CHAPITRE Il
L'Histoire romaine
Deux mois après avoir publié son Introduction à l'Histoire Universelle, le 4% juillet 1831, Michelet faisait paraître les deux volumes 1e son Histoire de la République Romaine. En revenant d'Italie, il avait pour objet, comme nous l’avons dit, d'écrire une Histoire de l'Empire romain qui aurait formé trois volumes, deux consacrés à la République et un aux Empereurs et qui aurait été suivie d’une Histoire d'Ilalie et d’une ‘Histoire de France. En composant ces trois ouvrages Michelet aurait, pensait-il, accompli la promesse faite à la fin d' son Introdurtion. Ces trois histoires, auxquelles serait venue se joindre l'Histoire de la réforme allemande, auraient donné la clé de l’histoire de l'humanité, fourni une philosophie de l’histoire pragmatique pour ainsi dire, où les idées se seraient montrées réalisées dans les faits Quand Michelet se trouva en 1831, chargé à l'Ecole Normale d'un cours qui le concentra sur l’histoire de France et d'autre part jeté par a position aux Archives au milieu même des sources documentaires originales de l’histoire de France, il sentit bien que son projet de 1830 était trop vaste. Il n’était pas encore prêt à écrire une histoire des Empereurs et encore moins une histoire d'Italie et une histoire de la Réforme. Il se contenta de faire paraître l'Histoire de la République Romaine. Le jurisconsulte Poncelet, professeur à la Faculté de droit de Paris, à qui il avait envoyé la première feuille de son livre et qui l'en remerciait le 41 décembre 1830, lui avait déjà fait remarquer que le titre « Formation et dissolution de l'Empire romain » srètait à des confusions, les mots Empire romain étant appliqués à une période déterminée, et il proposait de les remplacer par les mots Société romaine ou Constitution romaine. En même temps, il lui exprimait toute son admiration :. |
Toutefois ce n’est qu'à la suite de ses pourparlers avec la maison
1. « J'ai lu hier un de ces beaux chapitres descriptifs dont W. Scott esl rempli. L'histoire écrite de cette manière n'est plus de cette histoire dont nous avons été ennuyés dans notre enfance. C’est de la philosophie, c'est de la poésie; c'est enfin quelque chose d'animé et de vivant à la place de ces squelettes décharnés qui remplissent les myons de nos bibliothèques. J'ai de l'Utalie. enfin. une idée que les vovageurs que j'ai lus ne m'érsient pas donnée, ct de Rome, objet de tant d’études pour moi, une peinture dont jr ne me figurais pas les contours. J'ai li deux ou trois fois. Monsieur, depuis hier, ces quatorze pages et rien, depuis Niebuhr, ne m'a autant appris ni intéressé. »
Hachette qu'il fixa le titre, l'étendue et le caractère de son ouvrage. Nous avons encore là une forme de son esprit judicieux et pratique.
M. L. Hächette, sorti de l'Ecole Normale en 1819, avait eu l’idée fort juste qu'une maison d'édition fondée par un normalien et s’occupant de publier les ouvrages des jeunes générations libérales de l'Uni. versité aurait un bel avenir devant elle. Il fonda sa maison en 1826 et tout d’abord publia des livres de classe conjointement avec la maison Colas, C’est chez Colas et Hachette que furent publiés les Tableaux et Précis de Michelet comme le Précis de Des Michels et plusieurs autres. Puis Hachette se sépara de Colas et résolut de pu blier une série d'ouvrages destinés à remplacer les médiocres cours d'histoire alors en usage à l'Ecole Militaire et dans les Collèges. Il s'adressa à Michelet pour l’histoire romaine dès le 31 décembre 1830, et lui envoya le 29 janvier 1831 un projet de traité. Il lui offrait de prendre son Histoire de la République Romaine en deux vol. in-12, à raison de 1.000 francs pour les mille exemplaires et 1 fr. 50 en sus pour chaque exemplaire tiré in-8.
Après réflexion, Michelet sachant qu’au Collège de France une des causes de son échec avait été que l’on considérait ses prérédents ouvrages comme des livres de classe et non comme des ouvrages scientifiques, refusa de laisser publier son livre en in-12 et dans une collection scolaire. Il pensa justement qu'il prendrait plus d'importance sous la forme de deux volumes in-8. Puis, en sa qualité de fils d'im. primeur et sous l'inspiration de son père, il préféra s'occuper luimême de la fabrication de son livre. Le 4 avril 1831, il fit un traité avec Hachette, d’après lequel il faisait imprimer lui-même ses deux ouvrages, l’Introduction à l'Histoire Universelle, et l'Histoire romaine, vendait à Hachette pour 2.000 francs les mille exemplaires de l’Introduction, et pour 6.000 francs les mille exemplaires de l'Histoire romaine. Il faisait une excellente affaire, car il ne devait pas avoir dépensé plus de 500 francs pour l'Introduction, ni plus de 3.000 pour l'Histoire romaine. Michelet conserva jusqu'à la fin de sa vie ce système pour la publication de ses ouvrages. J'ai été chargé par lui de négocier la vente à Chamerot de son Histoire du XIX° siècle’. .
Michelet avait d’ailleurs bien raison de ne pas présenter au public son Histoire romaine comme un livre de classe. Bien qu: la lecture de la partie narrative de celte histoire depuis les guerres puniques puisse être faite avec infiniment de plaisir et de profit par de jeunes garçons, toute la première partie a un caractère de dissertation érudite et philosophique, difficile souvent à suivre, même pour des esprits mûrs et cultivés.
Nous pouvons nous faire une idée de l’esprit dans lequel Michelet a entrepris son ouvrage par la préface qu'il a mise à la nouvelle édition de 1866, par un article sur Niebuhr, publié par lui dans le Temps du 15 juin 1830; enfin par un article sur l'Histoire romaint
1. Il lui vendait 3.000 exemplaires pour 9.000 fr. et interdisait à Chamerot de vendre les volumes plus de 6 fr. prix fort et de 6 fr. aux libraires.
de Michelet, publié dans le même journal du 26 janvier 1831, et qui est de la plume de Faucher, mais inspiré par Michelet, car, à cette dâte, l'Histoire romaine n'était pas encore imprimée. Dans l’article sur Niebuhr, tout en rendant pleine jüstice à la sagacité avec laquelle celui-ci a critiqué les traditions de Rome primitive et cherché à reconstituer son histoire réelle, il regrette qu'il n’ait pas situé son histoire de Rome dans l'histoire du monde, et n'ait pas éclairé les traditions romaines par une comparaison avec la transmission des traditions des autres peuples, de l’Orient ou du Moyen-Age. Îl aurait voulu que l'étude de la Rome primitive fût une étude de mythologie et de littérature comparées. Niebuhr n’a pas le sens philosophique ni le sens du symbole, « le sens délicat et profond des époques mythiques et religieuses ». Michelet lui reproche d’avoir oublié de rappeler le nom ct l'œuvre « du pauvre Vico, que l’Allemagne semble commenter depuis un demi-siècle, le plus souvent-sans le nommer », de « l’homme qui a jeté sur l’histoire de Rome et de son droit le plus perçant regard dont ils aient jamais été l’objet. »
Michelet se flattait évidemment d'apporter à l'étude de Rome ce sens philosophique et ce sens du symbole qui avaient manqué à Niebuhr.
L'article du 26 janvier 1831, où un ami de Michelet annonce ce que sera son Histoire romaine, compare l’œuvre de Michelet à celle de Guizot, de Niebuhr et de Montesquieu. Avec Guizot, Michelet considère la France comme réumissant en elle tous les éléments de la cinilisation moderne, mais tandis que le premier cherche dans la France même l'explication de la France et dit « étant donnée la France, comprendre l’Italie et l'Allemagne », Michelet cherche dans l'étude de l'Italie et des nations germaniques l'explication de la France. Niebuhr n’a étudié que les origines de Rome. Michelet reprend et résout rapidement ces questions, mais pour arriver vite aux périodes vraiment historiques. Là, tandis que Montesquieu n'’étudie les événements et les hommes que dans la mesure où ils contribuent à la grandeur ou à la décadence de l'Etat, Michelet étudie dans toute leur complexité les éléments vivants qui ont contribué à la formation de Rome, il en montre le développement et met en relief les idées qu'ils représentent. Montesquieu analyse, juge et apprécie. Michelet fait voir et fait vivre.
Michelet d’ailleurs ne parle pas de progrès et de décadence. Rome avait à remplir une mission. Cette mission remplie, l'Italie est demeurée semblable à elle-même, mais impuissante au dehors. « La perpétuité du génie italien est la pensée-mère du travail de M. Michelet. » Il a été non sculpteur, mais peintre. Pour faire revivre la jeunesse de Rome, il a sympathisé avec elle, s’est inspiré de sa poétique ignorance. Après Faucher, Michelet lui-même, dans son avant-propos, indique avec justesse ce qui constitue l'originalité de son livre.
Après avoir rendu un magnifique hommage à Niebuhr et à la « colorie germanique » qu'il a laissée à Rome dans la personne de Bunsen, Gerhard et leurs collaborateurs, il réclame pour la France le droit de dire son mot : « La longue et large épée germanique pèse, sans doute, mais celle de la France n'est-elle pas plus acérée? » Michelet se ser-
vira des hypothèses de Niebuhr, mais sans les accepter toutes. Fidèle à son idée que la vie seule explique la vie, que l'intelligence de l’ensemble d’un organisme permet seule l'induction sur ses origines et ses parties obscures, il cherchera à éclairer l’histoire primitive de Rome par la connaissance du dernier siècle de la République. Là, tout restait à dire et Michelet aura été le premier à faire bien connaître Iannibal, les Scipion et César, à montrer le rôle de l’ordre équestre, « cette aristocratie usurière qui dépeuple l'Italie et peu à peu lès pra: vinces », à marquer les trois âges de Rome : l’âge italien, qui finit avec Caton l’ancien, et pendant lequel la Cité se forme par le mélange des deux peuples contenus dans son sein, patriciens et plébéiens, pour dominer l'Italie; l’âge grec, qui commence avec les Scipion et où l’Erpire formé par la conquête du monde, se substitue à la Cité; enfin, l'âge oriental, où le monde envahit et détruit Rome, avec la victoire du christianisme et l'ascension de l'Orient et de la Grèce sur le trône de César. Cette victoire de l’Orient devait être le sujet d’un troisième volume que Michelet n’a pas écrit ?.
M. C. V. Langlois, dans une étude sur Michelet *, très forte et péné trante, comme tout ce qui sort de sa plume, mais d’une sévérité exagérée et où il juge Michelet sans tenir suffisamment compte du temps où il écrivait, a dit de l'Histoire romaine que malgré son titre et ses dimensions, elle n'est qu’un Précis. « Nul effort, dit-il°, pour trouver du nouveau... son rôle a été, étant en possession des mêmes données que tout le monde, de substituer aux platitudes et aux abstractions de ses prédécesseurs des formules foudroyantes qui découvrent des horizons, ou en donnent l'illusion. » Les contemporains de Michelet en jugeaient tout autrement. Le critique des Débats (probablement Naudet) trouve dans ce livre « une effroyable érudition * ».
Ce sont les contemporains qui avaient raison. M. Boissier a été beaucoup plus juste que M. Langlois dans la préface qu'il a mise à l'édition in-8° de l'Histoire Romaine (C. Lev\'. Il a fait remarquer que Michelet avait, durant des années, lu et relu la littérature romaine, qu'il y avait en Jui un érudit en même lemps qu'un voyant, qu'il connaissait à fond toutes les sources de cette histoire et tout ce qui avait été écrit sur elle, et que si les premiers chapitres sur les origines ne peuvent plus être acceptés aujourd’hui, pas plus que les hypothèses. de Niebuhr, tout le reste, depuis les guerres puniques, a gardé toute sa valeur. La seule lacune que M. Boissier reproche à Michelet c’est de n'avoir pas analysé les institutions de Rome et leur développement.
En réimprimant son histoire en 1866, Michelet l’a jugée lui-même
1. [Voy. Revue Historique L. I les portraits des Empereurs par Michelet avec une introduction de Gabriel Monod, où quelques-unes des idées exprimées ici sont déjà indiquées. Ces portraits ont été reproduits dans l'appendice de Home. p. 330-374.]
2. Queslions d'histoire et d'enseignement. Paris, Hachette, 1906, p. 33 à 95.