La Revue de Paris lui consacre un article en juillet
avec une sévérité extrême ‘. Il l’a qualifiée d’incomplète et défectueuse, ce qui est vrai de toule la première partie. Il a dit que le récit des guerres puniques est très fort et reste la partie importante de son œuvre, ce qui est vrai aussi. Il fait un mea culpa de son admiration: pour César, en quoi il a tort et cède à un parti-pris politique. Il écrit eu moment où Napoléon III, qu'il déteste, vient de publier une Histoire de César, apologie presque sans restriction, qui semble développer et appuyer à grand renfort d'érudition ce que Michelet avait écrit trente ans plus tôt. |
Il suffit de lire les éclaircissements qui se trouvent à la fin de l’Hisloire romaine pour reconnaître que Michelet s’était admirablement documenté. Il avait lu, la plume à la main, toutes les sources anciennes, les œuvres littéraires, les historiens, les philosophes, les fragments les érudits anciens, Aulu-Gelle, Varron, les jurisconsultes, les Agrimensores et ce que l’on connaissait alors des inscriptions latines. Il avait lu les ouvrages des érudits du xvr et du xvur* siècle et ceux des srudits allemands, non seulement Niebuhr, Bunsen et Gerhard, mais Ottfried Müller sur les Etrusques, Dirksen pour la loi des Douze Tables, Heyne, Welcker, Creuzer, Blum, Savigny, l'Italien Micali et le Suisse A. Pictet®, sur l'ethnographie et l’art de l'Italie ancienne, et bien d'autres encore. S’il n'a pas donné une étude méthodique des sources, il a consacré cependant une longue note à la question de l'incertitude des premiers siècles de Rome. Il a, devançant le plus récent et le plus ingénieux des auteurs qui se sont occupés de la question des origines de Rome, M. Ettore Païs dans sa Storia di Roma“, entrevu l’influ nee des traditions grecques dans l'histoire primitive de Rome, d’abord écrite par des Grecs avant de l'être par des Romains. Il a compris que toute celte histoire primitive ne peut être considérée que comme une figuration de l’histoire réelle, une sorte de mirage dans l’histoire des siècles légendaires *.
Si nous examinons maintenant l'œuvre elle-même, nous devons y distinguer bien nettement trois parties : une introduction sur l'Italie géographique et ethnographique; un premier livre consacré à l’origine et à l'organisation de la cité jusqu'au milieu du 1v° siècle; enfin les
1. Dans une note du 24 mars 1842, lout en regrettant de n'avoir pas donné a son Histoire Romaine un caractère assez encyclopédique, il reconnaissait y avoir fait entrer le sol, Ja religion, les races, la Httérature et avoir bien montré l'époque de luttes, Hannibal, ct l'époque non romaine de Rome, César. Il regrettait d'avoir laissé de côté le droit.
2. Je pense que le livre de Pictet auquel il renvoie est celui sur les relations des langues celtiques avec le sanscrit. Mais avait-il paru alors? Existait-il une première forme de l'ouvrage de Pictet? Les Origines Indo-européennes ne sont que de 1850. Je ne sais quel ouvrage il avait publié avant 1830.
3. Voy. p. ex. t. Ï, p. 331, notes. Charles-Frédéric de Schlegel avait, il est vrai, dans son Hisloire des Grecs et des Romains (1798) déjà fait cite remarque.
k. Par conséquent sur ce point, si ses conclusions sont discutables, son point de vue ct sa méthode sont justes.
livres IT et ITT qui contiennent le récit des événements de 343 À la bataille d’Actiuem.
Les premiers chapitres, écrits sous l’impression toute vive encore du voyage de 1830, sont une merveille de description pittoresque !,
qui, tenant grand compte de la géologie et de la répartition des eaux :
et des cultures, est en même temps explicative de l’histoire. Les trois chapitres sur l’ethnographie justifient le reproche d'obs-
currté qui a été adressé à Michelet à l’apparition de son livre par des critiques d'ailleurs très favorables. Chambolle, dans le National äu
28 juillet 1831 * et Nisard dans les Débats du 26 juillet (bien que clui-ci ait surtout en vue Île livre I sur les origines de Rome). Cette obccurité vient du sujet lui-même et de ce que Michelet après avoir sérieusement étudié Niebuhr, Ottfried Müller et les textes, n’a pas pris le temps de mürir ses idées et de se faire à lui-même un systèm®
clair. Niebuhr, en véritable érudit, avait plutôt exposé les éléments du problème qu’il n'avait donné une solution. Michelet a cru pouvor
en donner une, mais il s’est embrouillé dans la complexité du pro blème. Dans l’'Introduction à l'Histoire Universelle, il avait considéré
qu'en face de la dualité des deux cités grecques, Sparte et Athènes,
Rome représente l’unité « parce qu'elle renferme dans ses murs les
deux cités, les deux races, étrusque et latine, sacerdotale et héroïque, orientale et occidentale, patricienne et plébéienne ». Il semblerait, d’après cela, que les patriciens doivent représenter les Etrusques et les plébéiens les Latins. Mais cela est faux, et Michelet lui-même à bien aperçu la multiplicité des éléments qui entrent dans la forma tion de la puissance romaine. Il étudie d’abord les Pélasges, ce peuple mystérieux, qui, d'après lui, à une époque très ancienne, a occupé tout le bassin oriental de la Méditerranée et qu'il considère, avec Niebuhr, comme ayant rapporté en Italie les premiers élément: de la civilisation *. Mais. contrairement à Niebuhr, il considère non
les Pélasges, mais les Italiotes comme les populations les plus anciennes
de l'Italie, et il affirme avec une hardiesse que Niebuhr n'avait pas
eue et que les découvertes ultérieures de la linguistique ont justifiée, la parenté étroite des Latins, Sabins, Sabelliens, Samnites, Osques et
Ombriens. Quant aux Tusci, aux Etrusques, c'est pour lui une population pélasgique venue d’Asie par mer et qui s’implanta au centre de
l'Italie aux dépens des Îtaliotes.
Il semble donc que le dualisme de Rome va être pour Michelet le dualisme pélasgo-latin, ou étrusco-latin. A vrai dire, il accorde une