Admirable peinture de Rome et de la campagne p. r
Dernier paragraphe du ch. T pris textuellement presque äans les notes de
voyage.
P. 148 : admirable description de la Sabine que Michelet a traverse en
quittant Rome.
o. « Quelquefois il ne fait que substituer une obsecurité savante à des fictions puériles. »
3. Les Pélasgwes sont pour lui, comme pour d’Arbois et en opposition à
Salomon Reinach, d'origine asiatique.
assez grande importance au rôle des Etrusques dans la Rome primitive au point de vue de la religion et des arts. Mais ce n'est pas la présence des Etrusques qui explique à ses yeux la présence simul- ‘anée des praticiens et des plébéiens dans la cité. Cette explication æ trouve dans la domination acquise par les Sabins sur les Latins. Rome se trouve unir en elle les laboureurs latins, les guerriers sabins ou sabelliens, les Etrusques aristocrates et sacerdotaux.
J'ai beaucoup simplifié, pour les résumer, ces théories ethnographiques. Si vous vous y reportez, vous verrez combien il est difficile de se rendre compte de ce que deviennent les Pélasges de -son premier chapitre, qui se confondent ensuite avec les Etrusques du troisième et aussi de la place exacte qu'il donne aux Osques, Samnites, Sabins, Sabelliens, Ombriens et Latins'.
Toutefois dans cette confusion (qui, il faut bien le dire, se retrouve chez tous ceux qui ont traité ces questions), Michelet a su voir deux ou trois points que la linguistique a depuis confirmés : la parenté des nations italiotes qui fournirent à Rome le noyau solide de sa population: le caractère étranger des Etrusqués et leur parenté probable avec les Pélasges. Si même on acceptait les théories soutenues par M. d’Arbois de Juhainville dans son livre sur Les premiers habitants de l'Europe, Michelet aurait vu vrai quand il a admis deux immigrations pélasgiques en Italie, une immigration très ancienne que M. d’Arbois supnose avoir été faite aux dépens d’une première couche de population ibérique, et une immigration plus récente, celle des Etrusques, qui aurait eu lieu du xn° au x° siècle avant J.-C., aux dépens des Italiotes”.
1. Au temps où écrivait Michelet, la préhistoire n'existait pas. l'ethnographie commençait à peine, et la linguistique était à ses débuts. Aujourd'hui on mensure les crânes, on classe les objets en silex éclatés ou polis, en métal, on étudie les modes de sépulture, incinération ou inhumation, l’architecture des tomibeaux et des murailles, les objets contenus dans les tombeaux, les palafittes et les terramares. Et les préhistoriens d'aujourd'hui attribuent plus d'importance à ces données qu’à celles de la linguistique et surtout qu'aux témoignages des historiens anciens. Comment d'ailleurs garder rigueur à Michelet de ses incertitudes quand on voit qu'il n'est aucune des conclusions de M. d’Arbois de Jubainville qui ne soit contestée, que tandis qne d’Arbois et Reinach croient aux Pélasges primitifs, V. Henry et Modestov les nient. que tandis que pour Modestov les Ombriens succèdent aux Latins, pour Henry ils les précèdent, que d'Arbois et Henry séparent absolument les Ligures et les Ibères, que Modestov réunit. Mommsen appelle la préhistoire la science des illettrés.
a. Qui sont, eux, apparentés aux Celtes. Le plus récent ouvrage sur Îles populations primitives de l'Italie : l'Introduction à l'histoire romaine de M. Basile Modestov, traduit du russe par M. Delines (Alcan) nie absolument celte prétendue invasion primitive des Pélasges à laquelle on aurait dû les constructions pélasgiques. Il nie aussi, comme Michelet, la thèse de Niebuhr, Helbig, Martha, qui fait venir les Etrusques des Alpes rhétiques. Pour lui, après une population primitive liguro-ibère (africaine), sont venus du Nord des Arvens : d'abord les Latino-Sabins, puis les Ombriens, Osques, Samnites — et quelque temps après d'Asie les Pélasgo-Etrusques, M. Modestoy repousse les preuves linguistiques et s'appuie exclusivement sur la paléthnologie, l'ethnographie ct l’archéologie. Il critique vivement Mommsen, s’appuie sur Pigorini, Sergi, Colini, de Cara, Brizio, Mariani, etc.,
Ce qui excuse Michelet de n’avoir pas su débrouiller ces questions, c'est de voir Mommsen s’en débarrasser en les supprimant et se con: tenter de dire que la linguistique nous permet de constater dans l'Italie primitive trois groupes ethniques, les Japyges au $ud où il: se confondaient avec les Grecs, les Etrusques au centre, enfin les Îtaliotes qui se divisent en deux groupes, les Latins d’une part, les Ombriens, Marses, Volsques et Samnites de l’autre.
M. Ferrero dans son récent ouvrage Grandeur et décadence de Rome a plus simplement encore commencé son livre au milieu du n° siècle’, ct M.-Païs ne voit dans toute l’histoire tprimitive de Rome que des légendes grecques et une lutte des aborigènes italiotes contrles populations grecques et sicules du midi et de la Sicile.
Le livre Ï, consacré aux origines de la Cité et à son organisation, peut encore à juste titre encourir le reproche d'obscurité. Il faut, pour le comprendre, connaître déjà les faits et ne voir là que leur interprétation. Cette interprétation est toute mythique. Fidèle aux idées de Vico, Michelet considère toute l'histoire primitive de Rome comme une création de l'imagination populaire, création vraie cepeadant, mais de cette vérité à quelques égards supérieure qu'est la vérité poétique, qui révèle non la réalité matérielle des faits. mais la réalité spirituelle des idées et des traditions *. Ici encore l'opposition avec Niebuhr est marquée. Niebuhr tente l'effort illusoire de discerner dans le fatras des légendes le noyau historique qui y est contenu. Michelet prend les légendes en bloc et en cherche Île sens symbolique. Mommsen, lui, écartera résolument les légendes de l’époque royale et s’attachera exclusivement à discerner au travers les linéaments des institutions primitives qu'il reconstitue par conjecture; puis, à partir de la République, il accepte, à mon avis beancoup trop docilement, comme des faits historiques les données de l’histoire traditionnelle, en s’attachant ïil est vrai avant tout à reconstituer le développement des institutions qui a été son principal objet. I traite en mème temps avec une remarquable précision du droit, de la religion, de l’organisation militaire, de l’économie politique, de l’art e* de la science. Michelet a eu le sentiment de ce qui manquait à cel égard à son œuvre; la précision critique dans l'exposé des institutions.
Mais à défaut de précision critique, il avait le sens de la vie, de Ja vie spirituelle comme de la vie matérielle. Il a fait le premier sur les rois de Rome une série d'observations que nous retrouvons plus développées et poussées à l'extrême chez M. Païs qui, lui aussi, considère l’histoire primitive de Rome comme à la fois légendaire et mylhique. Michelet avait déjà remarqué, soixante-dix ans avant Païs, que
1. En jetant un rapide coup d'œil sur les conquêtes du rv° au xr1° siècle.
2. Dans une note du 24 mai ‘842 Michelet s'adresse le reproche d'avoir sacrifié les individus aux masses et fait observer qu'un héros peut être à la fois un individu réel et un symbole. « Il coût fallu montrer au lieu de l'anéantissement de l’individualité dans les masses, comment, plongée dans les masses, l'individualité n'y perd rien. »
l'histoire de Rome semble souvent un écho de l’histoire grecque. La gende de Romulus rappelle celle de Cyrus, elle révèle dès l’origine de Li cité le caractère dualiste de toute l’histoire romaine avec la lutie des natriciens et des plébéiens. Le Sabin Numa représente l'idéal patri- “en et succède au plébéien Romulus qui ouvrait la cité à tous. Tullius Hostilius paraît une répétition de Romulus, et l’histoire J'Ancus Martius a un double caractère, militaire comme celle de bomulus et de Tullius, sacerdotal et fondateur d'institutions d'utilité publique, comme Numa et les Tarquins. L'histoire de Servius dont les nstitutions sont très semblables à celles de Solon, paraît une réaction plébéienne contre les patriciens, enfin l’histoire des deux Tarquins -emble une répétition de la même histoire *.
Michelet n'arrête pas à la chute des rois son scepticisme à l’égartt 1» la réalité des faits rapportés sur l’histoire romaine. Sans avoir, omme M. Païs, vu dans l'histoire du premier siècle de la République la reproduction antidatée d’une série d'événements réellement arrivés plus tard il remarque l'identité d’une foule de noms de personnages comme « Spurius Cassius, Spurius Melius, Mecilius, Matilius, Manlius ». Cette identité le fait douter de leur peronnalité. et il cherche, comme plus tard Mommsen, à discerner dans cette histoire les phases du développement de la cité. Cet :xposé, sans avoir, comme je l'ai dit, la précision que cinquante ans de travaux d’érudition et de découvertes archéologiques ont permise à Mommsen et à ses contemporains, est pourtant très remarquable.
A partir du milieu du v° siècle, Michelet se sent sur un terrain plus alide. Son œuvre prend aussi une clarté plus grande. Toute l’histaire de Rome se concentre, pour lui, sur trois faits : la lutte des patriciens et des plébéiens; la conquête de l'Italie, puis du monde; la question de l’agriculture et des lois agraires. Ces trois faits sont °n étroite relation : ce sont bien les patriciens qui forgent le puissant instrument politique et militaire qui a servi à la conquête, maïs celle-ci est accomplie par les plébéiens, les terres conquises deviennent un vbjet d’envie et de lutte, et les plébéiens, à qui on offrait des terres lointaines, luttent pour obtenir les terres voisines de Rome qui assuraient à leur possesseur le droit augural, source de tous les droits.
Michelet a décrit admirablement les éléments primordiaux de la fanille romaine, le foyer avec le lar et le père de famille, cette familla qui se confond tout de suite avec la Cité, et dont le droit est un droit public, car le foyer tamilial est étroitement uni au foyer de la cité. Il a parfaitement compris le caractère essentiellement aristocratique de Rome pendant toute la période républicaine. « Sans les patriciens ditil, elle n’eût point eu de caractère propre, de vie originale, elle
1. Beaufort avait déjà fait remarquer ces répétitions dans l’histoire primitive de Rome et même la mention de lois identiques rapportée à deux siècles différents. Païs a été le premier à faire un système cohérent des observations de Schlegel et Beaufort et à tenter une explication de la formation de ces Kgendes. Il me paraît pas s'être servi de Michelet qu'il ne cite jamais.
Il est cependant difficile de croire qu'il l'ait ignoré.
amiante : nu ; & -
EL. #0 Go en.
n'eût point été Rome. » Rome sera détruite quand les plébéiens et les Latins, puis les Italiens, puis les nations conquises, puis les bar. bares auront escaladé le Capitole aristocratique.
Michelet s’est longuement arrêté à la loi des XII Tables, où il a reconnu des morceaux d’époques différentes, mais où il a cherché à discerner l'adoucissement graduel de la vieille cité aristocratique. il a enfin beaucoup insisté sur les lois agraires et l’organisation des colonies. Il avait vu que la Rome primitive avait été essentiellement rurale et militaire, et cherché à percer les obsourités de l’histoire de l'ancienne agriculture romaine. Nous savons par la lettre de Chéruel qu'il avait consacré à ce sujet la plus grande partie de ses leçons de 1829-1830, et Chéruel regrettait qu'il n’eût pas donné dans son histoire une place plus grande à ces recherches érudites pous sées très loin.
Mais Michelet sentait ce que ses conclusions présentaient de conjectural; il avait hâte d'arriver à l’époque proprement his.
4erique, où devenait possible un récit complet et suivi. Les
livres IT et III, consacrés à la conquête du monde et aux luttes civiles du rm et du r’ siècle, conservent, comme œuvre de science et œuvre d'art, une valeur durable. On peut trouver excessif le point de vue de Michelet, considérant la lutte de Rome et de Carthage comme la lutte du monde arven et du monde sémitique '. Ce dernier, vaincu par les Scipions, prendra sa revanche sous l’Empire avec l'invasion des Syriens, des cultes orientaux et du christianisme. Qui oserait dire cependant que cette vue soit tout à fait fausse? même si l’on ne peut que protester quand Michelet, entraîné par sa peinture du monde sémitique en lutte avec Rome, va jusqu’à faire des Juifs alors encore enfermés en cultivateurs dans leurs montagnes, un peuple d'’induitrie, de navigation et de commerce? Mais, en laissant de côté cette idée générale, si l’on prend le récit même de la lutte, la description de Carthage, la guerre des mercenaires et enfin l’histoire d'Hannibal, on reste émerveillé de ce don unique parmi nos historiens d'évoquer des figures vivantes. Flaubert, avant d'écrire Salambô, s'était pénétré de ces pages. En lisant le romancier, on entend malgré soi l'écho des phrases de l'historien, et l’on se persuade que sans Michelet, Salamb6 n'eût jamais existé *. Michelet n’avait pas tort de dire en 1866 que son Hannibal est la partie importante, solide, de son histoire et qui restera. Cet admirable récit est d’un bout à l’autre appuyé sur les textes et les historiens ultérieurs y ont peu changé.
La profonde connaissance qu'avait Michelet de la littérature latine dans ses moindres fragments lui permit aussi d'écrire le chapitre d'une pénétrante originalité sur la conquête intellectuelle de Rome par la Grèce au temps des Scipions et de dresser en face de cette Rome crécisante la rude figure de Caton l’ancien, anxieux de maïntenir là vieille tradition des mœurs romaines *.
CL 2 ps 27-28:
à. T. II. p. a3-0S ct p. 105-100.
Quant au dernier livre, Dissolution de la Cité, si nous le comparons aux récits beaucoup plus développés de Mommsen et surtout à l'œure récente de Guglielmo Ferrero, il nous apparaît comme une brillante esquisse plus que comme une étude complète ct approfonilie. Néanmoins, on ne pourra, si on examine de près ces 26) pages, s’empècher d'y admirer, non seulement l'éclat du tableau qu'il a tracé des désordres civils qui ont amené la ruine de la République et de la vieille cité romaine, mais aussi la clairvoyance avec laquelle ii a discerné les causes profondes et les caractères essentiels de Ja évolution qui a élevé l’Empire sur les ruines de la République. M. Ferrero n’a pas même cité Michelet parmi les auteurs qu'il a consultés pour écrire son ouvrage, et cependant, en le lisant, il me semble 3 chaque instant rencontrer le souvenir de Michelet. Si Ferrero a eu une vision si vive, si colorée du tumulte de Rome et du monde dans siècle d’effervescence et de bouleversements, c’est à Michelet en rande partie qu’il le doit.
Sans doute Ferrero a composé tout son ouvrage en se laissant guider par une conception nettement déterministe de l'histoire. Il montre les nécessités économiques transformant fatalement Ja vieille et étroite cité agricole qui avait conquis l'Italie, puis tout le bassin de la Méditerranée, en une colossale association de banquiers entreprenant la conquête et l'exploitation du monde entier pour satisfaire leur passion de dominer et de jouir et faisant de Rome le centre d'un empire cosmopolite où rien ne subsistait plus des anciennes institutions, des anciennés croyances et des anciennes mœurs. Il a poussé bien plus loin que Michelet l'analyse des mille péripéties de ce drame et a bien mieux déterminé la portée de chacune d'elles Mais l'ouvrage de Ferrero est tout entier la démonstration de la justesse du titre donné par Michelet à son IIF livre : Dissolution de la Cité’. Il nous en fournit le commentaire détaillé. Michelet, au début de ce livre, expose nettement des idées générales qui sont la substance de l’ouvrage de Ferrero et sur lesquelles Ferrero revient sans cesse avec une insistance parfois excessive: « Le peuple romain s'éteint. L'Italie se peuple d’esclaves. Rome se peuple d'affranchis. » La vieille aristocratie agricole cède la place à une aristocratie d'argent qui envahit toutes les terres. Les chevaliers usurpent res terres, exploitent les pays conquis, enlèvent peu à peu au Sénat le gouvernement de Rome et du monde. Sylla, qui veut rétablir l'ancienne constitution, ne remporte qu’une victoire éphémère. Les colons, les Latins, les Italiens, les étrangers envahissent peu à reu Rome et brisent les portes de la cité. La domination si brève, ci tourmentée de César marque le moment où la vieille cité romaine fait place à l’Orbis Romanus et où les empereurs vont donner au monde deux siècles de paix et de prospérité, en remplaçant par une adminis-
1. Le t. LI de Ferrero s'appelle « La ruine d’une aristocratie ».
tration centralisée et régulière la mise au pillage des provinces par des appétits déchaïînés ‘. C’est ce que Michelet a très bien vu.
Il serait intéressant de comparer sur des points particuliers le: jugements ou les portraits tracés par les deux historiens. Le Cicéron ile Michelet, honnête homme, vaniteux et souvent pusillanime, se lai: sant balloter d’un parti à l’autre dans un temps où, il est vrai, le: hommes changent constamment de camp et de programme ressembl’ beaucoup à celui de Ferrero. Michelet, avant Ferrero, a très bien indiqué qu’en écrasant Verrès, Cicéron n’a pas seulement poursui\: au nom de la justice et de la vertu un fonctionnaire prévaricateur, mais aussi servi les rancunes du parti des chevaliers contre un repré. sentant du parti aristocratique et conservateur. Michelet a mis en lumière les talents militaires et administratifs de Lucullus et les bienfaits de son administration en Asie, où il fit rendre gorge aux publi- <ains. Je ne sais s’il faut lui reprocher de n’avoir pas, comme Ferrero, vu en lui le Napoléon du dernier siècle de la République, l'homme qui a substitué la guerre à la diplomatie dans la politique oriental et ouvert la voie à l'impérialisme romain. Cette vue audacieuse peu se défendre, quoiqu'elle paraisse dépasser sensiblement ce que le: faits et les textes nous permettent d'affirmer.
Mais ce serait surtout le César de Michelet qu'il vaudrait la peine de comparer avec celui de Ferrero.
Ferrero a voulu réagir contre la tendance des historiens qui l'avaient précédé, en particulier Mommsen, Napoléon III et Duruy, à faire de César une sorte de génie surhumain ayant eu conscience de toutrs les grandes choses quil a faites, ayant d’un même coup d'œil embrassé le présent, le passé et l’avenir de Rome et préparé voloutairement l’Empire. Ferrero voit en César un homme supérieur san: doute par son génie militaire et ses talents administratifs, par son imagination grandiose, son intelligence lucide et son activité infaticable de savant, d'artiste et d'homme d'action. Mais il lui refus Île: titre de grand homme d’État; il n’a rien su combiner ni prévoir. Il est resté l’aventurier d’une époque révolutionnaire, Il a été grandi par les circonstances; il a succombé sous le poids des circonstances. li prête à César trois grandes idées politiques : en 59 reconstruire un: parti démocratique légalitaire, qui aurait réconcilié tous les partis en s’alliant à Crassus et à Pompée ainsi qu'à Cicéron; en 56, reprendre la politique de Lucullus, remplir le trésor par de lucratives conqué'e:. et satisfaire les Romains en donnant un formidable élan au commerc*. au luxe, aux plaisirs et aux grands travaux d'utilité publique; enfin reprendre l’œuvre d'Alexandre en conquérant la Perse. La première entreprise était un vain rêve dans un État trop corrompu; la seconde ne put être réalisée et César ne fit qu’exciter contre lui le soupçon d'aspi rer à la tyrannie; la troisième, le mirage oriental, si elle s'était réalisée
. Le Sylla de Michelet est une médaille d’une finesse et d'une vigueur. bé ables ct l'érudition du dernier siècle n'a rien changé au jugement final, t. II, p. 225-226. Ferrero, t. I, p. 131-132.
aurait hâté la ruine de Rome en faisant prédominer les éléments orientaux, les plus corrupteurs de tous pour la République. Ce fut au contaire la conquête de la Gaule, entreprise par César surtout avec des vues d’ambition personnelle, qui devait rester la partie durable et vraiment bienfaisante de son œuvre. L'entrée &e la Gaule, de }’Expaene et même de la Grande-Bretagne dans l’État romain lui fournit çendant quelque temps un contre poids énorme et efficace contre l'envahissement des influences asiatiques et retarda de deux siècles sa ruine. Au moment où, en 99, il rêvait une République fondée sur la concorde des partis, quil aurait gouvernée, comme Périclès Athènes, par le prestige du génie, César était obligé par l'opposition Ju Sénat de s'appuyer sur la plus basse démagogie. La guerre des Gaules et l'échec de Crassus en Asie provoquait la plus horrible des guerres civiles, et quand César croyait avoir de nouveau pacifié Rome el réluit ses ennemis, 1l était assassiné avant de pouvoir rien entre- Mredre contre les Perses. Si l’on fait le bilan de l’œuvre de César. cette œuvre, d’après Ferrero, n'aurait été que négative; il n'aurait fait que précipiter la ruine de l'ancien état de choses, sauf en Gaule où, sans le savoir, il aurait jeté les fondements de l'avenir.
Michelet n'a pas marqué avec la sagacité de Ferrero à quel point César fut le jouet des événements et des partis. Il lui a attribué une conctance dans les vues, un don de prévision et une grandeur dans le caractère qui dépasse la réalité. Il en fait |” « homm2 d2 l’humunité », qui nivelle volontairement toutes les classes dans la société romaine et fait entrer les barbares mèmes dans la cité et dans le Sénat. il a plus tard regretté lui-même l'excès de son admiration, ct reconnu qu'il avait attribué à César plus de clairvoyance prophétique et d'unité dans sa politique qu'il n'en avait eu en réalité, Mais en relisont les pages consacrées à César, on voit que Michelet a bien indiqué les points essentiels de sa carrière, tels que Ferrero les a fait ressoriu : son impuissance à mettre fin aux discordes civiles et la néressité où ji! fut de se servir des partis au lieu de lès dniner; la fatalité qui fit sortir la guerre civile de la guerre des Gaules. Quant aux projets orientaux de César, il les a indiqués en des termes très précis.
Sans doute Michelet .a cédé à un entraînement de son imaginalion et de sa sensibilité en paraissant oublier les cruautés froides dont César s’est rendu coupable et en le représentant comme un génie tout dt mansuétude et de paix.
Est-il bien sûr pourtant que Michelet se soit tout à fait tromné., et que le grand esprit de César — ce contemporain de Lucrèce, supérieur comme Lucrèce à toutes les superstitions de son temps, cet homme qui descendait des rois et des dieux et se posait en même temps en successeur de Marius, défenseur du peuple et des Italiens — est-il sûr qu'il n'ait pas formé le rêve d’une cité plus juste et plus heureuse, supérieure à la Rome de Marius et de Sylla? Est-il sûr qu'il n'ait pas éprouvé par moments la magnanimité que lui prète Michelet? C’est trop de dire qu'il fut le fondateur de l’Empire; mais il fut plus que le destructeur de Ia République. Fn tous cas, Michelet l’a dépeint en
traits inoubliables. Jamais le don de faire passer dans le lecteur le frisson de la vie du passé n’a été poussé plus loin.
Le récit des guerres civiles qui amènent le triomphe d'Octave à Actium n'est pas moins brillant que celui de la période de Sylla et de César, et Michelet termine son ouvrage par deux pages qui sont parmi les plus belles qu'il ait écrites. Elles devaient servir de préface à cette histoire du christianisme et de l’Empire que Michelet n’a pas écrite. Elles restent encore la préface de toute son œuvre ultérieure.
L'Orient triomphe avec le christianisme et détruit l’Empire; mais il détruit en mème temps les anciens dieux: « Le monde sensuel de l'Asie, le monde de la chair allait mourir pour ressusciter plus pur dans le christianisme, dans le mahométisme qui se partageront l’Europe et l'Asie. » |
Un peu plus tard, Michelet prédisait (1831) la fin de la domination du christianisme, la venue d'une ère nouvelle, celle dont il n’acquiert la nette conception que de 1842 à 1847, quand il écrira la préface de la Renaissance, les Jésuites, le Prêtre, le Peuple et la Révolution.
Nous verrons par quelles phases passera sa pensée pour arriver au credo qui, formulé en 184% dans l’Introduction de la Révolution, devait rester le sien jusqu au bout.
L'Histoire romaine, tirée à 1.500 exemplaires, eut un succès assez grand pour qu’une seconde édition ait été nécessaire dès 1833. Pourtant il ne faut pas croire qu'elle ait provoqué une admiration sans mélange. Chambolle qui était un ami et qui avait même des obligations à Michelet (celui-ci lui était venu en aide quand Chambolle débutait dans la presse parisienne), dans un article du National, du 28 juillet 1831, écrivait que Michelet avait refondu tout entière et d’un seul jet l’histoire de Rome, et que l'ouvrage achevé serait un des plus beaux monuments littéraires de la France puisse s’honorer. Il lui reprochait néanmoins d’avoir parfois « substitué une obscurité savante à des fables puériles ». Daunou annonçait l'Histoire Romaine dans le Journal des Savants sur un ton d'ironie narquoise. M. Dumas, proviseur à Charlemagne, tout en souscrivant à plusieurs exemplaires de l'ouvrage, qu'il déclarait très remarquable, écrivait à Michelet : «a C’est un ouvrage critique, d’une critique aventureuse, plutôt qu'une histoire proprement dite, et pour apprécier les vues qu'il renferme il faut connaître bien les faits et être capable de juger d'après soi. J’ai regretté, et je ne suis pas le seul, d'y trouver, surtout dans l’Introduction, quelques phrases au-dessus de l’intelligence la plus exercée. » Même son ami Rosseuw Saint-Hilaire regrettait d'y retrouver le mysticisme qui, à ses veux, déparait l'Introduction à l'Histoire Universelle, trop de choses indiquées par allusion. Par contre le philologue allemand Zumpt en rendait compte avec éloges dans les Annales littéraires de Berlin, et le grand jurisconsulte Gans le louait d'avoir concentré cette histoire dans l’espace qu'il lui faut, et de l'avoir embellie de son esprit et de son érudition.
Un témoignage d'’admiration qui avait plus de valeur que tout autre vint assurer Michelet de la valeur de son œuvre. Sainte-Beuve
L'IISTOIRE ROMAINE 9.1
alors âgé de vingt-sept ans seulement, mais qui était déjà l’auteur les poésies de Joseph Delorme, du Tableau de la poésie française au xvr siècle et des premiers Portraits littéraires parus dans la Revue de Paris, lui écrivait une lettre dont Michelet put être justement fier, car Sainte-Beuve appartenait au monde romantique, dont Michelet <e tenait écarté, et il tint toute sa vie à éviter ces échanges d’éloges canvenus et excessifs dont les hommes de leitres ont trop accoutumé de faire commerce entre eux.
Michelet n'a jamais écrit l’histoire de l’Empire. Il n’en subsiste que quelques fragments, quelques portraits d'empereurs qui ont été publiés dans le t. IT de la Revue historique en 1876, et qui étaient empruntés à des rédactions d’élèves d'après le cours de l’École Normale de 1833. Ces fragments sont très remarquables. On trouve en substance dans les pages sur Tibère les idées exposées par M. Duruv dan sa thèse de doctorat, et Michelet a rendu le premier pleine justice aux bienfaits du régime impérial : « L'Empire, dit-il, était une révo- Iution populaire exécutée par la main d’un tribun. » Les Antlonins lLénéficièrent des atrocités par lesquelles les empereurs du pr’mier siècle avaient anéantli l'aristocratie romaine. L'égalité créée par les tyrans donna naissance à l'édifice admirable du droit. — Il trouve des circonstances atténuantes pour Claude, pour Néron, pour Domitien, et croit que toute cette histoire doit être récrite. Le fil conducteur pour la suivre, c’est le progrès de la loi civile. Un gouvernement qui donne de bonnes lois civiles est toujours un bon gouvernement. Michelet décrit par des traits admirables de netteté, de pittoresque et de con cision comment l’Empire fut détruit par ce qui avait fait sa grandeur, par l'esprit d'humanité qui lui faisait ouvrir les bras au monde entier, et aussi par l'influence de l'Orient et du christianisme.
« La cité invisible, dit-il, bâtissait la cité visible, comme une herre s'attache à une vicille muraille qu’il détruit cn croissant, Rome est une initiation. Elle est gouvernée par des empereurs de toutes les provinces de l'Empire. Au v® siècle, quand l'Empire ct le monde barbare sont unis, l'Empire disparail dans l’union féeonde dont sort le monde moderne »,
Ces fragments peuvent donner une idée de ce qu'eût été l'histoire de l'Empire romain écrite par Michelet. Chaque ligne a sa valeur, soit comme idée, soit comme peinture. Si l’on prend la peine de comparer ces pages qui ne sont que des notes de cours avec ce qu'avaient écrit soit Gibbon, soit Leheau, soit Lévesque, soit Daunou, ou avec les précis alors en vogue dans les collèges, on admirera la sup'ériorilé de sa science et de son esprit. Toutes les lumières que l'éruilition du x1ix° siècle a apportées sur l’histoire de l’Empire n'ont fait: que confirmer les vues de Michelet.