et les treize lecons de Cousin, professées devant un auditoire enthousiaste, furent sténograzshiées, imprimées, vendues en brochure une à une, puis réunies en volume, la même année, chez Pichon et Didier.
Le cours avait pour sujet l’histoire générale de la philosophie. Mais Cousin partait des mêmes idées qui avaient inspiré Michelet dans :ou double cours de l’École préparatoire, à savoir que la base de la philo. sophie est la psychologie, mais que la psychologie individuelle doit être contrôlée par l'histoire, que la philosophie, d'autre part, est un élément essentiel] de l’histoire universelle, au même titre que l’histoire de la législation, des arls et des religions, et que son développement est en rapport étroit avec celui de l'esprit humain, de l'histoire rt de la civilisation. Ces idées, exprimées dans le même moment par les deux amis, ne semblent pas avoir été prises par Michelet au cours de Cousin, mais avoir surgi simultanément chez tous deux de leurs
conversations et de leurs lectures. Cousin, faisant une histoire de !à philosophie, se trouva faire en même temps une philosophie de l’hi: toire. Malheureusement, cette philosophie de l’histoire, qui lui fourni la matière de beaux développements oratoires, repose sur une coner!: tion dont la simplicité paraît l'avoir enchanté, mais dont :il était impossible de tirer aucune lumière sur la marche des événement: historiques.
L'histoire de l'humanité n'est pas autre chose, pour Cousin, que l’histoire des progrès de la raison humaine. Or, la raison humain: se réduit, si on la considère dans ses éléments essentiels, à tru: éléments : le fini, l'infini, et leur rapport. Ces trois éléments «! trouvent dans l'intelligence divine comme dans l'intelligen: humaine et ce sont ces trois idées qui passant de l'intelligence er dans le monde en font l'harmonie, la beauté et la bonté. Toutes |: époques de l’histoire, tous les peuples, tous les climats, peuvent : ss ramener à trois : ceux où prédomine l’idée de l'infini, ceux nil prédomine l’idée du fini, ceux où prédomine le rapport du fini à l'in fini, de sorte que la géograhie, l'éthnographie et l’histoire politiqui se trouvent soumises comme les conceptions philosophiques à cett triple conception. On imagine aisément les brillants développ® ments, je dirai plutôt les variations exécutées par Cousin sur v4 thème, qui lui était fourni, il faut le dire, par les variations d! même nature auxquelles s'étaient livrés Fichte et Schelling sur N moi et le non moi, le fini et l'infini, l'unité at la variété, l’absolu »! le relatif et leur rapport. Cette valse à trois temps de la pensée métil physique allemande a quelque chose d’attirant et d'enivrant. Il n'r:! pas douteux qu'elle corresponde à la réalité, en embrassant les Lroi: aspects sous lesquels se présente nécessairement à notre raison l'Uni vers, quand nous essayons de le comprendre. Mais comme, de ces trais termes, l’un, l'infini, est incompréhensible: un autre, le fini, est infin ment varié, et un troisième, le rapport du fini à l'infini, particiy« de l’incompréhensibilité du premier et ce l’infinie variété du second il est impossible de faire sortir de ces trais idées un éclaircissemen quelconque sur les réalités concrètes de l’histoire, et l’on n'en perl tirer qu'une: jonglerie de mots plus ou moins habile et brillante.
Cousin était un incomparable jongleur. Il tire de sa théorie 1: trois idées réalisées dans la nature et l'humanité un système d'op': misme historique qui n’est qu'un fatalisme idéaliste, l'histoire étar la réalisation nécessaire de la pensée de Dieu. Les trois époques qi seules sont concevables doivent se succéder dans un ordre néces&irr D'abord prédominance de l’idée de l'infini, de l’unité, de l'absolu : de l’éternité. C'est une époque d’immobilité pour la race humain Puis celle-ci prend conscience d’elle-même, sent son importance. e ne voit plus alors que la personnalité et le fini; enfin, elle arrive : centir aussi ses limites et sa faiblesse et cherche une conciliation entr: le fini qu'elle représente et l'infini qui la domine et l’env:lopmr Cousin se garde bien de préciser et de démontrer par des exemple concrets tirés de l’histoire le bien fondé de sa théorie; mais on devin
que pour lui, l'époque de l'infini, c’est celle de l'humanité primilive -L des civilisations orientales, l’époque du fini, celle de la Grèce et ue la Rome antiques; l’époque du rapport du fini à l'infini, celle du christianisme. Et voici la conclusion optimiste et fataliste à laquelle il Arrive |
L'histoire ne réfléchit pas seulement tout le mouvement de l'humanité, mais cunune l'humanité est le résumé de l'univers, ‘equel est une manifestation de Leu, il suit qu'en dernière analys l'histoire admirable qui y règne est un filet de l’ordre éternel; la nécessité de ses lois a pour principe Dieu lui-même, lieu considéré dans ses rapports avec le monde, et particulièrement avec l'humanité qui est le dernier mot du monde. Or, Dieu, considéré dans son action erpetuelle sur le monde et sur l'humanité, c’est la Providence. C’est parce que Dieu ou la Providence cest dans la nature que la nature a ses lois nécesaires que le vulgaire appelle la fatalité. C'est parce que la Providence est dans l'humanité et dans l’histoire, que l'humanité a ses lois nécessaires et l’histoire «a nécessité... Cetle nécessité est la démonstration sans réplique de l’intervention de la Providence dans les affaires humaines, la démonstration d’un gou- “ernement du monde moral, Les grands faits de l'histoire sont les arrêts de ce vouvernement, révélés à l'humanité par sa propre histoire, et promulgués par ja voix du temps. L'histoire est la manifestation des vues providentielles de Dieu sur l'humanité; les jugements de l'histoire sont les jugements de Dieu même... Si l’histoire ‘est le gouvernement de Dieu rendu visible, tout est à sa place dans l'histoire, tout y est bien, car tout mène au but marqué par une puissance bienfaisante. De là ce haut optimisme historique que je m’honore de professer, et qui n'est pas autre chose que la civilisation mise en rapport avec son premier et son dernier principe, avec celui qui l'a faite en faisant l'humanité et qui a tout fait avec poids et mesure pour le plus grand bien de toutes choses. »
Une fois ces principes posés, Cousin en poursuit l’application avec une logique qu“ rien ne déconcerte. « L'histoire ainsi conçue sera belle, morale et scientifique », belle parce que tout y est conforme à l'ordre, morale parce que tout y tend au bien, scientifique parce que tout y est soumis à des lois. Le monde des idées se trouve réfléchi dans le monde des faits. Le tout est de discerner les faits qui traduisent ces idées.
Chaque peuple représente une idée. Cette idée se manifeste par son industrie, ses lois, sa religion et surtout sa philosophie, qui en est l'expression dernière et la plus complète, De ces idées que représentent les différents peuples, chacune a sa part de vérité et prétend à la domination exclusive, de là la nécessité et la légitimité de la uerre; et comme l'idée la plus forte l’emportera sur l’idée la plus fäible, la victoire est nécessairement morale.
u La guerre n'est pas autre chose qu’un échange sanglant d'idées, à coups d'épée et à coups de canon; une bataille n’est pas autre chose que le combat de l'erreur et de la vérité... La victoire et la conquête ne sont pas autre chose que la victoire de la vérité du jour sur la vérité de la veille devenue l'erreur d'aujourd'hui. »
Et avec son imperturbable optimisme, Cousin va jusqu’à dire : « Ïl n’y a point d’iniquité dans les grandes batailles, car ce ne sont pas les
hommes ni les passions qui sont aux prises, ce sont des causes; ce sont rs esprits opposés d’une époque.»
Conséquent avec ces prémisses, Cousin n'applaudit pas seulement aux victoires de Platées et de Salamine, mais aussi à la destructiou
de Thèbes par Alexandre, à la défaite de Pompée à Pharsale et de. Brutus à Philippes. 11 fallait la ruine de Thèbes pour que la Grèe vainqu't Ja Perse à Arbèles; et Pharsale et Philippes ont fait triom
pher la démocratie sur l'aristocratie. La guerre est donc le jugement de Dieu sur l'humanité et le succès est non seulement nécessair
mais moral. Le vaincu a mérité de l'être. Les peuples comme les indr- |
vidus ont toujours les destinées qu'ils méritent. — Il était audacieux. il était dur d'oser dire de pareilles choses en France, treize ans apré: deux invasions, Leipzig et Waterloo. Cousin poussa l'audace jusqu'au
bout. Il fit l'apologie des guerres de l’Empire, qui ont amené la de:
truction des monarchies en Europe, et des batailles de Leipzig et Wa:
terloo, qui ont fait triompher en France la monarchie constitutionnelle. Si bien qu'à Waterloo il n'y a eu ni vainqueurs nÿ vaincus. T1 n'y a
qu'un vainqueur : la civilisation européenne. Parti sur cette voie, Cousin ne s'arrête pas. Il foule aux preds de
la philosophie de l'histoire ce qu'il appelle les déclarations de la phi-.
lanthropie. La guerre est l’action en grand et l’action est la preuve
décisive de ce que vaut un peuple. Toute la vertu d’un peuple comparaît sur le champ de bataille. La philosophie de l'histoire doit l'y sui vre. Aussi l'état militaire d'un peuple en est-il, avec sa philosophie. l'expression la plus parfaite. L'une est son dernier mot dans l'ordre
des idées, l’autre son dernier mot dans l’ordre des faits.
Cousin juge à la lumière des mêmes prinerpes le rôle des grands hommes. Ils sont le résumé fatal, nécessaire, des peuples, des épo-
ques, de l’humanité. Ils naissent et meurent toujours à propos, et à temps, car ils représentent une idée et disparaissent quand ils l'on: manifestée. On a raison de les admirer, bieh que leur personnalil:
ne soit rien, car la gloire n’est pas autre chose que le jugement l'humanité, et l'humanité a toujours raison. Il n'y a pas de gloir
rmméritée, pas plus que de puissance injuste. Et l'humanité, tou
jours juste, a mis au premier rang des héros les conquérants et le:
philosophes, Alexandre, César, Socrate, Platon et Aristote. N’oublion:
pas que Cousin était philosophe et qu'il regreltait de n'avoir pas été
soldat. Et nous comprendrons ainsi qu'il se soit si docitement inclin' devant toutes les puissances, devant la Révolution de Juillet triomphante comme devant l’Empire de Napoléon II.
Dans les trois dernières lecons Cousin expose avec une admirable ingéniosité, en le rattachant aux idées générales de tout son cours, €. qu'a été, du xvr° au xix° siècle le développement de la philosophie de
l'histoire et de l'histoire de la philosophie. Tout marche toujours par
triade, Quand naquit au xvir siècle l'idée d'une histoire universelle.
elle fut d’abord exclusive. Elle fut religieuse avec Bossuet qui repr
sente l’idée d’infini, elle devint politique avec Vico qui représente le
fini, puis ce fut une synthèse du fini et de l'infini avec Herder, bien
plus compréhensif mais superficiel. Les progrès de l’érudition dans toutes les parties du domaine historique vont permeitre de relaie
{[NTRODUCTION A L'HISTOIRE UNIVERSELLE 194
l'œuvre d'un Herder avec plus de compétence et plus de profondeur.
De mème il viendra une nouvelle histoire de la philosophie qui crâce aux découvertes de l’érudition sera plus complèle et plus profonde que celles de Brucker, Tiedemann et Tennemann. Et cette no:1velle histoire de la philosophie sera contemporaine d’une nouvelle phi losophie qui conciliera dans une synthèse supérieure les doctrines exclusives qui l'ont préoériée et à laquelle pour cette raison, Cousin 3 donné, dès 1816, le nom d'’éclectisme.
Descartes, après avoir posé le fait de la pensée comme base de la certitude et de la connaissance, a ensuite déduit toute la philosophie. par une méthode géométrique, de l'hypothèse de la véracité divine qui nous oblige à croire à la réalité objective du monde extérieur et à la réalité ‘cbjective des idées nécessaires et innées de notre esprit. Du cartésianisme sont sorties deux écoles opposées : d’une part, le sensualisme de Locke et de Condillac; l'idéalisme allemand, de l'autre. C’est l’école écossaise qui a tiré du sensualisme de Locke tout re qu'il contenait de substance scientifique, mais elle s’est éteinte avec Reid et D. Stewart. Il ne reste plus en présence que l'idéalisme allemand et la philosophie française. Or, l'idéalisme allewnand, avec Schelling ct Hegel, veut ramener la métaphysique dans les voies de Ia réalité en créant la philosophie de la nature et la France, la seule srande nation philosophique avec l'Allemagne, crée sous le nom d'’éclectime un nouvel idéalisme réaliste qui satisfait aux mêmes besoins que la philosophie de la nature. Cette philosophie éclectique est conforme, slon Cousin, au . mouvement de Jlhisloire. Elle correspond au mouvement politique qui unit la démocratie et la monarchie dans la royauté constitutionnelle, et au mouvement littéraire qui accorde la tradition classique avec l'innovation romantique, au mouvement religieux qui veut l'accord du christianisme et du libre examen. L'éclectisme est la philosophie nécessaire du siècle. C'et l’éclectisme qui dégagera les vérités éternelles renfermées dans le christianisme.
Comment l’éclectisme, qui n’a plus représenté pour nous, quand il est devenu la philosophie scolaire, qu’un spiritualisme assez superficiel, unissant à la psychologie écossaise la théorie des idées innées de Descartes, mêlée à des bribes de philosophie scolastique et platonicienne et admettant comme des postulats intangibles l'idée du devoir et du libre arbitre de Kant, a-t-il pu être considéré, en 1828, comme une philosophie neuve et hardie? C'est qu'il conciliait les thèses les plus audacieuses du panthéisme allemand avec la psychologie rationaliste des Écossais, et qu'il prétendait, tout en tirant de grands cours de chapeau au christianisme, vérité éternelle, se substituer à lui pour l'élite de l'humanité, en l’interprétant pour dégager de sa forme théologique et superstitieuse sa substance philosophique, et prêcher aux hommes une morale laïque. On comprend que les représentants
1. Qui prétendait faire leur part au sensualisme, à l’idéalisme, au mysticisme et au scepticisme même (du reste dans Îa préface du Vrai, du Beau et du Bien de 1853, Cousin reniait l’éclectisme dont 1l sc réclamait en 1N25 et
déclarait n'enseigner que le spiritualisme).
des idées religieuses préférassent au cousinisme le pur sensualisme condillacien qui se contentait, comme le faisait Saphary, le succes: seur de Michelet, d'analyser les sensations et les facultés qui en découlent, tout en admettant comme intangible la réalité métaphy sique et religieuse d'un Dieu séparé du monde et de l'humanité, qui dirige le monde par sa Providence, tout en laissant à l’homune la liberté d'agir bien ou mal, mais en lui imposant arbitrairement des facultés, un langage, une loi morale. Le sensualisme ainsi conçu séparait l'étude des réalités concrètes et relatives de la contemplation des vérités abstraites et absolues, et ne touchait pas aux matières de la foi. tandis que l'éclectisme prétendait tout dominer, tout concilier, tout expliquer.
Michelet était cousinien en ce sens qu'il demandait, lui aussi, à la philosophie d'expliquer toute la nature, toute l’histoire et tout l’homme, qu'il acceptait la philosophie écossaise comme base scientifique et une ontologie fondée sur l'acceptation de l’idée de cause comme idée innée. Il n’est pas sûr même qu’à l'apparition du cours de 1828, il n’ait pas été un instant subjugué par cette prestigieuse rhétorique, car nous voyons par une lettre de Célestine Lefebvre, du 28 décembre 1828, qu'il trouvait chez Cousin « une intelligence qui emporte en elle la preuve sûre de ce qu'elle conçoit. » Mais il était impossible que le disciple de Vico ne réagit pas contre le fatalisme panthéistique de Cousin. Sa correspondante lui en avait donné l'exemple dans cette même lettre en lui disant qu'elle « aurait bien des objections à faire au sys: tème de fatalité qu'il semble établir, d’où il suit que les circonstances ont toujours raison, qu’on doit se soumettre à la force parce qu'au fond elle est vraïment le droit, que Brutus avait tort de s'opposer à César, que le courage de la vertu est une erreur, puisqu'il résiste à une amélioration dans le sort du genre humain, Je ne me permets que le doute et je dis avec saint Paul : O altitudo! » Michelet n'avaii pas besoin des exhortations de (Célestine. Il y avait déjà quelque temps qu'il luttait contre l’ascendant trop dominateur de Cousin. L'occasion était bonne pour s’en dégager, pour montrer avec Vico que l'humanité se fait elle-même. Kant lui avait ouvert la même voie que Vico en fortifiant en lui sa foi en la liberté et en la responsabilité morale, par la doctrine du divin et de l'impératif catégorique.
Nous voyons par un passage de ‘son cours de l’École Normale du 9 juillet 1830 qu'il est à cette époque radicalement hostile au panthéicme :. « Ceux qui commencent une religion par le panthéisme (il fait allusion aux Saint-Simoniens), tombeau de toute religion, n'ont nt science ni philosophie. Partout où le panthéisme porte la main, il glace le sentiment moral. »
Il proteste contre ceux qui, comme Cousin en 1828, prétendent identifier l’esprit et la matière. Il veut que l'âme lutte sans cesse contre le corps jusqu’à ce que celui-ci soit esclave. Il veut bien qu’on explique. qu'on purifie le christianisme mais ïl n'’admet pas que la philosophie se substitue à lui : « L’adhésion du monde entier pendant l’espac imposant de 2000 ans, ne peut venir d’une erreur passagère... La
Science consiste à montrer comment la foi est sortie d’un instinct naturel... Le temps est venu où la science s'agrandissant de jour en jour, s’appliquera à la foi comme explication, comme justification. »
Michelet n'admettra donc pas le fatalisme ni le panthéisme de Cousin”. Son esprit amoureux des réalités concrètes, ne pouvait d'’ailleurs se satisfaire de la logomachie abstraite à laquelle Cousin réduisait l'histoire du monde, sorte de comédie divine où les idées se succédaient en revêtant des oripeaux historiques. Pour Michelet l'histoire était un drame humain où tout était réel, vivant, concret ?.
Dans ce drame où il va nous montrer l’homme luttant contre les ltalités de la nature, il y a dans l’homme même un élément qui est soumis à des fatalités naturelles : c’est la nature physique, les héré- Jités raciales. Or, à l'époque où écrivait Michclel, l’œuvre historique la.plus brillante qui eût paru dans les dix dernières années était l’Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (1825). Augusüin Thierry faisait découler toute l’évolution des premiers siècles de l'histoire d'Angleterre du fait de la conquête d’une race par une autre et considérait les caractères Fersistants des diverses races réunies sur Île sol britannique comme l'explication principale des événements historiques. De même, il considérait aussi la conquête jranque comme ayant eu sur les destinées de la France une importance extreme. Michelet devait, en vertu même de sa conception, ne pas accepter le point de vue de Thierry, bien qu'à cette époque, disciple de son ami Edwards, il acceptât entièrement les idées sur la persislance des races que celui-ci avait exposées dans son petit livre, Des caractères psychologiques des races humaines considérées dans leurs rapports avec Ühistoire, paru en 1829 et adressé à M. Amédée Thierry 4 propos de son Histoire des Gaulois. Michelet s’est imaginé plus tard qu'en écrivant son Introduction à l’histoire universelle, il avait voulu avant tout protester contre le fatalisme d’Augustin Thierry. Voici en effet ce qu'il écrivait en 1871 et 1872 à propos de cette introduction dont il définit du reste très bien le caractère :
4 J'ai commencé à être, c’est-à-dire à écrire, à la fin de 1830. Jusqu'alor;: je n'avais fait que des études : Précis, Vico. Dès lors mon travail fut continu, et ma santé égale (tant cette vie de production était micnne, ma vie aaturelle) Je me trouvais en face de ce grand cycle d’historiens qu'a produit cette “poque féconde : les uns politiques, hommes d’affaires, comme MM. Thiers »t Guizot qui racontaient les faits sans rechercher les lois qui les régissent. Les seuls qui semblassent s'inquiéter de ces lois de l'histoire étaient Augustin Thierry et Mignet : fatalisme de races, fatalisme d'idées et de partis.
«“ En octobre 1830, c'est-à-dire deux mois juste après la révolution de juillet, jecnivis ct bientôt lançai un petit livre : Introduction à l’histoire universelle. J'y arrachai l'histoire du fatalisme, de ce principe unique vers lequel pen-
1. Îl proteste contre le panthéisme de Schelling dans les notes de <on Intr. à l'Hisloire Universelle, tout en en reconnaissant la beauté poétique ensorcelante et dangereuse. Il renvoie le panthéisme à l'Allemagne, mais le déclare inrompatible avec le wénie de Ja France.
2. Michelet en parlant en 1869, et | mème Auparavant, en 1842. de «on Introduction. n’a pas parlé de Cousin: il a prétendu qu'il a voulu surtout protester contre le fatalisme qui régnait alors parini les historiens.
chaient tous les penseurs d’alors, non seulement les historiens que j'ai nommé, Thiers, Mignet, mais le père adopüf de Thicrry, Saint-Simon, et toute l'école Saint-Simoniennce.
« La liberté, renaissante en juillet, m'avait donné des ailes. Je définis lhistoire dans cette introduction la victoire successive de la liberté humaine sur la fatalité de la nature.
« Un esprit plus systématique eût suivi exclusivement cette tendance qui donne tout à la liberté. Moi, au contraire, j’accordai place égale aux deux principes dans le mouvement alterné des choses humaines. Et, au prix d'un: inconséquence apparente, je marchai (comme le monde marche) par cetle voie géminée sur deux rails. : |
« Notre maitre Voltaire nous a donné l’exemple. Tout en faisant grande part à la matière il l’a mobilisée, vivifiée par l'esprit. De sorte qu'en paraissant et se disant matérialiste, il introduit dans son matlérialisme un si vif mouvemcent, une si souple élasticité que les lourds attributs de la matière échappent: il semble que tout soit esprit. »
Michelet n'avait pas tort de dire que les historiens de son temps étaient disposés à se placer à un point de vue fataliste et à tout absoudre dans l'histoire comme étant le produit nécessaire des circonslances, et il est vrai qu’au lieu de se contenter de décrire des enchaîne ments de faits, il a donné une place très grande à l’action personnelle. volontaire, consciente, des peuples comme des individus. Toutefois je me demande s’il n’a pas exagéré à distance son opposition à Augustin Thierry ‘. Tout d’abord celui-ci ne pouvait guère en 1830 passer pou” ie ls spirituel de Saint-Simon, car après avoir travaillé quelque temp: ensemble, ils s'étaient séparés en 1817. En outre bien qu'Augustin Thierry ait attaché une grande importance aux questions de races, 1l avait soin de remarquer que les races étaient très mélangées, que les Gaulois ct les Francs étaient formés d'éléments très divers, que les Normands «de Guillaume le Conquérant étaient surtout des Français. C'est le fait de la conquête qui avait, aux yeux de Thierrv, le plus d'importance; et s’il croit, à Lort, du reste, que le développement des libertés anglaises a été la revanche des Saxons vaincus sur le: Francs normands conquérants, cette revanche est bien un acte de là volonté de ces vaincus, non une conséquence des fatalités ethniques. On peut se demander si l'opposition de Michelet vis-à-vis d’Augustin Thierry ne s’est pas accentuée après que celui-<i, en 1840, l’eût directement attaqué dans ses Considérations sur l’histoire de France.
« Dans une science, écrivait-il, qui a pour objet les faits réels et 1" témoignages positifs, on a vu s’introduire et dominer des méthodes empruntées à la métaphysique, celle de Vico, par laquelle toutes les histoires nationales sont créées à l’image d'une seule, l’histoire de Rome, et cette méthode vennce
d'Allemagne qui voit dans chaque fait le signe d’une idée ct dans le cours des événements humains une perpétuelle psychomachie, L'histoire a été ain
1. Ja preuve qu'il n'était pas à ce moment si hostile aux idées de Thier rv, c'est que dans son Introdurtion même il adopte ses idées à propos de l'histoire de l'Angleterre, et que dans sa préface à T'Histoire romaine parue ! même année il écrit {page 10 note » } « Quelles que soient les variations à Niebuhr il a la gloire d'avoir, dès 1812 (douze ans avant l'admirable ouvrasc d'A. Tierry) compris toute l'importance de la question des races ». Ft dans cette histoire il explique tonte la Intte de Rome et Carthage par une question de races.
INTRODÜCTION A L'HISTOIRE UNIVERSELLE 195
jetée hors des voies qui lui sont propres; elle à passé du domaine de l'’analyse et de l'observation exacte dans celui des hardiesses synthétiques. »
Michelet du reste en 1830, dans la troisième note de son {ntroduslion reconnait que Thierry ne méritait à aucun titre le reproche de fatalisme.
« Il a respecté la liberté morale, plus qu'aucun autre historien de notre époque. ÎT n'asservit l'histoire ni au fatalisme de races, ni au fatalisme d'idées : un esprit aussi étendu repousse naturellement toute solution exclusive. »
Ainsi Michelet en écrivant son Introduction n’a pas eu uniquement ni même principalement en vue la théorie des races d'Augustin Thierry. Il a voulu, comme il le dit dans le début même de l'Intro- duction, protester surtout contre l'optimisme fataliste de Cousin et contre le matérialisme panthéistique de l'École Saint-Simonienne: M: chelet avait, dès l'hiver 1829-1830, avec Quinet, commencé à suivre des réunions Saint-Simoniennes Ja tentative de créer un nouveau christianisme conforme: à l'ésprit de l’âge positif l'intéressait — mais il était trop attaché à la religion du pur esprit dont le chris. lianisme élait à ses yeux l’imparfaite enveloppe, pour approuver unc conciliation entre l'esprit et la matière qui ne pouvait aboutir qu’à matérialiser l'esprit. De tous côtés on tentait des philosophies de l’hisloire capables de donner à l’humanité non seulement la conscience de son passé, maïs un flambeau pour la guider vers un meilleur avenir religieux et social : Bonald et Lamennais, au point de vue ultramonlain, Ballanche au nom d’une Philosophie où les théories de Vico se mélaient à un mysticisme qui ramenait toute l'histoire à une déchéance Frimilive dont l’humanité se délivre Par une série d'épreuves et d’ini-. liations, Cousin au nom d’un fatalisme hégélien, Quinet au nom des théories de Herder où la nature conduit pour ainsi dire les destinées de l'homme, le Saint-Simonisme au nom de la théorie des trois états. Michelet voulut, en face de ces systèmes, où tantôt la Providence, tantôt la raison divine innmanente, tantôt la nalure, laissaient si pen de place au libre jeu de la ptrsonnalité humaine, fonder une philosophie de l’histoire où l'humanité se montrerait la libre créatrice de ses destinées et qui serait simplement le récit de l’interminable lutte de l’homme contre la nature, de l'esprit contre la matière, de la liberté contre la fatalité.
Il insiste, d’ailleurs, dans une note, Sur ce que son livre est une Introduction, non un essai. Il veut, non retracer à grands traits l’hisloire universelle, mais donner un fil conducteur pour comprendre le rôle de chaque peuple.
Trois éléments sont à considérer dans ectte Introduction : le point de vue philosophique d’où il envisage l'histoire universelle, les considérations qu’il présente sur chaque peuple et la Caractéristique qu'il Jdnne de leur génie: enfin le rôle qu'il assigne à la France, non seu lement dans le passé, mais dans l'avenir. Car, il le dit dans sa Pré face du premier avril 4831 : « Ce petit livre pourrait être intitulé :
Introduction à l’histoire de France. \» Michelet prévoit déjà, à cette date, qu'il va écrire cette histoire. Mais il faut l’histoire du monde pour l'expliquer, el toutes ses études l'ont amené à celte conclusion que sa « glorieuse patrie est désormais le pilote du vaisseau d° [humanité » Voici, en quelques mots, le thème du livre, réduit à ses traits essentiels et dépouillé de cette magie du style qui fail vivre en traits ineffaçables chacune des civilisations que Michelet évoqriè à nos yeux, et sait rendre vraisemblables par leur éclat et leur relief les idées mème les plus contestables.
- L'humanité primitive, l'humanité orientale, est livrée aux fatalités de la nature. La Perse est le commencement de la liberté dans la fatalité. La liberté humaine poursuit son affranchissement de l'Egypte À la Judée. Si l'Egypte est liée à son fleuve, ‘elle se libère par le dognie de l’immortalité de l’âme. La Judée sacrifie tout à son unité rel vieuse, et elle protesie contre l'Orient qui l’écrase. L'Europe infini ment morcelée et articulée est faite pour la liberté. Le petit monde grec crée la cité. L'homme, le citoyen y prend une valeur infinie. Li religion même y est humaine, et la Grèce crée la beauté en mème temps que la cité. Mais la cité grecque est trop étroite; elle ne peut sortir de ses murs. Ses dieux sont liés à la matière dont ils sont faits. L'esclavage ronge le monde grec. La Grèce périt et laisse au monde l'individu stoicien. Rome étend au monde entier la cité grecque. crée des milliers et des milliers de citoyens, fonde leur droit par la jurisprudence; mais elle abandonne le travail aux esclaves; elle se laisse envahir par le monde asservi à la fatalité de l'Orient et devient la proie des barbares, eux aussi encore esclaves des fatalités de la matière, mais riches en forces vives d’individualité. Le christianisme, héritier des :dées d'unité divine ‘et d’immortalité, relision de l'esprit et de la mort, immole la nature, et, dans l’arèn° du Colisée, se rencontrent le chrétien et le barbare, représentants de la liberté pour l'Orient et pour l'Occident. L'Église fait triompher l'esprit de la force matérielle des barbares, et entraîne ceux-<i aux Groisades, guerre Sainte contre l'Orient sensuel et fataliste.
Mais le prêtre aurait suscité une nouvelle forme de fatalisme, Si le peuple ne s'était levé, n'avait demandé la liberté pour tous, la liberté pour la pensée el Tour l'esprit, et détruit la tyrannie de l'Empire et celle de l'Église.
Dans cette œuvre de libération el de civilisation l'Espagne et |° moude slave n'ont eu que le rôle de gardiens de l'Europe contre l'invasion orientale. L'Allemagne à été infiniment féconde, active, et elle à créé dans le monde féodal un des plus beaux LYpes de l’homme libre. Mais l'Allemagne, avec sa douceur, Ses vertus de famille, son instinct noétique, n'arrive à c’arracher ni à la nature, ni à la vie locale + morcelée. Elle est l’Inde de l'Europe, elle n’arrive pas à une vis erganique, elle s’abîme dans le panthéisme et malgré toutes ses vel léités d'indépendance reste SOUS le joug du Moyen-Age.
L'Italie, au contraire, semblait faite pour développer au plus haut point l’individualité. Son génie esl essentiellement urbain et individua
liste. Rien de vague chez elle, tout est précis. Maïs l'Italie n’a pas non plus su vivre d’une vie organique. Son centre, Rome, s’est entouré d’une ceinture de déserts; l'Italie est restée morcelée en une foule de petits centres qui, peu à peu, se sont stérilisés et étiolés. Soumise aux fatalités de races et de climats, elle est divisée en une foule de petites Italies, dont le génie et les aptitudes n'ont jamais changé.
L'Angleterre est le pâys de l’orgueil individuel et de l'héroïsme: mais elle se trouve, elle aussi, liée dans les fatalités des traditions de castes et de la matière industrielle et commerciale. Il n'y a pas eu chez elle fusion des éléments de races et de classes, pas de vraie liberté.
La France est le pays libre par excellence. Elle a su mêler en ee, le Nord et le Midi, l'Est et l'Ouest, toutes les classes. Elle a eu par : excellence le génie de l’action; elle est faite d'hommes de guerre et d'hommes d’affaires. Elle a été qu Moyen-Aga le centre de la dialectique, dans les temps modernes le pays de la räison et de la prose. Ell n'a laissé ni les libertés communales morceler le pavs, ni le prêtre opprimer les consciences. L’union de: la royauté et de son peuple au donné naissance à la démocratie. La France est par excellence une n3tion et non une race, et sa mission est une mission sociale. Elle seuit a compris que la liberté n'était complète que par l'égalité
La France se complétera par l'union avec ses sœurs latines, L'Espagne €t l'Italie. Elle est chargée de continuer l’œuvre de libération universelle qui a été commencée à Rome par le christianisme, la jurisprudence et la création d'une cité universelle.
Que faut-il penser de cette théorie? Quelle en est la valeur? Nous fournil-elle vraiment un fil conducteur à travers l’histoire? Ne seraitil pas aisé tout d'abord de montrer que Michelet, en voulant tout rattacher à son idée de la lutte de la liberté contre la fatalité, a été amené à porter sur les peuples des jugements que l’avenir n’a pas tardé à démentir? Qui reconnaîitrait l'Allemagne d'aujourd'hui, en train d'inonder le monde par son commerce et son industrie après avoir établi en Europe son hégémonie par les armes, dans la noble et disciplinable Allemagne que Michelet nous montrait en 1830, endormie dans le panthéisme de Schelling et incapable de sortir de la léthargie et du morcellement? Je sais bien qu'il montrait dans l'Allemagne du Nord le vieux génie saxon, la fierté scandinave qui protestait contre cet anéantissement de la personnalité, mais il prétendait que ni Luther, oi Kant, ni Fichte n’avaient pu arracher l'Allemagne à son sommeil.
Et l'Angleterre? I] semble que Michelet aurait dû voir dans ce pays, dont la richesse et la puissance sont une création de l’activité humaine, dont le génie est fait d'action par amour pour l’action ; qui d nation agricole qu'elle était encore au xv° siècle est devenue, depuis le xvi, maritime, commerciale, industiielle, et a créé ave: une population toute petite un empire aussi grand que l'empire romain, l'exemple le plus éclatant de la victoire de la liberté humaine
sur la fatalité. Mais il fallait pour Michelet donner à la France lo premier rang et un rôle unique. D’ailleurs l’Angleterre aristocratique et manufacturière, qui à cette époque réservait à une pelite élite 1a direction des affaires politiques, et écrasait les populations ouvrières des villes autant que les paysans de l'Irlande sous un joug intolérable, ne pouvait apparaître à Michelet que comme une puissance orgueilleuse et injuste, étrangère à la vraie liberté, celle qui repose sur le respect de toutes les individualités. Ïl accorde à l’Angleterre l’héroïsme, et que cet héroïsme a ouvert les voies à la liberté politique moderne: mais si le peuple héroïque est l’Angleterre, le peuple libre est la France, L’Angleterre ne connaît que la liherté par privilège, la liberté aristocratique. Elle est faite de deux égoïsmes : celui de l’industrie et celui de la féodalité; elle veut avant tout jouir de la richesse et de la puissance; elle ne sait réagir que par des pleurs et des blasphèmes, par le satanisme de Byron quoique Byron nous apparaisse aujourd'hui plutôt comme un accident dans cette littérature anglaise, :i riche, si variée. Son œuvre, après l’objectivisme créateur de Shakespeare, la fantaisie des poètes lakistes, l’idéalisme de Shelley, l'’élévation morale de Wordsworth et de Coleridge, la sereine noblesse de Tennyson, ne saurait, quoiqu'en dise Michelet, passer pour une manifrctation particulièrement caractéristique du génie anglais.
Michelet ne pouvait pas représenter l'Angleterre comme dominée \ par les fatalités du climat, mais il la représente comme dominé: par le fatalisme des races. C’est ce qui m’empêche justement de voir dans son introduction une protestation contre Augustin Thierry, car il a‘lmet absolument, en ce qui concerne l’Angleterre, le point de vue de celui-ci, et il résume en un paragraphe tout ce que Thierry a dit du rôle des races dans l’histoire d'Angleterre dans son Histoire de lo conquête : |
« Cet inflexible orgueil de l'Angleterre Y a mis un obstacle éternel à !: fusion des races comme au rapprochement des conditions; condensées à l'’exces sur un étroit espace, elles ne s’y sont pas pour cela mèlées davantage. F! je ne parle pas de ce fatal remora de l'Irlande, que l’Angleterre ne peut ni traîner, ni jeter à la mer. Mais dans son île même, le Gallois chante, avec le retour d'Arthur et de Bonaparte, l’humiliation prochaine de l'Angleterr®. Y at-il si longtemps que les Highlanders combattirent encore les Anglais à Culloden ? L'Écosse suit sins l’aïmer, maïs parer qu'elle x trouve son comrit'. Ja dominatr'ce des mers. Enfin, mème dans la vicille Angleterre, le fils robusle du Saxon, le fils élancé du Normand, ne sont-ils pas toujours distincts? Si vous ne rencontrez plus le premier courant les bois avec l'arc de Robin Hond,
vous le trouverez brisant les machines ou sabré à Manchester par la Yeomanry. »
Tout cela est du pur Augustin Thierry. Mais Michelet en voulait à Thierry de n'avoir pas réservé sa théorie des races à l'Angleterre el d'avoir voulu l'appliquer aussi à la conquête franque en Gaule, et d'aveir ainsi diminué le caractère de liberté de l'histoire de France.
Ces deux exemples nous suffisent À montrer combien les générahsatiens inductives de Michelet sont fragiles et combien il faut violenter les faits pour les encadrer dans une théorie générale d? ce
genre. Elle ne peut ni servir à expliquer le détail de l’histoire, ni permettre de voir son développement à venir. Je reparlerai bientôt de la thèse de Michelet sur le rôle de la France dans la civilisation: mais ne nouvons-nous pas dire dès maintenant, nous qui jugeons. non pas dans l’enthousiasme de Ja révolution de 1830, mais à la lu: mière froide et cruelle pour nous des expériences de ces quarante dernières années, que Michelet se faisait d’étranges illusions sur Île rôle de conductrice unique du monde, de pilote de la civilisation, qu'il assignait à la France ‘?
Que faut-il penser maintenant de la vérité de sa théorie en elle. mêmr? Est-il vrai que l’histoire de la civilisation soit une luite de la liberté contre la fatalité? Et d'abord, de tuelle fatalité s'agit-il? Michelet en distingue deux : celle des climats, de la nature, et celle des races. La fatalité des climats n’est pas niable. Il est bien certain que ln dureté de certains climats, l’extrême froid du Groenland ou du Komtehatka, l’extrème chaleur de certaines régions de l’Afrique ou de l'Oréanie les rendent peu propres à être des centres de civilisation active. Des climats trop heureux comme celni de Tahiti, qui est un printemps nerpétuel et où la terre nourrit les hommes sans que ceux-t:i aient la peine de la cultiver, sont un obstacle à l’activité humaine et au progiès de la civilisation. Partout en outre les climats et les conditions géographiques modifient le caractère des hommes et leur ac livité, soit par les facilités qu'ils leur procurent, soit par les obstacles qu'ils leur opposent mais qui, s'ils ne sont pas trop forts, peuven! ètre un aiguillon beaucoup plus qu’une entrave.
A cette fatalité des climats, fatalité qui peut comme dans le dernier cas, être un fortifiant et un excitant pour ce que Michelet appelle la liberté humaine, faut-il ajouter la fatalité des races? Je ne puis discuter ici la question même de l'existence des races, qui a récemment été étudiée à deux points de vue différents, par M. Deniker, dans son livre sur les Races humaines, où il cherche à prouver l’exis. lence et la permanence de certains types ethniques, et par M. Finot dans son livre sur le Préjugé des Races, où il soutient avec beaucoup de science et d'esprit que la conception de race n'offre rien de saisissable ni de précis, et que rien n'est plus arbitraire que tout ce qu'on a dit sur les caractères des diverses races”, sur l'infériorité ou la supériorité foncière de certaines d’entre elles, sur l'influence exercée dans l’histoire par leur diversité. Malgré ce que la thèse de M. Finot nffie de paradoxalement excessif, je crois qu’elle contient une grande part de vérité *. J'admets, et on ne peut pas ne pas admettre qu'il y a
1. [l y ajoute même le fatalisme des idées, ce qui est bien arbitraire el hien faux, Car s’il y a quelque chose qui semble libérer l’homme et lui permettre d'échapper aux fatalités extérieures, ce sont précisément les idées.
2. Exemple : France et Allemagne au xx siècle qui interchangent leurs natures.