Voy. Jules Michelet, p
ne s’occupant ni d'’instruire, ni de distraire sa femme’. Des notes répétées à plusieurs reprises dans ce journal intime où il se raconte sans aucune réticence affirment que sa vie conjugale fut irréprochable. Mais il avait une maîtresse absorbante, impérieuse, à laquelle il sacrilait tout : l’histoire.
N'exagérons rien cependant. Malgré les malentendus et les discordances, si nous jugeons aujourd’hui des rapports de Michelet et de Pauline non par les reproches que Michelet se fit à lui-même après la mort de sa femme, mais par les lettres qu'ils échangeaient pendant les voyages de Michelet, on voit qu’un ton de très tendre sollicitude h'a jamais cessé de régner entre eux, que les enfants de Michelet occu paient une très grande place dans ses pensées; que lui-même, enfin, selforçait, quoi qu il en dise, de faire naïître entre Pauline et lui une intimité d'esprit qui malheureusement n’aurait pu exister qu'avec une flemme plus cultivée ou du moins plus intelligente. Les lettres écrites endant le voyage de Michelet en Belgique et en Hollande en 1837 nous montrent bien que leur bonheur domestique était troublé par le caractre de Pauline (œ trouble ne paraît pas s’être produit avant 1836), mais aussi que Michelct s’efforçait avec un soin touchant à créer entre eux l'harmonie du cœur et de l'esprit.
Cette tendresse mutuelle n’empêchait malheureusement pas leur intérieur d’être assombri par les querelles entre M. Michelet père et Pauline. Dans sa première lettre du 25 juin, Michelet disait : « Je suis parti, ma bonne femme, sur la triste impression de vos querelles. Aucun départ n’a été plus triste encore. Si vous avez quelque affecion pour moi, tâchez donc de bien vivre ensemble, en faisant quel ques sacrifices mutuels. »
Si nous laissons de côté ces vicissitudes de la vie quotidienne, {a vie de Michelet nous apparaît, durant ces années 1831 à 1836, consacrée tout entière au travail et à l'amitié.
Il a renoncé, à partir de l'automne 1831, à recevoir des pensionraires. Ses traitements de l’École Normale, des Archives et des Tuileries, joints à ce que lui rapportent ses livres, suffisent largement à la vie très simple ct très retirée qu’il mène, 35, rue des Fossés-Saint- Victor.
Il sort peu de chez lui, mais il a des amis fidèles qu'il voit souvent. C'est avant tout Poret, et ses médecins Edwards et Aupépin, Quinet lorsqu'il vient à Paris, Ravaisson, Eugène Burnouf, Ballanche, Dar- “aud, recommandé par Quinet en 1831; Faucher, présenté par Chanul en 1830; Ch. Alexandre, Rosseuw Saint-Hilaire, Lerminier, Lamennais, Marmier.
Plusieurs d’entre eux sont ses obligés. Tel Dargaud, dont ïl ne cessera pendant des années de s'occuper, harcelant les ministres, les liteurs, les hommes de lettres pour qu’on donne du travail à ce littérateur et historien de mérite qui eut toujours à lutter contre ‘es
1. {lbid., p. 72 : « Peut-ètre mème l’Ilistoire ne fut-elle pas lt seule rivale de Paulinel »]..
difficultés de la vie et qui voua à Lamartine, dont il fut le secrétaire, et à Michelet une reconnaissance enthousiaste ‘. La correspondance d: Michelet nous le montre infatigablemnent occupé à rendre service non seulement à ses amis et à ses élèves, mais à une foule d'homme: de lettres et de professeurs qui ont recours à sa bonté trop connue. C'e:l un certain Perdrix qui l’accable de .lettres interminables presque 1 lisibles, et qu'il charge de faire des traductions de l'anglais; c’est un certain Kraetzer qu'il aide à obtenir une place de professeur d'alle. man‘; c’est son ancien élève de l'Ecole préparatoire, Glück, qui ayan! fait une traduction du livre des frères Thejner sur le célibat ecclésiastique, la lui envoie en le priant de lui trouver un éditeur, et aussitôt Michelet de se mettre en campagne.
Je pourrais multiplier ces exemples à l'infini, Michelet eut tout? su vie une clientèle de protégés pour lesquels 1l n'épargnait ni son temps ni sa peine. Et combien n'y en eut-il pas à qui, sans avoir à leur rendre de services matériels, il était un soutien moral et intel: lectuel? Ce fut le cas, non seulement pour ses élèves directs, mai: pour hien d’autres, pour Ad. Berger, le latiniste, pour le philosophe Vacherot, pour Mourier surtout, un philosophe appartenant lui aus à cette promotion de 4827, qui resta particulièrement attachée à Michelet.
A ses élèves d'histoire il envoie des conseils pour léurs travaux rt leur enseignement comme ceux qu'il adressait le 28 octobre 1829 à Farochon, professeur à Metz : « Jamais, lui écrit-il, vous ne pouvez m'’importuner en me demandant des conseils *. » |
Mais où le dévouement de Michelet se montre le mieux, c'e: dans ses relations avec Quinet pendant ces années 1830 et 1831, où il avait cependant tant de travaux, des démarches à faire en vue de sa propre carrière, trois volumes à imprimer et un cours tout nouveau
ä mettre sur pied pour l’École Normale. Les lettres échangées à cette
1. Dargaud vient à Paris en 1831, recommandé à Michelet par Quinct. Î aoporte avec lui un manuscrit pour lequel Michelet cherche un éditeur.
2. Il lui recommande pour la géographie de faire des extraits de Malle Brun qu'il améliorera d'année en année: d’avoir en même temps sous | yeux l’atlas de Brué ct de s'exercer à tracer des cartes de mémoire.
Pour l’histoire il doit recourir aux originaux; mais comme guide à travers
les sources il peut se servir des Précis publiés par les professeurs de Colles de Paris. Pour chaque leçon il tirera de ces Précis des faits et des dates qu'il fera apprendre par cœur aux élèves ct qu'il vérifiera par des détails empruntés HN Sources originales.
Il conseille de ne consacrer que six mois à l'histoire ancienne jusqu'à Charlemagne, de ne donner que des dales après 1715, de concentrer tout son effort sur l'histoire du moyen-âge et l'histoire moderne du xvr et du xvt
siecle, recommande comme lectures Koch, Lingard Sismondi, Schmidt, Re
bertson, Thierry. « Ce dernier doit être votre principal modèle.
[ lui dit de se servir peu de ses cours de l'École Normale, où il y a trop d'idées wénérales. Pour les élèves il faut des anecdotes, des détails pittores. ques, On les trouve dans Hérodote. Plutarque, Gibbon, dans les Chroniques.
traduites par Guizot, dans Froissart, Barante, Petitot dans l'Atlas chronala-
gique et géographique de Lesage. Enfin il recommande à Farochon d'appren-
dre l'allemand pour remplacer les livres français par d’autres plus forts.
époque par les deux amis ne sont pas intéressantes seulement par ce qu'elles nous apprennent sur le caractère de Michelet et sur ses relaions avec Quinet; elles forment aussi un chapitre curieux d'histoire littéraire.
Quinet se trouvait alors engagé dans trois affaires qui lui causèrent d'assez sérieux ennuis et où Michelet s’employa, avec un tou. chant dévouement, à l’aider, le défendre et le conseiller.
La première fut celle de la mission en Morée de 1829.
S'il faut en croire une lettre de Quinet à Michelet, datée des pre miers jours d'août 1828, c'est lui qui, dès le début de 1828, aurait formé avec Creuzer le projet d’une commission d'’antiquités analogue à celle d'Égypte pour le cas d’une expédition militaire en Morée. Ses instanceq auprès de Gérando, Cousin, Guigniaut, Chateaubriand l. Constant, avaient réussi; mais il se demandait si les membres de l'institut chargés d'organiser l’expédition, Raoul-Rochette et Hase, le choisiraient; 1l supyilie Michelet de se mettre en mouvement pour lui : « Des études sur la Grèce en Grèce me sont aussi nécessaires que le jour dans mes recherches sur l’humanité... Vous avez dans vos mains une partie de ma destinée. Que cela vous encourage À me servir’. » Le {2 août, 1l récrit à Michelet pour que celui-ci aille solliciter pour lui. Michelet vint justement à ce moment à Heidelberg. C’est à son retour en septembre et octobre qu'il s’occupa de Quinet, Dans une lettre d’octohre*, on voit que Cousin a sollicité Martignac. Maïs celui-ci a tout remis au mois de novembre. Le 22 novembre Quinet désespère de voir le projet de Grèce s’effectuer, quand toùût d’un coup tout s'arrange. Le 22 décembre il écrit à sa mère qu'il a été désigné. M. Hase, chargé par Raoul-Rochette de désigner les membres de l'expédition l’en a avisé, puis de Gérando le 27 décembre. Le 10 février 1l s’embarquait à Toulon. II devait recevoir 3.000 fr. de traitement annuel. Le 2 mars il est à Navarin. Le 11 mars il écrit à Michelet de Modon. Il cest déjà brouillé avec ses compagnons qu'il accuse de se renfermer par peur à Modon et de ne pas vouloir en bouger. Ils attendent en réalité que le pays soit assez tranquille pour pouvoir entreprendre le travail méthodique de fouilles, de relevés des monuments, des plans, des inscriptions et d’observations srientifiques dont devait sortir le beau rerneil de la Commission de Morée en 4 volumes in-f° dont trois volu mes sont consacrés à l'art et à l'archéologie. La contribution de Quinet fut insignifiante -- une dizaine d'inscriptions très courtes dont aucune n'était inédite. On ne s’en élonne pas quand on voit comment Quinct comprit sa mission. Le 43 mars il abandonna ses compagnon:. Avec un domestique, un Allemand, Shirren, et deux officiers, l’un du cénie, l'autre d'artillerie, Vivier et Ilennove, il entreprit à travers la Morée par Messine, Phizalie, Mégalopolis, Sparte, Tripolitza, Tégée, Myeènes, Tyrinthe et Argos, un voyage aussi courageux que rapid: et inutile au point de vue archéologique. Le 5 avril il était déjà à Argos. Le 17 il était à Egine après avoir traversé Sicyone et Corinthe.
I. | Ces deux phrases manquent dans Cinquante ans d'amilié, p. 22.]