‹ La vie et la pensée de Jules Michelet (1798-1852) (volume 2)Chapitre 39 sur 81 · J'Y reviendrai à propos de l'Histoire de France · texte numérisé non relu

J'Y reviendrai à propos de l'Histoire de France

N'a-t-on pas répélé fengtemps que le propre des jaunes était l’immuabilité

200 LIVRE 1. — LES DÉBUIS

dans l'humanité certains types ethniques très nettement caractérisés, ne fût-ce que par la couleur, bien qu’il soit impossible de rattacher d’une manière précise à la couleur de leur peau les aptitudes et les caractères divers des Chinois, des Français ou des Dahoméen:. Ces grands groupes de l’humanité se subdivisent en groupes plus restreints, qui se présentent aussi à nous àvec certains caractères physiques et moraux distincts. Enfin, dans chaque nation, la vie commune crée des similitudes entre ceux des membres d'une même nation qui peuvent la faire considérer comme constituant une race à part. Je pense, comme M. Finot, qu'on s’exagère beaucoup ces similitudes: mais jadmets un instant que tout ce qu'on a dit sur Île caractère persistant des Gaulois, des Bretons d'Angleterre ou dr France, des Saxons ou des Hellènes, soit vrai : faut-il pour cela parler de fatalités de race? En quoi cette transmission de caractères ethniques est elle plus une fatalité que toutes les autres conditions de neur. riture, de richesse, d'éducation, de circonstances politiques, morales et sociales au milieu desquelles chacun de nous s’est développé? Chaque particulier, comme l'ensemble des individus d'un même peuple. subit la fatalité de son caractère, qu'il ne s’est pas donné lui-même: et, à supposer qu'il l’ait modifié par sa volonté, cette volonté n’a été mise en branle que par des influences extérieures ou intérieure: dont il n'était pas le maître. Si l’on veut éliminer successivement de la nature humaine tous les éléments qui ne dépendent pas de a liberté, on en élimine tout ce qui fait sa réalité et sa vie, les particularités de chaque individu, tant et si bien que le résidu qui appartient à Ja liherté on à ce qu'on appelle de ce nom, n’est qu'une

volonté nue et abstraite, incapable d'agir. Si, dans l'examen de problème de la liberté humaine, on ajouté aux fatalités exterm: de Ja nation les fatalités internes des races et des tendance:

hérédilaires comme le fait Michelet, on rend le problème plus insolu ble que jamais. On est étonné de voir un homme qui a enseigné |a

philosophie apporter aussi peu de précision dans l’analyse d'idées :

aussi importantes. Dans la Préface à l'Histoire romaine, il ajoute

encore à celui des climats et des races un autre fatalisme, auquel il se vante d’avoir résisté, le fatalisme des grands hommes providentiels. Il a évidemment devant les yeux Ja théorie de Cousin : sur les grands hommes, expression nécessaire d'un peuple et d'un

époque, et qui paraissent et disparaissent juste à l'heure où l'exige le plan divin de l'Univers. Mais Michelet se targue d'avoir cuh<titné à l’aetion des grands hommes l’action des masses humaine:

de l’humanité collective, Est-ce là vraiment accroître la part de libert“

dans l'histoire? Si la liberté était quelque part, elle serait assuré

ment plus dans les grands hommes, c'est-à-dire dans les fortes indi-

vidualités, que dans les masses qui subissent des entraînements col-

de leurs coutumes, de leyrs institutions et de leurs idées, ct n'avons-nous pis

vu les Japonais accomplir sous nos veux en trente ans la Révolution la plus

extraordinaire dont l'histoire ail offert le spectacle

lectifs et dont l’action est le plus souvent inconsciente de ses mobiles comme de ses résullats. D'ailleurs Michelet, qui a, en effet, laissé à peu près entièrement de côté les grands hommes dans son esquisse dc l'Histoire universelle, en fait figurer deux dans sa conclusion : Char- {emagne comme symbole prophétique de l’unité spirituelle du monde féodal et pontifical, Bonaparte comme symbole prophttique de l’union de la France et de l'Italie. Cette introduction du symbolisme prophétique dans l'histoire par les grands hommes n'est-elle pas une forme

de fatalisme historique? Michelet a très mal posé le problème de l’his-

toire en le posant dans ces deux termes, fatalisme et liberté humaine, et en déterminant d'une manière très arbitraire le domaine de l’un

et de l’autre. Tout au moins aurait-il dû préciser ce qu'il entendait par

le mot de liberté; et s’il l'avait fait, peut-être aurait-il mieux déter miné ce que sa théorie contenait de vérité. Je n'ai pas à examiner et à discuter ici la question du libre arbitre au point de vue philosophique. Je me place à un point de vue strictement historique et pratique. Or, si nous analysons les actes des hommes, ceux des individus ou ceux des collectivités, ils nous apparaissent tous comme strictement déterminés. Tout acte, tout événement, est une résultante de causes précises et suffisantes, que ces causes soient, d'ailleurs. externes à l’homme ou internes. Il n’y a pas d’action sans mobile. Il n’y a pas de mobile qui ne soit la résultante de tout un ensemble de mobiles, de conditions et d'actions antérieures. Cousin avait tort de dire que, dans l’histoire, tout est juste et bien, que le succès, la puissance, la victoire, étant nécessaires, sont, en conséquence, justes et moraux; mais il n’avait pas tort de penser que tout événement est non pas comme il dit, justifié aux yeux de la conscience, mais expliqué aux veux de la raison par les circonstances mêmes dans lesquelles 1l se produit. Prenez tel événement évidemment funeste, la Révocation de l’Édit de Nantes ou le retour de Napoléon de l'île d’Elbe : une étude attentive des circonstances et des hommes nous oblige à conclure qu'étant donnés ces circonstances et ces hommes, ces événements funestes et blâmables étaient la conséquence naturelle de ces circonstances, du caractère et des idées de ces hommes. Î1 n'est pas possible d'ailleurs de séparer les causes externes des causes internes. Il y a des époques et des états de civilisation où l’homme est asservi à la nature : c’est le cas dans les climats extrèmes, ou aux époques primitives. Mais ne voyons-nous pas toujours des causes physiques agir sur Île caractère des hommes? Ja situation des Phéniciens en feire des colonisateurs? ou des causes économiques avoir une part énorme dans les révolutions les plus importantes des Empires, dans la chute de la République romaine, dans les Croisades, dans la Réforme, dans le mouvement démocratique moderne? Ce sont de causes physiologiques que dérivent Îles besoins des hommes et ces besoins sont le plus puissant des mobiles qui les font agir '. L'homme

1. Bien qu'en fait nous ne soyons jamais libres de penser telle ou telle causæ explique toute l’histoire. C'est faux, car les idées et les sentiments

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d'ailleurs est lui-même par son corps une partie de la nature extérieure

et sa nature morale est toujours dans une dépendance étroite de sa

nature physique. Enfin celles de nos idées que nous n'avons pas éla-

borées par l'étude, mais qui sont l'héritage de tout un passé, agissent

sur nos actes comme mobiles, de la même façon que nos besoins tt -Ros sentiments.

Qu'appellerons- nous donc liberté dans ce déterminisme auquel nous: nous heurtons de tous côtés quand nous analysons nos actes? Michelet avait répondu à cette question dans un passage de son cours ile philosophie où il démontrait que plus l’homme est instruit et intelligent, plus il sera libre, parce que plus il aura d’idées, plus, au moment d'agir, son choix s’exercera librement. La liberté ne serait donc que la multiplicité des résolutions possibles et le fait de se décider, non sous a pression d'une force ou d’une activité étrangère à

\ mous, mais en vertu de notre volonté propre. Mais la résolution à laquelle l'homme s’arrèle n'en est pas moins. déterminée par les idées, les sentiments et les instincts qui agissent en nous à un moment dou: né. Seulement s’il a l'esprit très lucide, s'il voit très nettement toutes les possibilités d'action et toutes les raisons d'agir qui se présentent à lui, il a conscience de la distance qui sépare les motifs et les mobiles de l’action elle-même, et au moment où 1l agit 1l se sent très nettement cause « première », et par conséquent libre et responsable dans l'acte qu’il va accomplir et dans les conséquences de cet acte, quand même il sait que cette cause « première » est elle-même mise en mouvement par une infinité de causes antérieures. Nos actions nous apparaissent comme. d’autant plus libres qu'elles sont plus indé pendantes du monde extérieur, de causes matérielles et d’influences collértives, qu’elles ont un caractère plus marqué d'individualité et de spiritualité. Si nous fuyons devant une inondation ou sommes emmenés en captivité, nous ne nous considérons pas du tout comme libres. Si nous satisfaisons par un mouvement instinelif, un hesoin matérie] comme la faim, nous nous croyons plus libres que dans le premier cas. bien que nous cédions à un instinct physique. Quand nous agissons par haine ou par amour, nous croyons notre acte plus libre encore, parce que notre haine ou notre amour sont essentiellement individuels, tandis que la faim est une loi universelle et quotidienne. et pourtant la haine et l’amour sont des sentiments en grande partie instinetifs. Si enfin notre acte est déterminé par une conviction politique ou religieuse, par une vue scientifique, par une pensée artistique, surtout si nol'e acte implique le sacrifice de certaines tendances égoîïstes et inférieures, nous nous sentons agir en pleine liberté quand mêmr ces convirtions, ces idées scientifiques, ces goûts artistiques n’ont pas été inventés arbitrairement par nous, mais nous sont imposés par la tradition, par notre nalure, par notre raison ou nos études.

deviennent à leur tour une cause efficiente;: mais à l’origine ce sont ces deux inctircts primordiaux qui mettent en branle l’humanité, et ils continuent

toujours à agir en elle.

Les actes de cet ordre sont ceux qui nous apparaissent comme les plus mdividuels, les plus indépendants du monde extérieur, du monde matériel, et par conséquent comme les plus libres’. La liberté ainsi conçue, c'est-à-dire comme l’action la plus individuelle et la plus spirituelle possible de la personnalité humaine n'est nullement incomralible avec le déterminisme. Supposons en effet une société d'hommes doués d’une raison infaillible et d'une conscience morale impeccable: on pourrait être certain que dans chaque cas particulier ils n’agiraient que d’une facon, et pourtant ils se sentiraient les plus libres des hom: mes, puisqu'ils n'obéiraient qu'aux ordres de leur raison et de leur conscience.

Si nous acceptons cette manière d'envisager la fatalité et la liberté, il nest pas douteux que la civilisation s’est toujours développée dans ie sens de la liberté, c’est-à-dire qu’à mesure que les hommes sont devenus plus civilisés, l’action des influences externes, des instincts et des besoins matériels a été s’atténuant, tandis que l’action des mobiles intellectuels et moraux internes s’accentuait, Plus on se rapproche de l’époque moderne, plus ces mobiles intérieurs vont se multipliant, « diversifiant, se spiritualisant. Par l'hérédité ces mobiles, de plus en plus conscients, s'accumulent dans le cerveau de chaque individu, lui rermettent une délibération plus complète sur ses actes, et donnent à ces actes un caractère de personnalité et d’indépendance plus grand. Plus on a derrière soi une longue suite d'ascendants civilisés, plus celte complication intellectuelle et morale est grande, et plus elle permet des cérisions éclairées, réfléchies et personnelles. Un Français ou un Anglais d'aujourd'hui a conscience de dix ou vingt fois plus de mobiles intellectuels et moraux d’actiôon qu'un Grec ou un Romain. Un Français ou un Italien qui ont. derrière eux sept, huit, dix, quinze cénérations d'hommes cultivés ont une possihilité beaucoup plus gran- Je de réagir personnellement contre les influences extérieures et les traditions inronscientes qu'un Russe qui n'a le plus souvent que trois on quatre générations au plus d'hommes cultivés derrière lui. \ussi l'action réflexe est-elle bien plus rapide et plus irrésistible chez ie Russe que chez le Français ou l'Anglais: la transition entre l'impulon extérieure et l'action individuelle est beaucoup plus prompte et moins accompagnée de délibération el de réflexion chez le premier que chez le second. |

Michelet a donc raison de dire que le mouvement de la civilisation s'est effectué dans le sens de la liberté, c’est-à-dire de la personnalité humaine; que le christianisme, dàns la mesure où il a été une religion de l'esprit et une religion universelle, a affranchi les hommes drss serviludes créées par les dieux mêlés aux phénomènes cosmiques, par ceux qui étaient liés à une ville ou à une nation, et ceux faits à l’image de l'homme. Il a raison aussi de penser que le mouvement démccratique

1. Bien qu'en fait nous ne soyons jamais dibres de penser telle ou telle hace ot eue naë idérs aient un caractère de nécrisité plus marqué encore que ucs sentiments.

est conforme à ce mouvement général de la civilisation; bien qui profite aux masses au détriment de quelques privilégiés, il doit avoir pour dernier résultat de faire parvenir à la plénitude de ls vie individuelle, intelligente et consciente des millions d'individus qui jusqu'ici ont vécu d’une vie végétative et inconsciente, asservie à leur: Fesoins matériels ou à des idées traditionnelles que leur raison n'a ju s'approprier. Michelet n'a pas tort non plus de penser que la force trop grande des habitudes et des traditions locales a pu, comme en Italie ou en Allemagne, être à certains égards un obstacle au progrès. Il n'a pas eu tort non plus de penser que les Français, habitants d’un pay: où les différences locales se sont plus effacées qu'ailleurs et où les membres des diverses provinces se sont plus vite qu'ailleurs amalgamés de manière à former une nation, où se rencontre la variété et la modération du climat, le mélange heureux des montagnes et des plaines, le voisinage des mers avec un sol très riche par lui-même, ont joui plus tôt que d'autres de cette plénitude, de cette variété harmonieuse 1le vie intellectuelle qui leur donnait la liberté de l'esprit, l'indépendance vis-à-vis des servitudes extérieures de la nature comme vis-à-vis des traditions sociales.

Toutefois, Michelet à eu le tort de croire possible d'expliquer :* détail de l’histoire par ce duel de la fatalité et de la liberté dont il n'avait pas pris soin d'analyser la vraie nature et de chercher dans cetle opposition de la liberté et de la fatalité des raisons pour justifier des préférences de sentiment, telle que sa préférence excessive pour son propre pays. S'il avait analysé plus précisément les faits sur lesquels il appuie sa propre théorie, ïil aurait vu que les nations ne croissent pas toujours en puissance, en raison de leur liberté morale, que cette liberté poussée à un degré extrême peut aboutir à une sorte d'incapacité d’agir par la multiplicité même des mobiles d'action, qu'il est nécessaire pour une nation d'être unie par un certain nombre de traditions qui s'imposent à elle comme des faits indépendamment de tout choix réfléchi. Rien ne nous dit que l'excès de culture intellectuelle et artistique de l'Italie du xv° et du xvr siècle, l'excès de liberté morale et d’individualisme qui en découlait sans contre. poids suffisant créé. par des intérêts molitiques et économiques , communs, n'ait pas été une des causes de sa décadence. [La puissance de J’Angleterre vient en grande partie de son orgueil même, des nécessités économiques créées par l’excès de sa population par rapport à son sol, des fatalités économiques et commerciales et de la force de son sentiment national. L'Allemagne est arrivée à être une nation et à jouer un premier rôle dans le monde quand, à la haute culture intellectuelle qu'elle avait déjà au début du xix* siècle et qui la consolait de sa faiblesse politique, sont venns se joindre des sentiments et des besoins en partie instinctifs et :r. raisonnés, la tradition de l'unité nationale et impériale, héritée du Moven-Age, et la nécessité de l'union commerciale et industrielle pour suffire aux besoins d’une population rapidement accrue. La France à qui sa population stationnaire n'impose pas de semblables besoins at

que sa Révolution a libérée de toutes traditions historiques, ne nsque-t-elle pas d'ètre aflaiblie et énervée par la Satisfaction où elle s: trouve de l’honnèête aisance qui la laisse vivre à sa guise et par vne liberté d'esprit qui lui fait goûter toutes les idées sans en épouser aucune ?

J'en ai assez dit, je crois, pour faire comprendre ce qu’il y a de vrai dans la théorie de Michelet pourvu qu'on analyse les termes dont il s’est servi et qu’on ne l’envisage que dans sa plus grande généralité.

Si nous laissons maintenant de côté la théorie générale de Michelet, à laquelle nous nous sommes attardés parce qu’elle nous fournissait l’occasion d'examiner le problème du déterminisme historique et si nous examinons en elles-mêmes ses vues sur l'histoire &e “chaque peuple, Michelet reprend tous sês avantages; nous retrouvons l'auteur du Précis et du Cours d'histoire ancienne à l'École Normale avec ses dons merveilleux de peintre, son intelligence admirable du sénie, des caractères des peuples. |

Il faudrait tout citer. Je ne puis que vous rappeler quelques traits sur la Grèce, « cette imperceptible merveille dans la variété heurtée de ses monts et de ses torrents, de ses caps et de ses golfes, dans la multiplicité de ses courbes et de angles, si vivement et si spirituellement accentués; » sur Rome où Vesta fonde la cité sur le foyer domestique et qui ensuite ira s'élargissant au monde : « Sur chaque cqgvte elle dépose une jeune Rome qui représente sa métropole. »

Quelle poésie dans les lignes qui suivent sur les cathédrales gothiques!

« En contemplant cette muette armée d'apôtres et de prophètes, de saints et de docteurs échelonnés de la terre au ciel, qui ne reconnaîtra la cité de Dieu, élevant jusqu'à lui la pensée de l’homme... Chacune de ces aiguilles qui voidraient s’élancer, est un poème, un vœu impuissant arrêté dans son vol par la tyrannie de la matière. La flèche, qui jaillit au ciel d’un si prodigieux élan, proteste auprès du Très-Haut que la volonté du moins n'a pas manqué. Autour rugit ke monde fatal du paganisme, grimaçant en mille figures équivoques de bêtes hideuses, tandis qu'au pied les guerriers barbares restent pétrifiés dans l'attribut où les surprit l'enchantement de la parole chrétienne. L'étennité ne leur suffira pas pour en revenir. »

Je ne citerai que quelques lignes sur l’Allemagne, où Michelet n’a vu que calme, pureté, chaste recueillement, et aussi morcellement et anéantissement dans le panthéisme :

« Jetée au centre de l’Europe pour champ de bataille à toutes les guerres, l'Allemagne s'attacha bon gré, mal gré, à l'organisation féodale, et resta barlare pour ne pas périr. C’est ce qui explique ce merveilleux spectacle d’une ra loujours jeune et vierge, qu'on aperçoit engagée comme par enchantement dans une civilisation transparente, comme un liquile vivement saisi rexle fluide au centre du cristal imparfait.

De là, ces bizarres contrastes qui font de l'Allemagne un pays monstrueisement diversifié. Des États de 20 millions d hommes, d'autres de 20.000. Le morcellement infini, le droit infiniment varié des scisneuries fécdales; et à cô& une grande monarchie disciplinée comme un régiment. »

Cette monarchie disciplinée impose à Michelet un scrupule d’historien et dans une note où il rend. justice à la bonne et savante Allemagne, à la pureté adorable de ses mœurs, à sa supériorité scientifique, à l'ascendant qu'elle a exercé sur la France ‘sous la Restauration, il ajoute : « C’est un peuple d’érudits supérieurement dressés et disciplinés; l'avenir décidera ce que vaut cette supériorité de discipline en guerre et en littérature. » L'avenir a décidé.

Voyez aussi ces lignes sur l’Angieterre, où l’on sent frémir le ressentiment de vingt ans de guerres, que dis-je de trois guerres de cent ans chacune

« L'orgueil humain personnifié dans un peuple, c'est l'Angleterre. J’ai déji marqué l'enthousiasme que l’homme du Nord s'inspire à Jui-mème, surtout dans cette vie effrénée de courses ct d'aventures que me'aient les vieux Scandinaves. Que sera-ce lorsque ces * barbares seront transplantés dans cette ice puissante, où ils s’engraissent du suc de la terre ct des tributs de l'Océan ? Rois de la mer, du monde sans loi et sans limites, réunissant la dureté sauvage du pirale danois et la morguc féodale du lord fils de Normands. Combien faudruit-il entasser de Tyrs et de Carthages pour monter jusqu'à l’insolence de i: titanique Angleterre. »

Michelet revenait d'Italie; il élail tout rempli de l'Italie et elle lui a inspiré peut-être les passages les plus beaux et les plus profonds de l'Introduction. Je n'en cite:ai que quelques traits

« Ce qui a fait l’humiliation de l'Italie, c'est l’indomptable personnaiil', l'originalité indisciplinable, qui, chez elle, isolc les individus... Le génie italien est un génie passionné mais sévère, étranger aux vagues sympathies. Ce n'est point le monde naturel de la famille, de la tribu, c'est le monde artificiel de la cité. Circonscrit par la nature dans les vallées de l’Apennin, isok par des fleuves peu navigables, il s’enferme encore dans des murs. I] y règne loin de la nature dans des palais de marbre, où il vit d'harmonie, de rythme et de nombre; s’il en sort, c’est pour se bâtir dans ses villas des jardins de pierre... La poésie s'y inspire du génie de la cité. Le vrai poète italien c'est l'architecte de la cité invisible, dont les cercles symboliques sont la scène de |: Divina Commèdia. Dante est l'expression complète de l'idée italienne du rythme et du nombre. I} a mesuré, dessiné, chanté l'enfer. C'est encore sous la forme harmonique de la cité que l'histoire de l'humanité apparut au fondateur de la philosophie de l'histoire, le Dante de l’histoire prosaïque de l'Italie, Giambattista Vico. »

On voit Vico toujours présent à la pensée de Michelet. La France apparaît à Michelet comme le seul pays qui jouisse d’une véritable unité.

« Races et idées, tout se combine ct se complique en avançant vers l'occldent. Le mélange, imparfait dans l’Italie et l'Allemagne, inégal dans l'Espagne et l’Angleterre, est en France égal et parfait. Ce qu'il y a de moins simpk, de moins naturel, de plus artificiel, c’est-à-dire de moins fatal, de plus humain et de plus libre dans le monde, c'est l'Europe, de. plus Européen, c'esl mx Patrie, c'est la France... L'Allemagne n'a pas de contre, l'Italie n'en a plus. La France a un centre, un et identique depuis plusieurs siècles, elle doit étr considérée comme une personne qui vit et se meut. Le signe et la garantie l'organisme vivant, la puissance de l'assimilation, se trouve ici au plus haut degré : la France française a su attirer, absorber, idenlifier les Frances anglaise, allemande, espagnole, dont celle était environnée. »

Michelet montre comment ce phénomène a été opéré par la France centrale, le pays de plaines de la Seine et de la Loire, plat, pâle, indcis, qui a réuni et concilié toutes les originalités provinciales. La France a le génie de l’action; elle fait la guerre par les armes, par les subtilités juridiques, par la dialectique. Elle est essentiellement une société, et a le génie social. ‘Elle est aussi ardente à faire le prosélytisme de ses propres idées que prompte à accepter celles des autres. Elle s'est faite italienne, espagnole, anglais. Et elle a francisé les autres nations. Elle ne fait pas la guerre pour conquérir et exploiter; elk croit, moitié fatuité, moitié sympathie généreuse, qu'elle ne peut rien faire de plus profitable pour le monde que de lui imposer ses idées, ses mœurs et ses modes. Elle a régné sur l’Europe par sa lanvue et sa littérature. Elle va maintenant, après juillet, donner au monde sa liberté et ses principes. Car la France, germanique et romaine, est un peuple législateur dont les lois rayonnent au dehors. La France agit et raisonne, décrète et combat. Elle remue le monde; elle fait l’histoire et la raconte. Aucun pays n'a de chroniques et de mémoires comparables à ceux de la’ France .

Le génie de la France est le génie de la prose et le génie démocra-. que. Seule elle a connu l'égalité dans la liberté. Tout cela, je l’avoue, me paraît vrai et il me semble que Michelet a bien compris k rôle et le génie de la France dans l’histoire européenne. Il a de même très bien indiqué les reproches qu’on peut lui adresser. La France n'est pas un pays de beauté; la France est foule et peuple *.

« Le Gargantua de Rabelais fait frémir à côté de la noble ironie de Cervantes et du gracieux badinage de l’Arioste. »

Mais la France échappe aux excès où pourrait l'entraîner son ironie et scn prosaïsme grâce à son bon sens et à l’idée d'ordre, grâce à on culte de la raison. Michelet s’enthousiasme alors pour cette idée de l'ordre dans la liberté qui lui paraît s'être manifestée d’une manière sublime dans les 50.000 combattants de juillet, prêts à mourir pour une idée. Au milieu d’un monde où les révolutions et le scepticisme philosophique ont fait crouler tous les vieux appuis de l'âme humaine, Michelet voit la France, le pays social par excellence, ensei- “nant au monde le Verbe du monde social par lequel sera réalisée la cité universelle et divine dont la charité chrétienne n’a donné que le pressentiment. L'’Introduction se termine par une sorte de vision pro-

1. Michelet ne s<'est pas rendu compte que si la supériorité de la France vient de ce qu'elle est un tout organique, les individus ne sont plus libres mais partie intégrante de ce tout qui les domine; et comment prétendre que ce grand être collectif agit librement? Michelet à senti plus tard son erreur, Car dons une note du 24 mars 1842, il dit qu'il a eu tort en 1831 de voir toute l'histoire ancienne comme un combat et de poser dans l'Histoire romaine « une théorie de l'anéantissement de lindividualité dans les masses, comme si un homme vivant ne pouvait être un mythe. [ eût fallu montrer comment. plongée dans les masses, l'individualité n’y perd rien ».

3. 1 dit avec raison, dans cette même note, que ce qui à de la valeur, dans son Introduction, c'est la caractéristique positive des nations modernes, mais isolée et sans con avoir marqué la grande harmonie spirituelle,

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phétique où, comme Joad saluait la Jérusalem nouvelle sortant des

déserts plus vivante et plus belle, Michelet salue la France qui,

appuyée sur l'Espagne et l'Italie dit le Verbe de l'Europe, comme la

Grèce révèle la pensée solitaire de chaque nation : — exerce « le pon- \HMficat de la civilisation nouvelle. »

Notre génération est revenue des enthousiasmes prophétiques de 1830 et l’histoire nous a enseigné à être plus modestes pour notre pays. Nous pensons que chaque peuple écrit ses propres versets dans la Bible de l'humanité et qu'il n'appartient à aucun de parler pour tous. Pourtant nous devons reconnaître que la France a de tout temps joué et qu’elle joue encore le rôle d’interprète entre les nations et que c’est en grande partie par elle qu'elles communiquent; qu'elle est à bien des égards l'auditoire du monde, et qu’une idée, une œuvre d'art, ne prennent une portée universelle qu'après avoir acquis droit de cité en France. Qu'il suffise de rappeler le rôle joué par la France dans la diffusion du Kantisme et récemment du Nietzschéisme, dans la réputation universelle qu'ont acquise les œuvres d’Ibsen, d’Annunzio, ou de Wagner. N'’est-il pas vrai aussi que si l'Angleterre a su mieux que la France enseigner au monde les conditions pratiques dans lesquelles peuvent se développer les libertés constitutionnelles, les idées répandues dans le monde par la France à la fin du xvme siècle et pendant tout le xix° siècle, l’ébranlement que nos révolutions ont périodiquement donné à l'Europe ont plus fait que toute autre chose pour la diffusion des idées conslitutionnelles et surtout des idées démocratiques. Bonnes ou mauvaises, res idées démocratiques sont partout en marche et la France a été la première à en fare l'expérience, souvent à son détriment. Il y a soixante ans elle établissait la première le suffrage universel, Hier elle donnait à l'Europe l'exemple de la séparation de l'Église el de l'État. Bien que nos malheurs aient refoulé en nous les élans naïfs qui nous faisaient souvent nous inquiéter plus du bonheur des autres peuples que de celui de la France, je crois que nous pouvons considérer comme vraies dans le présent comme dans le passé ces paroles de Michelet :

« Il sera pardonné beaucoup à ce peuple pour son noble intinct social. Il s’intéresse à la liberté du monde; il s'inquiète des malheurs les plus lointains. L’humanité tout entière vibre en lui. Dans cette vive sympathie est toute <a gloire et toute sa beauté. »

Après avoir vu ce qu'est l’{ntroduction il nous reste à indiquer sa place dans l’œuvre de Michelet. Elle en est vraiment l’ « introduction » .. et Michelet disait justement : « j'ai commencé à être à Ja fin de 1830 ». Son Vico, son Précis, ses cours de l’École Normale avaient été des œuvres de préparation. Vico lui avait donné sa méthode et sa direction; le Précis et ses cours lui avaient fait parcourir toute l'histoi-

re universelle, Son Introduction annonce les œuvres qui vont venir. Elle annonce d'abord l'Histoire Romaine et l'Histoire de France dont la pensée est déjà présente à l'esprit de Michelet. On retrouvera dans l'Histoire Romaine les vues résumées dans l’Introduction

nf | | Original from Digitizet EéOsgle UNIVERSITY OF MICHIGAN

sur le dualisme de cette histoire, sur le rôle de la jurisprudence, sur la conquète du monde par le système de colonisation. On retrouvera dans l'Histoire de France l'admiration émue pour la grandeur du Moven-Age; le paragraphe sur les cathédrales est le résumé d’un des plus célèbres chapitres du tome II sur l'architecture gothique. Mais déjà Michelet montre dans l'Introduction le système du Moven-Age détruit en France par l'alliance du peuple et du roi, et les pages où Il développe cette idée sont la substance des trois derniers volumes de son histoire de France au Moyen-Age.

Ce n’est pas tout. Le livre du Peuple de 1843 reprerdra et. développera avec un degré d'enthousiasme et de mysticité de plus les idées expirimées dans l'Introduction sur le rôle messianique de la France, révélatrice du Verbe sotial: et Michelet se trouvera alors am--ne à enseigner Île patriotisme français comme une sorte de religion. Ce Verbe social, c’est une démocratie réalisant la justice et la liberté dans l'ordre par l’égalité. C’est déjà l’idée fondamentale de l'Histoire de la Piévolution qui se fait jour; mais tandis qu’en 1847 cette idée nous sera présentée comme une négation du dogme chrétien de la crâce, en {830 cette idée est une transformation normale de l'idée chréhienne elle-même, qui est aux yeux de Michelet non la grâce in juste et arbitraire, mais la paternité de Dieu et la charité. Michelet faisait alors, avec raison, selon nous, consister l'essence du christianisme non dans les dogmes théologiques de l’Église, mais dans la doc. trine dont le Christ même a donné le résumé dans les deux préceptes: s Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme de toute ta pensée et ton prochain comme toi-même. » Mais déjà en IS39 11 considérait le christianisme comme devant mourir sous sa forue vatholique pour renaître sous une forme adéquate à la pensée moderne.

Ün retrouvera aussi dans la Bible de l'humanité, plus développées «t plus précises, les idées esquissées dans l’Introduction sur la Perse, uemiere manifestation de la liberté et de la spiritualité dans le monde Je l'Orient, et sur la Grèce créatrice de la Cité, des dieux accessibles à l'homme, révélatrice de la dignité et de la liberté humaines dans !° tvpe du stoïcisme. Au contraire sur l’Inde, l'Égypte, la Judée, le point de vur de Michelet sera entièrement déplacé entre 1830 et 1864. Enfin i! est curieux de trouver dans l'Introduction quelques lignes où on peut voir comme le germe, encore ‘confus, de la Sorcière. En parlant du triomphe du peuple par la Révolution, Michelet nous dit : « La liberté 4 vaincu, la justice a vaincu. Le triomphe progressif du moi, le vieil cuvre de l’affranchissement de l’homme, commencé avec la profanation le l'arbre de la science, s’est continué. Le principe héroïque du monde, l1 liberté longtemps maudite et confondue avec la fatalité sous le nom Je Satan, a paru sous son vrai nom . »

1. Dans une note du 8 juillet 1868, Michelet dit que son Introduction est dentique à La Sorcière, et il explique cette asse“ion dans une.autre note de 1869. « Mon petit livre de juillet, cet essai d'histoire du monde en quelques pages, issu de la liberté et tout anti-fataliste, était contraire en son essence,

Vous voyez ainsi la justification, dans la suite de l'œuvre de Michelet, des idées contenues dans l’Introduction ‘. Toutefois, il faut si: snaler deux modifications bien plus importantes encore dans sa cou: ception générale du monde lorsqu'il s’occupa d'écrire des livres d’his toire naturelle. Cette espèce de malédiction qu il jetait en 1830 à Ja nature comme obstacle à la liberté humaine, cette opposition qu'il établissait entre la nature et l'idéal moral, cette guerre qu'il déc: rait à la nature, se changent en une sympathie générale, éperdue, attrndrie pour la nature. Elle est devenue de marâtre une mère, et la mo: rale réside désormais dans l'accord avec elle. Michelet arrache la nature à la fatalité pour y montrer au contraire partout, non seulement dans l’animal mais dans la plante, que dis-je? dans le minéral lui-même, des velléités de pensée, de volonté, des germes de liherté. Enveloppant toute la nature dans son amour et voyant Dieu présui dans la nature entière, Michelet n'aperçoit plus dans le panthéismr a mort et l’immobilité, la négation du monde moral. Il est au contraire tout pénétré de panthéisme, mais d’un panthéisme, d’une forme bis: particulière et bien peu philosophique; au lieu d’'absorber l'homue dans la nature, il humanise si je puis dire la nature entière et la fai participer à la vie consciente de l’homme et d’un Dieu qui, quoique immanent en toute chose, est pourtant un Dieu paternel, conscient et bon*.

J'ajouterai qu’on trouve dans les éclaircissements ajoutés à l'Intr duction beaucoup d'indications qui font prévoir ses travaux à veni: Les notes très abondantes sur l'Allemagne du Moyen-Age, emprunté: à Jacob Grimm et à Goerres, sont le résultat des travaux qu'il avai:

non seulement au fatalisme saint-simonien d'attraction, mais au fatalism: chrétien que la théologie appelle la grâce. En menant la vie solitaire des mcines du Moyen Age, je lui étais si contraire qu'en ce livre de 1830. tout comme dans ma Sorcière de 1862, je marquais expressément que la protestition obscure, barbare de la liberté s'’arrachant d'abord de l'autorité avait ei d’abord pour nom Satan. C’est un principe d’abord tout négatif et critiqur. mais fondé dans la nature, lequel à son second âge, s'appuyant de plus :n plus sur elle devient fécond, créateur, crée la science de la nature, médecine :: sorcellerie (choses longtemps identiques) enfin, en dépit du prêtre, en faisan' les nouveaux arts, est un autre Prométhée ».

1. Michelet, lorsqu'il a fait son examen de conscience en vue de sa Pr face de 1869, a très bien marqué l’unité de ses livres : « Ma passion était |: sens vif et fécond de la liberté morale, mon Vico, mon juillet, mon principe héroïque qui créait mes livres et mon enseignement... Là était mon unit d'âme... Là concordent tous mes écrits d'histoire et d'histoire naturelle. L: forme varie, non le fond. L’élan austère et pur de l'Histoire universelle 18: se retrouve en l'Amour (1858).

« Ma grande œuvre historique de près de 4o ans n’a pas moins en ceci 51 harmonie profonde qu'elle ne suit qu'un guide, la liberté morale. »

2. Î] y a encore quelques points sur desquels dans la suite ses idées < sont autant modifiées que sur la Judée et le Christianisme. En 1830, il pari avec sympathie de Napoléon, en qui il voit la figure de l'union future d: l'Italie et de la France; il admire le caractère à la fois poétique et pratique d' son génie, la beauté sévère de son profil. Dans l'Histoire du XIX° siècle, 1 rabaissera ce génie avec obstination et arrivera à le regarder comme plus afi- -cain qu'italien. |

entrepris sur la littérature populaire de l’Allemagne et font prévoir les Origines du Droit. Une note sur Luther, qu'il trouve peu et mal connu, annonce le livre qu’il prépare sur le réformateur. Ces éclaircissements sont une mine très riche de textes et de pensées curieusement rassemblés, et qui fournissent une image vivante de la prodisieuse fermentation intellectuelle du cerveau de Michelet à cette époque.

L'Introduction à l'histoire universelle fit une impression considérable. Dans le Journal des Savants, Daunou, qui avait le romantisme comme l’éclectisme en horreur et qui sans doute avait vu avec dépit Michelet Jui être associé aux Archives comme chef de la section historique, montra sa mauvaise humeur par une note sèche et ironique. Mais ailleurs l’admiration fut très vive. Un article du Constitutionnel du 3 août 1831, dù à la plume de Du Rozoir, professeur d'histoire à Louis le Grand et suppléant à la Sorbonne, accepta tout entières les conclusions de Michelet qui lui semblaient justifiées par la Révolu- (ion de Juillet.

Sismondi, tout en lui exprimant son admiration, faisait des réserves sur le rôle que Michelet assignaït à la France et lui laissait voir quil ne partageait pas son complaisant optimisme.

Le judicieux Sainte-Beuve, bien que de six ans plus jeune que Michelet, lui indiquait aussi que son système lui paraissait insuffisant à expliquer toute l’histoire, mais son admiration n'en était pas moins vive.

Edwards, lui, était tout admiration et ne faisait pas de réserves. Eichoff ne sait ce qu’il doit le plus louer, la nouveauté des aperçus, le coloris du style, le choix heureux des citations, et il conclut : c’est un petit livre admirable.

Si Naudet et Royer-Collard remercient un peu froidement, Victor Leclerc est sous le charme de ces belles pages.

Une lettre curieuse est celle d’Amar, un littérateur de la vieille école, qui avait soixante-six ans et dont la lettre fait bien sentir tout ce que l… genre de Michelet avait de nouveau et combien il devait dérouter des hommes tels que Daunou. Le style que les jeunes gens comme Sainte-Beuve, qui a vingt-sept ans, trouvent merveilleusement francais paraît une langue toute nouvelle aux vieillards, même lettrés. Mais ce qui est le plus intéressant dans les lettres reçues par Michelet ce sont les lettres des jeunes gens, d'élèves qui s’attachent à la doctrine philosophique encore plus qu'aux tableaux d'histoire, On voit chez eux ce besoin d’une foi nouvelle qui tourmentait les esprits, qui produisait la naissance de l’Église Saint-Simonienne et qui allait pousser Lamennais au schisme et à l’hérésie.

Mallet, qui avait eu Michelet pour maître dans sa seconde année d’École Normale et qui était professeur à Douai, lui écrivait le 31 mai pour lui dire son admiration pour sa brochure qui est un grand livre, mais en même temps pour protester au nom du Saint-Simonisme contre la condamnation prononcée par Michelet sur cette doctrine.

Un élève de Michelet à Sainte-Barbe, Paul Delasalle, lui écrit de

Montargis une longue lettre dans laquelle, et sans prononcer le ‘mot de Saint-Simonisme, il lui expose des vues analogues à celles des Saint- Simoniens. Il croit, comme Michelet, à la mission de la France. mais la révélation qu'elle apportera ne sera pas la doctrine de la lutte éternelle de l'esprit contre la matière. La libération seule de l'esprit n’est qu'un principe de critique, de négation, de désordre même. L'humanité veut l'ordre et l'harmonie et ne peut y arriver que par l'union et l'équilibre de la matière et de l'esprit. Il y a d’abord le règne de la nature, puis une sorte de théo-matérialisme, puis la phi losophie de l’esprit, puis la philosophie de la matière. Maintenant il faut une palingénésie d’où sortiront l'unité et l'harmonie nouvelles :.

Ces lettres rendent sensible la fièvre de réorganisation sociale et religieuse qui animait les esprits au lendemain de la Révolution. Elle

fait comprendre l’œuvre de Michelet. Elle fait comprendre aussi les

désillusions et les rancœurs qui animèrent pendant le régime du just? milieu ceux qui avaient nourri ces magnifiques espérances.

1. D’Eckstein, dans l'Avenir, sans admettre son point de vue, loue l'effort de Michelet pour arracher l’histoire au scepticisme stérile du xvrri® siècle.

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