‹ La vie et la pensée de Jules Michelet (1798-1852) (volume 2)Chapitre 40 sur 81 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Michelet de 1830 à 1848

L'opinion généralement reçue divise la vie de Michelet en deux périodes nettement opposées l'une à l’autre : une première période, s'étendant jusqu’à 1842, où il aurait été un homme d'idées modérées, conservatrices, de tendances, sinon de convictions catholiques, un pur historien et un pur lettré, étranger aux agitations de son temps, — et une seconde période où l’orgueil et la rancune auraient fait de lui un polémiste et un révolutionnaire. Nous chercherons au contraire à montrer qu'il a toujours été fidèle aux mêmes idées et aux mêmes tendances, soit dans la période de ses débuts de 1816 à 1830, soit dans la périodp de sa maturité, de 1830 à 1852, où ses œuvres de polémique sont ln manifestation naturelle et presque nécessaire des idées auxquelles :il a voué sa vie, soit dans sa période de vieillesse, de 1853 à 1874, où le polémiste n’est plus qu’un éducateur et où l'artiste se révèle sous des aspects nouveaux, période de renouvellement plus encore que de déclin. Ces trois périodes de la vie et de l’œuvre de Michelet se trouvent coïncider avec trois moments caractéristiques dans l’histoire politique et intellectuelle de la France : la Restauration, la Révolution de Juillet et la Révolution de 1848, le second Empire et la guerre de 187).

Pendant la période de préparation Michelet ne s’est pas mêlé à la vie publique. Il a vécu une existence toute de travail et de famille, entre son père, sa femme, ses enfants et quelques rares amis. Les relations qu'il entretient au dehors n’ont pour objet que le travail et l'étude: relations avec des collègues, des savants, des littérateurs. Son baptême, la protection de l'abbé Nicolle et de M. Guéneau de Mussy, sa situation auprès de la princesse Louise, son attitude très prudent et réservée pouvaient le faire passer pour attaché à l'Église et à la monarchie légitime, mais il suffisait de lire attentivement son Précis d'histoire Moderne pour discerner en lui un fils du xvur siècle et de la Révolution. Ses cours de l’École Normale témoignent d'une abso lue liberté de pènsée; et aujourd'hui que nous possédons son journal

intime de 1820 à 1822 et le récit de ses quinze premières années, nous le voyons détaché de toute croyance dogmatique et sympathisant aves la fraction la plus avancée du parti libéral sous la Restauration.

De même qu'il est resté à l'écart des hommes politiques pendant la Restauration, de même il s’est tenu en dehors des cénacles littéraires. Il ne s’est pas plus inféodé aux romantiques qu'aux doctrinaires: il n’a été le collaborateur d'aucun journal et n'a pas voulu gaspiller ses forces ni prendre part aux luttes politiques et littéraires dans la presse. Romantique, certes il l’est par son amour pour le Moyen- Age, par son lyrisme, par sa recherche du pittoresque, de la couleur et de la vie, mais il refuse de se dire romantique, d'accepter toute la poétique du romantisme, les déclarations de guerre à la tradition du xvré siècle et tout ce qu’il y eut de conventionnel et de superficiel dans les engouements pour le Moyen-Age catholique, pour l’exotisme espagnol, anglais ou allemand. Michelet tient à rester et à se dire classique, fils de Virgile, disciple de Voltaire plus que de Rousseau.

Mais en même temps il tient à ne pas s’enfermer dans la tradition française, il étudie l’anglais, l'allemand, l'italien, il visite l'Allemagne et l'Italie en attendant de pouvoir visiter l’Angleterre, il se rend nettement compte qu'il ne pourra comprendre la France, qui à ses yeux joue dans le monde moderne un rôle directeur, qu'après avoir approfondi l’esprit de Rome et de son droit, l'esprit de l'Allemagne et de Luther.

Michelet nous apparaît au lendemain de la Révolution de 1830, en pleine possession de son individualité intellectuelle. Ses idées directrices sont déjà trouvées. On peut pressentir ce que seront son œuvre et son action, ou du moins saisir le lien qui existe entre ce qu'il était avant 1830 et ce qu'il a fait depuis.

Depuis la fin de 1829, depuis que M. de Montbel lui a enlevé l'enseignement de la philosophie pour ne lui laisser que celui de l'histoire, il n'a plus d’hésitation sur ce que sera sa carrière : ce sera une carrière d’historien. Mais cette décision ne change rien à l'orientation générale de son esprit. D'une part, il ne cesse pas de considérer . l'histoire et la philosophie comme deux parties inséparables d'un même tout, et de chercher dans l’histoire les lois et les : manifestations caractéristiques du développement humain: d’autre part, comme au temps où il se croyait appelé à enseigner la philosophie, ce n'est pas la métaphysique qui l’attire, mais la psychologie considéré: -esmme la base de la philosophie de l’histoire. Historien, il sera de même, avant tout, un psychologue. Il s’attachera non au récit minutieux et complet des faits de la diplomatie et de la guerre, non à l’analvs méthodique des institutions, mais à la reconstitution de la vie du passé, à la résurrection des peuples morts ; il voudra les montrer vivants, agissants dans leur unité complexe et colorée; il cherchera dans la peinture des mœurs et des hommes non le pittoresqu? pour lui-même, mais la manifestation de l’âme humaine sentante et pen-

sante. C'est toujours à une œuvre de synthèse totale que visera Michelet, comme au temps où il commentait Vico, une synthèse où

tout se trouvera réuni, les éléments matériels fournis par le sol, leclimat, le sang, les tendances physiques des races, et les éléments spirituels fournis par leurs aptitudes intellectuelles et morales, leurs actes, leurs arts, leurs droits, leurs institutions et leurs cultes. Presque simultanément nous le voyons, dans ses Origines du Droit, chercher dans les formules juridiques et dans les traditions populaires les éléments d’une sociologie. le retentissement dans l'âme humaine des circonstances et des conditions sociales qui s'imposent à tous les êtres humains, (liens de famille, propriété, État, guerre, exercice de la jus tice, rites funéraires) et entreprendre de raconter l'histoire du peuple français qu'il conçoit comme la biographie d'un peuple, car pour lui la France est une personne. Il avait rèvé de faire précéder l’histoire de la France d’une histoire de Rome et de mener de front avec l'histoire de France, une histoire de la Réforme allemande et une hisloire de l'Italie. Il ne put conduire l'histoire de la république romaine que jusqu'au moment où César fait de Rome la ville universelle et lècue au monde une conception de la cité, humaine et juste, dont héritera la France. De son histoire de la Réforme, il ne put achever qu'uue biographie de Luther. Il laissa à Quinet le soin d'écrire les Révolutions d'Italie.

La philosophie de l’histoire qui inspirait Michelet était, nous l’avons vu. esswænticilement psychologique et morale. Cette conception de l’histoire devait le pousser à voir dans le développement des idées démocratiques et du rationalisme la loi même du progrès humain et à mettre son enseignement et ses livres au service de ces idées, dont la France de la Révolution était l’incarnation. Aussi le titre de la chaire du Collège de France, Histoire et Morale, lui parut-il répondre absolument à sa conception mème de l’histoire. Il se crut, quand il monta dans. cette chaire, investi d’un apostolat moral, qu'il exerçait par l’enseignement de l’histoire. Ses cours ont tous été conçus comme des cours d'éducation nationale, et l’on ne peut s'étonner ni qu'il se soit lancé par ses cours et ses livres, les Jésuites, le Prêtre et le Peuple, dans la lutte soulevée par le mouvement catholique de 1840, ni qu'il ait brusquement abandonné à la fin du xv° siècle son Histoire de France pour écrire l'Histoire de la Révolution, réservant à plus tard de relier par la Renaissance et l’Ancien Régime la France du Moyen-Age, féodale et catholique, à la France moderne, démocratique et rationaliste.

ÏIl n’y a donc aucune contradiction, aucune solution de continuité dans cette œuvre. L'auteur du Prêtre, du Peuple e: de la Révolution est bien le même homme qui a écrit l’Introduction à l’histoire unirerSelle, les Origines du Droit et l'Histoire de France, le même qui a traduit Vico et écrit le Précis d'Histoire moderne et l'Histoire Romaine. Sans doute, il pouvait ne pas prévoir avant 1830 toutes les conclusions auxquelles il. arriverait en 1847, mais sa conception générale de l’histoire est restée la même. Et cette conception est précisément c qui fait son originalité parmi les. historiens de son temps. Î est le seul dont l’œuvre se rattache à une conception philosophique de l'histoire de l'humanité, à une synthèse générale, le seul qui ait fait

de cette conception une méthode, qui ait écrit l’histoire essentiellement “ea psychologue. Sans doute, si de Barante, Sismondi, Henri Martin, son: exclusivement des narraleurs, Guizot et même Augustin Thierry son des généralisateurs. Mais leurs généralisations sont restreintes à certaines périodes, à certains territoires, et ni l’un ni l’autre n’ont fait dépendre de leurs idées générales leur méthode d’exposition. Michelet prétend, par sa méthode d'exposition et par sa psychologie pittoresque, reconstituer et expliquer en même temps la vie totale de l'humanité, le dedans et le dehcrs, l’âme et le corps, et dégager à la fois les idées et les sentiments qui conduisent les hcmmes et les U faits caractéristiques qui symbolisent ces sentiments et ces idées. Que cette prétention de Michelet soit entièrement justifiée, qu’elle soit même scientifiquement légitime, on peut le contester: nous avons déjà indiqué ce qu'il entre d'illusions et de chimères dans son systèm: et dans son application, et nous aurons encore occasion d'y reveni: Cependant l'originalité du point de vue et de l’œuvre de Mich:. let n'est pas contestable. Quand il a écrit : « Que ce soit là mA part dans l'avenir d’avoir, non pas atteint, mais marqué le but de l’histoire, de l’avoir nommée d’un nom que personne n'avait dit », ii ne définissait pas simplement une forme d'art, ses dons de visionnaire et d'écrivain, il définissait sa conception de l’histoire, sa philosophie et. sa méthode.

Il faut bien le reconnaître d’ailleurs, cette forme très particulière de philosophie de l'histoire, qui aboutisseit à faire de celle-ci une … psvchologie passionnée et niltoresaque, Michelet n’y avait pas été can. duit simplement par des théories spésulatives, mais aussi par 5es besoins d'artiste et par la puissance de son imagination. Son sym balisme n'a rien qui sente l’abstraction. Il n’est que le don de saisir les faits ct les figures essentiels et de les faire voir dans leur réà- S.Hité Nos modernes symbolistes ont discrédité ce mot et ont fait d' symbolisme une transcription des idées en formes parfois brillantes, mais presque toujours imprécises et fugitives. Le symbolisme de Michelet est l'évocation fulgurante et éclatante de la vie, un sorte d'exaltation du réel par la concentration des rayons lumineux sur des points choisis d'avance ?. Michelet eut de très bonne heure cette préoccupation de l'art, et il savait la puissance de son imagination. Il se reproche même, dans une note du 3 août 1868, d'avoir été trop artiste jusqu’en 1848, de lui avoir laissé trop de jeu. En 18%1, il se compare à un joueur de marionnettes qui s’en lasse par: fois, les jeite sous la table, ou les ouvre pour voir ce qu’elles ont dans le corps, et n'y trouve que sa propre âme.

1. Cette philosophie ct ce symbolisme n'ont rien à voir avec les conceptions abstraites qu'on trouve à la même époque chez les plus grand érudits allemanuds, chez Ed. Gans, p. ex., qui disait en parlant de-Rome : « Le monde romain est le monde où combattent le fini et l'infini ou la généralité abstrait et la personnalité libre. Patriciens, côté du fini. L'État romain est donc le progrès d'un fini à d'antres finis. Son histoire est donc dans l'espace et dans le temps. Au contraire, l'Orient seulement dans l’espace, Ja Grèce seulement dans le temps, etc... ».

Voilà donc le second caractère propre à l’œuvre de Michelet: elle est celle d’un artiste, d'un grand artiste, et, je crois pouvoir le dire sans exagération, du plus grand artiste que la littérature histo. rique ait produit en France et peut-être dans tous les pays. Il laisse loin derrière lui Augustin Thierry qu'il qualifie cependant lui-même, et avec raison, de ce nom.

Or, si l'artiste atteint en lui son plus haut point de perfection de 1838 à 1842 quand il écrit son Charles VI, sa Jeanne d'Arc et son Louis XI, il avait déjà pleine conscience de sa volonté et de ses moyens: quand :l écrivait son Précis et l'Histoire Romaine.

L'artiste, le poète, devait subsister en Michelet jusqu’au bout, malgré tous ses eflorts pour se simplifier, pour parler un langage acressible aux foules, pour donner à sa pensée une forme plus directe, plus naturelle. Il ne réussit qu’à accentuer son originalité et à pousser parfois jusqu à l'excès la recherche du rythme dans la phrase et du pittoresque dans l'expression. Il reste jusqu'à la mort le grand artiste qu'il fait déjà pressentir quand il écrivait à seize ans son Discours du concours général. |

Il n'y avait pas seulement en Michel:t un philosophe psvchologue et moraliste, et un grand écrivain doué au plus haut degré de sens artistique, y avait aussi un savant et un érudit, et, sur ce point encore, il prétendait à l'originalité avec une part de raison et une part d’exagération. Ce savant, cet érudit, avait commencé à se for mer avant 1830 ‘. Il s’est développé et affirmé dans les années qui ont suivi. Il a toujours eu la prétention, en partie justifiée, de ne pas se laisser entraîner par l'imagination et le sentiment. F se vante d'avoir toujours donné à ses constructions historiques une base solid», d'un côté par l'étude des conditions matérielles dans lesquelles l'his- Loire s’est produite, de l’autre par l'étude des documents originaux...

De très bonne heure Michelet avait été attiré vers les sciences naturelles, en même temps qu'il était un fervent mathématicien. Son ami Poinsot le conduisait à la Salpètrière, et 1l prenait un vii intérèt aux questions d'anatomie et de physiologie. Il exprime dans son Jcurnal le regret de ne pas s'occuper des sciences de la nature, à ses yeux les vraies sciences de Dieu. Vers la fin de la Restauration :l se lie intimement avec le médecin Edwards et on le voit rechercher Cuvier et surtout Geoffroy Saint-Hilaire *. Îl avait mème, en 1825, ‘bauché ie projet d'une étude religieuse des sciences naturelles, projet qui devait être réalisé trente ans plus tard quand il écrivit l’Oiseau, l'Insecte, 12 Mer et la Montagne. En 1842, au milieu de ses plus grandes détresses morales, il cherche un rafraîchissement dans l’histoire naturelle, dans

2. Jules Michelet et Isidore Geoffroy Sl-Hilaire (dans la Revue bleue, 1911, 1. Lans son Discours de 1S95, il inaiste sur Ja nécessité de ne pas sérarer l'élude des sciences physiques et mathématiques de celle des langues, des littératures et de l'histoire.

Ut Il, p. 48x et Acad. des sciences mor., 1911, t. IT, p. 365). — Lettres inédites d'I. G. St-Hilaire (dans Honvmage à Louis Olivier, 1911).

les livres de Serres, de Geoffroy Saint-Hilaire :. Il revient à ses préoccupations en 1848 et 1849, où il esquisse le plan d’un livre de physiologie qui aurait été en méêine temps un livre de psychologie sociale et qui eut eu pour titre le Ventre. L'Amour sera le développement et la transformation d’une des parties de ce livre resté à l’état d’ébauche. De 1855 à 1865 il fera marcher parallèlement les études d’histoire et d'histoire naturelle. On voit donc ici encore cette même continuité d'idées et de précecupalions que ncus avons signalée à d’autres points de vue,chez Michelet, Dès ses premières œuvres historiques ‘4 il se préoccupe de donner une base matérielle à l'histoire. Dès 1819, parmi les articles qu'il projette d'écrire pour la revue qu’il veut fonder avec Poret, il fait une place à la géographie considérée comme un: des bases de l'histoire des peuples *. Après avoir cru arriver, grâce à Edwards, à déterminer le rôle des races dans le développement humain, il reconnaît la difficulté de le préciser scientifiquement, ainsi que les caractères physiologiques et psychologiques des rices. Il s? rejette sur la géographie comme base matérielle de l’histoire. Il commence son Histoire Rorsine par une description de l'Italie pour laquelle il utilise,

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