Cinquante ans..., p
elle laisse l’Allemagne se développer à son détriment. Dans son Ave lissement à la Monarchie de 1830, il montre le temps des grande: guerres fini, la France ne pouvant plus exercer d’action politique sv: l'Europe, son rôle se bornant désormais à servir de théâtre à la lutt: de l'esprit démocratique contre les traditions aristocratiques et monarchiques. Dans cette lutte, la France sera isolée: ni les peuples ne visndront en aide à la révolution, ni les rois à la réaction. Dans des te: mes d'une obscurité siby'line, Quinet montre la royauté, fondée par le fils d’un régicide, n'ayant pas de racines, se trouvant face à fac avec le peuple, tandis que la bourgeoisie, tronc sans chef, saint Denis du peuple, s’en va au hasard suivie de la monarchie et n’a d'autre avenir que de périr pour faire place à la démocratie.
On comprend qu'en lisant ces pages Michelet ait frémi Il écrit à Quinet : « Mon ami, votre brochure est violente et terrible. »
Elle m'a ôté le rire pour dix ans. C'est comme les trois mots du festin de Baltazar. Hélas! Le festin n'est pas assez splendide pour valoir qu'on le troubl:. Je sais tout ce qu'on peut dire sur ce pauvre gouvernement, mais je le crois utile comme transition, et je souhaite que la transition soit lente car je ne sais ce qui est au delà! ».
Avec sa sagesse pratique, il obtient de Quinet, tout d’abord’ qu'il retarde la publication de la brochure tant que l'affaire de son indemnité n'est pas réglée. Puis, Michelet demande la suppression de trois passages. Celui d’abord sur le régicide : « En vous affligeant écrit-il, sur la fatalité qui semble peser sur le fils d’un régicide vous l’aggravez. vous la faites vous-même, cette fatalité, » Il fait disparaître aus celui sur le saint Denis du peuple, enfin quelques lignes de sympa thie sur les insurgés de Lyon de novembre 1832, qui terminaient la brochure. L'article parut partiellement en janvier 4832 dans la Revue des Deux Mondes, puis en brochure chez Paulin. Elle eut uv certain succès parmi Îles jeuncs gens, mais on n’y vit guère que ce qu'elle contenait d’hostile au gouvernement. On ne se préorcuna point de ce qu'elle contenait de plus sérieux, ses prédictions sur l’Allemagre.
Dans une autre affaire encore Michelet, mettant sa complaisance et son activilé au service de Quinet s'était dépensé sans compter.
Quinet était depuis assez longtemps préoccupé d'écrire un grand ou
1. Michelet au fond redoutait l'effet de la brochure : « Elle m'a doublemen! navré, écrit-il, d'abord par le tort qu'elle pent vous faire dans l'avenir, puis les dernières pages sont si amères qu'on y sent que l'auteur a l'âme souffrant Oh! mon ami, que je regretle que vons sovez éloigné ». Quinet bui réponi par une adnnurable lettre de déc. 1031. Michelet lui avait déjà écrit le 10 no. en recevant Son manuscrit : « Votre brochure m'afflige; vous traitez si durement La France, que bien des sens vous garderont rancune , méme plusieurs qui sont vraïment patriotes. Je voudrais que vous adoucissiez changeassiez certaines choses : «€ la France a le sang de la Pologne. Un honume va sortir de la Prusse... » Il ne faut pas faire de prédiction si pré cise, Mon bon ami je voudrais que vous ajournassiez cette publication. » le trouve cette lettre cilée par Michelet d'après Cinquante ans d'amitié p. 5$. cle manque dans mes manuscrits).
Jules Ferrÿ en 1566 a relevé les prophéties de Quinet.
vrage Sur les traditions épiques de tous les peuples. Il avait publié en 1831 dans la Revue de Paris un article sur les traditions de l’Alle magne et du Nord, et dans la Revue des Deux Mondes un article sur les traditions épiques de la Bohème. Le 27 mai 1831, il écrit à sa mère :
« Ï y a une quinzaine de jours que j’ai déterré dans la Bibkothèque royale des manuscrits des grandes Epopées françaises, vicilles de six siècles ”t aussi belles que l'Arioste. J'ai bien étonné le bibliothécaire qui n'en voulait rien croire. Chaque jour je trouve ainsi à leur nez des poèmes nationaux de quarante à soixante mille vers, tous fondés sur des traditions celtiques. On ma engagé à en faire un rapport. »
En eîfet, Quinet publia dans la Revue de Paris de juillet 1831 et en brochure un Rapport au Ministre des Travaux publics (qui ne lui avait rien demandé de semblable) sur les épopées françaises du XIF siècle restées jusqu'à ce jour!’ en manuscrit dans les bibliothèques du Roi et de l’Arsenal.
Ce rapport écrit au pied levé sur une matière qui jusque là n'avait été l’objet d'aucun travail critique, résout avec une juvénile assurance une foule de. questions, dont plusieurs sont encore aujourd’hui un objet de contestations entre les érudits. Il souleva une véritable tempête. Les conservateurs de la Bibliothèque du Roi trouvèrent singulièrement outrecuidant ce jeune homme qui prétendait leur révéler l'existence des poèmes dont ils avaient la garde et qui annonçait l'intention de publier le roman de Brut par Wace et le Perceval le Gallois de Chrétien de Troyes.
Le plus irrité fut un jeune employé du département des manuscrits, Paulin Paris. I n'était connu jusque là que par des articles littéraires parus dans. l’Universel et par des traductions de Byron, mais il s’était mis depuis quelque temps à étudier la poésie française du Moyen- Age et se préparait à publier quelques-uns de nos vieux poèmes épiques, comme il le fit en effet pour Berthe aus grans piés en 1832 et pour Garin le Lohérain en 1833. Tandis que deux amis de Michelet et de Quinet, Ch. Magnin ! dans le National du 21 juin, et J. Janin dans les Débats du 3 juillet, embouchaient la trompette pour célébrer les découvertes de Quinet, une lettre signée « un élève de l’École des Chartes de Dijon », pseudonyme qui cachait Paulin Paris, paraissait dans le Temps du 25 juin. Tout en enveloppant ses critiques de formules complimenteuses, Paris se moquait fort méchamment de la présomplion avec laquelle Quinet, au débotté de son voyage de Grèce, avait eru découvrir des poèmes ignorés, connus en réalité de tous ceux qui s'étaient occupés de notre ancienne littérature *. Il l'invite à réfléchir avant d'entreprendre la publication d’un de ces poèmes : « Le soin le distinguer le bon grain de l’ivraic exige de longues et sérieuses études: pour être en état de tout juger, il est triste, mais nécessaire, d'être obligé de tout comparer. » Paulin Paris demandait sur quoi
1. Magnin fut conservateur de la Bibliothèque nationale en 1K52. 2. Pour juger les critiques de P. Paris il est nécessaire de se reporter au texte primitif, non au texte expurgé de l'édition de 1557.
Quinet se fondait pour affirmer l'existence de livres sacrés des Celtes qui avaient été traduits en latin. Il le raillait d’avoir dit que les poèmes du Saint-Graal sont écrits . dans l’octave de l'Arioste alors qu'ils sont écrits en vers rimés de huit syllabes et que les octaves de l’Arioste sont des strophes de huit vers. Il le raille aussi d’avoir dit à propos des chansons de gestes que les poèmes sont rimés sur la même rime pendant des chants entiers, alors qu'aucun de ces poèmes n'est divisé en chants !.
A côté de ces critiques, qui n'étaient que trop justes, d’autres tombaïent à faux. Paris reprochait à Quinet d’avoir cru les poèmes arthuriens antérieurs aux romans en prose et de vouloir publier les poèmes de Chrétien de Troyes qui ne sont que de mauvaises paraphrases en vers de traductions en prose de textes latins également en prose. Il conseille à Quinet de publier plutôt les œuvres en prose de Robert de Brron et de Luces de Gast. Par malheur P. Paris est ici totalement dan: l'erreur. Les poèmes arthuriens sont antérieurs aux romans en pros. Chrétien de Troyes est bien, comme le croyait Quinet, le plus illustre des poètes qui ont chanté le Saint-G-aal et la Table ronde au XIT° siècle. Robert de Boron a écrit lui aussi en vers, et Luces de Gast n’a pro: hablement jamais existé. Enfin P. Paris confondait assez plaisamment Lohengrin avec Garin le Lohérain *.
On sentait dans cette réponse de P. Paris, la mauvaise humeur d’un homme qui a sous la main une mine qu’il comptait méthodiquement exploiter, et qui voit un nouveau venu se jeter à l’étourdit sur son filon. |
Malheureusement pour Quinet il n’était pas assez au courant de la question et, il faut le dire, toute cette matière était encore trop mal débrouillée et trop mal connue pour qu'il pût répondre congrümei à P. Paris. Ils se battaient dans un nuage et faute d’arguments ils en venaient aux injures, Dans sa réponse du 2 juillet, Quinet accuse son critique d’une ignorance à peu près complète des premiers éléments de la question *. P. Paris riposta le 6 juillet en se nommant, et cetl® fois sur le‘ton du persiflage le plus acerbe. Il conseille avec raison à Quinet avant d'écrire sur nos vieux poèmes et de les publier, d’anprendre le vieux francais, et lui signale que les vers de Perceval publiés par lui dans son rapport le sont tout de travers : « Il est, je le sais. dans notre bonne France, une multitude de jeunes gens doués de facultés merveilleuses et de talents encyclopédiques auxquels on ne pourrait sans injustice appliquer la loi commune. Heureux enfants gâtlés par la nature, ils n’ont besoin de rien apprendre pour tout savoir; S°mblables aux lis des champs ils ne travaillent ni ne sèment; mais Salomon dans toute sa gloire n’avait pas leur assurance. »
1. Jl critique aussi Quinet pour avoir dit que les chansons de gestes s0nf de 20, 30 et ro.oc vers alars qu'elles sent de 3 à 15.000. .
>. Ilest difficile de dire si c'est P. Paris qui a fait la confusion ou s'il a voulu faire croire que Quinet la comimnettait. |
3. Et il faut reconnaître que sur plusieurs points il prouve à P. Pants que celui-ci a commis de graves méprises.
Le Temps refusa d'accepter une nouvelle réponse; Quinet la publia dans le National (12 juillet) et déclara le débat clos. Alors Michelet, n'écoutant que son amitié, se lança dans la lice et bien qu'il füt aussi mal préparé que les deux adversaires à parler des poèmes du xIr siècle, il trouva moyen, daus la lettre qu'il adressa au directeur de la Revue des Deux Mondes, le 18 juillet 1831, de défendre Quinet et d'attaquer Paris sans commettre de trop grosses bévues; il sut même très habilement prendre Paris en défaut, mais, il faut l'avouer, en altérant avec un art qu'il est difficile de croire inconscient les allégations erronées de Quinet relevées par Paris et les réponses de celui-ci.
Buloz refusa d'insérer une réponse de P. Paris à Michelet, comme Coste avait refusé d'insérer la réponse de Quinet. Paris la publia en brochure chez Techener, et en mème temps annonça la publication de Berthe aus grans piés et une lettre sur le Roman des Douze Pairs. Très habilement ïl insista aussi sur les erreurs trop manifestes de Quinet; 1l releva surtout les passages de la lettre de Michelet où celui-ci avait présenté les choses sous un faux jour et se moqua assez sottement de quelques pages emphatiquement obscures de l'Histoire romaine. Bien loin d’avoir appris par Quinet l'existence du Perceval en vers, c'était lui, P. Paris, racontait-il, qui avait mis entre les mains de Quinet toutes les cotes des épopées romanes et lui avait même communiqué le manuscrit d’un travail sur les Romans de la Table Ronde * Michelet fut exaspéré : « C’est un morceau inestimable pour la bêtise, l'ineptie et la fatuité » écrivait-il à Quinet.
Michelet mit fin à cette controverse par une lettre du 31 septembre au Constitutionnel, où il indique en termes très nobles la fratrrmté d’äme et de travaux qui l'avait uni jusque là à Quinet.
Cet épisode m'a paru mériter d’être rapporté. On y voit avec quelle avidité les esprits ouverts aux recherches nouvelles sur le Moyen Age se jetaient en avant, sans se douter de la difficulté des tâches qu'ils abordaient. Il nous est facile de les critiquer, à nous qui savons ce qu'il a fallu de peines pour débrouiller l'écheveau compliqué de nos épopées ct surtout des épopées courtoises de la tradition bretonne. Des années de travail et la collaboration des érudits de France, d'Allemagne, d’Angleterre, d'Italie et des pays scandinaves ont été nécessaires. Est-on même bien sûr d’être arrivé à la certitude? Tout le monde est d’accord aujourd'hui pour reconnaître avec Gaston Paris, comme l'avait dit Quinet, que les romans en vers ont précédé les romans en prose. Mais Gaston Paris et d'autres avec lui sont restés persuadés que notre épopée courtoise avait pour source dés poèmes bretons, tandis que M. Foerster, M. Clédat lui attribuent une origine presque exclusivement française et admettent tout au plus des inspirations venant des contes et des chansons de bardes et jongleurs bretons. Faut-il s'étonner que nos romantiques,
1. Quinct avait eu le malheur de dire qu'il avait choisi Perceval parce que c'était le premier de la série des poèmes du Saint-Graal. Paris fait observa que c’est au contraire le dernier.
954 LIVRE Ïf, — LA MATURITÉ
eU Quinet et Michelet plus que d’autres, n'aient pas mesuré ces dif: ficultés et aient été, à tant d'égards, des improvisateurs? Qu'on songe à la variété des problèmes qui s’offraient à eux, à l'ivresse qui les remplissait devant tant de richesses à découvrir et à exploiter, tant de faits nouveaux, tant d'ouvrages inconnus, tant d'idées neuves à révéler au monde. Qui n’a pas été un peu improvisateur à cette époque d'effervescence et d'enthousiasme? Les frères Thierry, Barante, Guizot lui-même, n ont-ils pas été à bien des égards des improvisateurs? et avec eux les premiers romantiques, Fauriel, Raynouard, et P. Paris’ Les Allemands, d’'Eckstein, Goerres, et les auteurs d'histoires universelles, les Luden ou les Léo ne l’ont pas moins été. Ce qui nous choqu* dans cette improvisation, surtout dans ‘celle de Quinet, c'est grandiloquence prophétique et l'assurance orgueilleuse avec lesquelles le découvreur annonce ses trouvailles et sa prétention d’être le seul et le premier à les avoir faites.
Il n'en reste pas moins que Quinet a frappé un grand coup et attiré l'attention de tous les lettrés et du grand public sur cette littérature épique de la France, dont presque personne ne s’occupait. C'est peut-être grâce à lui que P. Paris, Magnin, Génin, Francisque Michel et bien d’autres se sont mis à l’œuvre avec tant de zèle dans les années qui suivirent. Quinet, sans aucune étude préalable, avait admirablement vu une série de faits méconnus avant lui ou en contradiction avec ce que croyaient les savants prétenduement compétents. Il a vu que la poésie épique a été la première grande manifestation du géni: poétique de la France, antérieure à la poésie lyrique *. Il a discern: ses trois sources : la source germanique, la source grecque, romaine et byzantine, la source celtique. Il a accumulé sur les traditions celtiques les rêveries les plus extravagantes, c’est entendu, mais il n’a pas eut tort d'affirmer que beaucoup des sujets de nos poémes épique: ont été tirés d'œuvres de prose latines, où des traditions germaniques, grecques ou celtiques avaient été recueillies. IT y à d’admirables intuitions dans cet extraordinaire rapport, improvisé en quelques semaines, avec une audace et une imprudence qui nous choquent, nous confondent et nous enchantent. Malgré tout, ce rapport fait de Quinet un initiateur. Le Journal des Savants, par la plume sans doute de Daunou, s’en était moqué; mais nous avons vu que Magnin en avait été frappé. Gœthe en avait fait parler avec élog: dans le Journal d'Iéna; le Morgenblatt en avait traduit des fragments. L'Ausland et plusieurs journaux l’avaient signalé avec admiration.
Quinet ne publia jamais Perceval, ni le Brut. Il eut le bon sens de comprendre ce qu'il y avait de juste dans les avertissements de P. Paris. D'ailleurs, il n’avait aucune des qualités de l'éditeur té textes. La première de toutes, la patience, lui manquait. Dès avril 1831
. Comme le croyaient Fauchet, Galland ct tous les érudits du xvrai sièck. IL: n'a pas moins vu que la poésie romane est antérieure à la poésie provençal contrairement à ce que disait Raynouarnd.
: oo | MICHELET A L'ÉCOLE NORMALE 955
(avant mème de déterrer ses épopées) ii est tout entier occupé d’un livre dont le sujet, assure-t-il, est magnifique et dont Michelet serait resté confondu, tant il est simple et immense à la fois : Ahasvérus, poème en prose, où l’histoire de l’humanité se trouverait symbolisée dans lo Juif errant. A ce poème en prose allaient en succéder d’autres en vers : Napoléon, Prométhée. Puis l'Histoire de la poésie l'absorbe. I voyage en Italie en 1832; en 1834, il retourne en Allemagne, pour épouser Minna Moré.
Ces épisodes ont une réelle importance pour l’histoire littéraire et politique de l'époque. Ils nous montrent Michelet tel qu’il a été toute sa vie, un ami ne comptant pas avec ses amis, se dévouant à eux jusqu à l'oubli de soi et à l’injustice envers les autres. Sa correspondance avec Quinet fut en 1831 et 1832 d’une activité incroyable. A Paris même, Quinet le harcelait de ses lettres, et Michelet était toujours prêt à multiplier les démarches en sa faveur. Il avait cependant une vie terriblement remplie : les Archives, l’École Normale, la publication de l'Histoire romaine, la préparation de l'Histoire de France et du Luther. Pour faire face à toutes ces besognes, Michelet, de 1828 à 1837, employa des secrétaires. Il nous dit, dans une note du 25 août 1868, que, malgré sa mens heroïca, son effort incessant, le temps lui manquait pour ses recherches. Il prit Toussenel en 1830, ct deux jeunes Alsaciens, Muntz en 1835, et Rosenwald, de 1835 à 1838, pour ce qu'il appelle ses « passions allemandes ». Pour ses recherches philosorhiques et théologiques, Ravaisson en 1832 et 1835; Olléris en 1834; Duruy de 1834 à 1837; Wallon de 1836 à 1837. IL leur faisait faire des recherches de textes et des traductions. Tous les jours, en déjeunant, il leur donnait ses instructions, et le soir en rentrant, 11 examinait ce qu'ils avaient fait’. Jamais il ne leur demandait autre chose que des documents, et jamais il ne s’est servi d’un travail rédigé par eux. Ï1 les payait assez modérément, de cinquante à cent vingt francs par mois; mais il faisait valoir que leur travail était comme une continuation d’enseignement ou comme un patronage assez analogue à ce qui existait dans les ateliers de peintre; de la Renaissance *. Les rapports entre les secrétaires et Île patron
1. Duruy dans une lettre du 23 mai 1884 à Mme Michelet a laissé un tableau charmant de Michelet en 1834 et de sa vie avec ses secrétaires. [ Voy. Grande Revue, 25 oct. 1913.]
a. Lettre de Michelet à Ravaisson de 1836 : « Je crois en effet, mon cher ami, qu’il peut vous être fort ulilc de suivre l’École des Chartes. Si pourtant les occupations variées auxquelles vous vous livrez (diplomatique, langues modcrnes, articles de journaux, dessin, musique, etc.) devaient vous enlever le temps que vous pouvez soustraire à la philosophie, veuillèz m'en avertir. Dans cette immensité de travaux dont je suis accablé j'ai besoin, vous le savez, d’une forte coopération. J'ai rendu justice à la vôtre et c'est celle que je préférerai toujours. Mais elle ne me suffirait pas s’il fallait réduire encore les cinq heures auxquelles je me suis déjà réduit. Je tâche d'ailleurs de vous occuper presque toujours de travaux qui se rattachent directement ou indirectement aux éludes qui font l’objet de votre carrière., Pour rien au monde je ne voudrais faire obstacle à un homme que j'aime, et sur qui je place une très grande espérance scientifique. Vous êtes celui de tous les jeunes
{furent excellents. J'ai recueilli de la bouche de Ravaisson, de Duruy, de Wallon, le souvenir précieux qu'ils avaient gardé de ces mois de collaboration, qui leur avaient été plus utiles qu'à leur maître. En 1838, Michelet renonça à se servir de secrétaires. Il ne trouvait vraiment utilisables que les notes prises par lui-même. Il montra d'ailleurs un extrème dévouement pour ceux qui l'avaient ainsi servi. Il fit de Duruy et de Wallon ses suppléants à l’École Normale. Il soutint Ra. vaisson avec un Véritable acharnement contre l'hostilité de Cousin. Il emmena Duruy dans ses voyages en France, de même qu’il emmena un autre de ses élèves, Chéruel, en Angleterre.
Aux Archives, Michelet prit sa tâche très au sérieux, et il se mit avec zèle aux travaux d'inventaire qui lui avaient été confiés. Son chef, Daunou, qui insérait dans le Journal des Savants des notes désagréablement ironiques sur les publications de Michelet et de Quinet, ne lui facilitait en rien ses travaux personnels. Michelet, émerveill des richesses qu'il découvrait à chaque pas, songea aussitôt à faire quelque publication de documents. Daunou lui refusa de prendre de: copies et des extraits d'aucun document sans la permission expresse du ministre du Commerce, de qui dépendaient alors les Archives. L: 27 novembre 1831, Michelet écrit à M. d'Argout pour lui demander cette autorisation : « Ma position, disait-il, suffit pour répondre du caractère purement scientifique de ces publications. D'ailleurs, la partie des Archives qui m'est ouverte ne contient que de: monuments anciens et qui n’appartiennent plus qu'à l'histoire. »
En même temps, dans une lettre adressée à Hippolyte Royer-Collard, chef de la division des arts et des lettres, Michelet rappelait qu? Daunou avait tiré des documents des Archives son Essai sur la puissance temporelle des Papes, et que Lemontey avait pu librement, sous Louis XVIII, consulter tous les documents du xvir siècle, Il mettait même en mouvement la protection de la reine pour obtenir ce qu'il désirait. Le comte d’Argout fut vivement irrité contre Daunou et trouva de très mauvais goût ses taquineries contre son subordonné. ÎÏl fait écrire à celui-ci le 13 décembre 1831 par Royer-Collard :
« Le Ministre a voulu absolument, malgré nos représentations, qu'il fût écrit à M. Daunou. Mais j'ai rédigé la lettre de manière à ce que les caprics c'e M. Daunou trouvassent peu de prise aux paroles du ministre. On lui demand: seulement s’il y a rien, dans les réglements, qui s'oppose à l'autorisation que vous désirez obtenir, et le ministre exprime le désir de vous l’accorder s'il n'existe aucun obstacle de ce genre'. »
gens de votre âge à qui j’ai toujours dit le plus volontiers mes pense: Je vous les dis encore ici avec franchise. Parlez moi de même. J'ai cru que mes travaux sur l'esprit humain au M.-A. n'étaient pas sans utilité pour ves études philosophiques. Cependant, dès que vous sentirez fatigue ou langucur dites le moi, je ne veux pas qu'il y ait de nuage dans notre amitié. D
1. M. Rocquain qui a consacré une très intéressante notice à Michel: aux Archives nationales, nous k montre fonctionnaire très diligent, faisant travailler activement ses subordonnés et leur donnant l'exemple. Chaque mois, Michelet rend compte par écrit des travaux de sa section, des tra-
Ve
C'est à la suite de ces démarches que Michelet entreprit ses recherches sur les Templiers. |
Rendant ce temps, à l’École Normale, Michelet déployait une très crande et très féconde activité.
H avait un don unique d'exciter, d’éveiller les esprits, sans jamais leur faire violence *.
Il mélait les conseils pédagogiques à l’enseignement proprement dit, donnait sur chaque question les points de vue essentiels, les sources de toute nature à consulter, enseignait à extraire des documents originaux les traits saillants et dramatiques. il faisait de ses élèves des chasseurs historiques. Il donnait dans ses cours une grande place aux documents artistiques et littéraires, les considérait comme essentiels Pour Ja connaissance du passé. Enfin, il s’efforcait d’inspirer à ses “'èves une haute idée de la sainteté de leur tâche. Il leur montrait l'ascension des classes inférieures de la démocratie comme une nécessité inéluctable, et il demandait aux futurs historiens de se considérer comme les éducateurs de cette démocratie, de la garder des Cléons, des Ligueurs et des terroristes, de l’éclairer et de l’instruire. Pour cela, il leur recommandait de se faire petit avec les petits, humble avec les humbles; de faire comprendre et aimer l'histoire nationale. Mêlant toujours ses préoccupations d'art à ‘ses préoccupations nationales, il protestait contre le vandalisme qui restaure les monuments autant que contre celui qui les détruit; il voulait qu'on les conservât tels que !e
varx d'inventaire et des recherches faites par les érudits du dehors. Dans ses voyags annuels il rendait compte de «es inspections d'Archives.
[Voy. Omont : Deux lelltres de Michelet à Daunou sur les archives et bibliothèques de Belgique et Hollande (1837) dans Revue des bibliothèques, 1913. p. 247 et 8.]
1. M. Dubois dans le Mémorial de l'École Normale dit que Michelet fut vraiment l'âme de l’École Normale de 1828 à 1834. Victor Duruy. dans une lettre du 22 avril 1884 [à qui celte lettre. distincte de celle qui fut écrite à M® Michelet, était-lle adresse ? sans doute à Gabriel Monod lui-mêmr] écrivait : « Sa parole vibrante, nerveuse, enflammée, remuait jusqu’au fond d: l'âme et faisait toujours regarder en haut. Jamais ses cours, en ce temps-l, ne nous ont dit s’il était légitimiste, orléaniste ou républicain, catholique ou libre-penseur. Malgré sa riche et puissante personnalité, son enseignement, a ennversation avaient un caractère absolument impersonnel. Il ne faisait point de propagande pour un parti ou pour une doctrine: mais il en faisait une ardente pour ce qu'il croyait ètre la vérité historique. [l faisait de la lumière et il ranimait les morts en soufflant, comme Ezéchiel, sur des oss°ments blanchis. C'était bien pour lui et par lui que l'histoire était une réeurrection. |
Dans toute ma vie scolaire je n'ai pas connu de professeur qui fût, comme lui, un accoucheur d’esprits. Ïl semait des idées. surtout il en faisait naître, et par là il était un maître incomparable.
Chacun à l’École avait son professeur de prédilection, selon la direction qu'il comptait prendre — tous étaient les disciples assidus de Michelet parce qu'il chit l'honmme qui comprenait le mieux que l'éducation est tout entière dans ce mot, un des plus beaux de notre lanuue : élever. Aussi ceux d'entre nous qui'swvivent Jui gardent une piuse reconnaissance pour nous avoii donne Jl'ambilion de chercher toujours les hauts sommets, ou du moins l'habitude de les avoir toujours en vue afin de guider sur eux notre marche. »
lé
258 LIVRE Ii. — LA MATURITÉ
passé les a transmis. Michelet s'était parfaitement rendu compte et de la nature et de la valeur de son enseignement. Son élève Bertereau, l'élève préféré de Cousin, disait que Fenseignement de Michelet était si fort que tous se sentaient entrainés, électrisés, mème le froi: Wallon. Michelet, dans une note de 1868, se demande :
Étais-je un bon professeur ? Oui et non. Je n'avais pas le dogmatisme d. Cousin, dans ses variables doctrines, ni le pleumbeum de Jouffroy, sa lenteur patiente pour accoucher jes âmes; j'étais moins maître de moi. Je donnuis plus de mon cœur. Je donnais une direction peu précise, peu impéricux, mais féconde. »
Et il cite les élèves sur lesquels il croit avoir le plus agi : Mallet, Lehuérou, Latour, puis Chéruel, Bach, Duruy, Goguet, Guizot fils, Gaillardin et Wallon; d’autres encore, qui n'étaient pas historiens : Vacherot, Danton, Jules Simon, Suisset, Berfereau et Havet.
La nature des travaux qu'on exigeait des éèves marque bien la différence entre autrefois et aujourd'hui. Les élèves faisaient régulièrement la rédaction des cours, ce qu'on n'oserait demander de nos jours. Puis on leur demandait des extraits d'auteurs, non pas de sources seulement, mais de ceux qui avaient écrit sur le sujet traité par le professeur. On leur faisait dresser des tableaux synchroniques, accompagnés d’un commentaire destiné à marquer les faits essentiels et les caractères généraux de l’histoire d’une époque. Enfin, les élèves écrivaient des dissertations sur des sujets qui nous sembleraient aujourd'hui beaucoup trop vastes pour pouvoir ètre traités sérieusement : la constitution de l'Allemagne au Moyen-Age, Élisabeth, Louis XIII, Alexandrie, les premiers siècles de Rome. D'une manière générale, le travail des élèves de l’École Normale d'alors était un travail de collège plus que d'Université.
Dans l'opinion des étudiants d'histoire d'alors, c'est à Michelet, en majeure partie, qu’on dut le développement pris par les études histrriques. Macé dit que ce fut à l'influence de Michelet qu'on dut l'agrégation d'histoire et de géographie établie le 19 novembre 1830 par M. Mérilhou. Les élèves qu'il forma remplirent les chaires nouvelles créées de 1830 à 1835. A Paris, on établit trois professeurs d'histoire par collège, au lieu d’un ou de deux auparavant. Avant 1830, il n'y avait que sept chaires d'histoire dans les départements. De 1830 à 1835, on en créa seize nouvelles.
Les années 1830 à 1834 furent les plus actives, les plus ardentes de Michelet : « J’ai toujours consacré à l’École tout le temps dont je disposais, écrivait Michelet à Guigniaut, mais l'enseignement m'est singulièrement fatigant, précisément à cause du plaisir que j'y prends et de l’ardeur que j'y porte. »