‹ La vie et la pensée de Jules Michelet (1798-1852) (volume 2)Chapitre 50 sur 81 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'Histoire de France au Moyen-Age — La préparatioti

Dès qu'il eut pris possession de sa maîtrise de conférences d’histoire du Moyen-Age et des temps modernes et de ses fonctions d’archiviste, Michelet vit dans l’histoire de France la première tâche qui s’imposait à hui. En écrivant son Introduction à l'Histoire Universelle il avait bien indiqué que son but en étudiant l’histoire romaine et l’histoire d'Italie était de préparer l’histoire de la France. .

Mais, la révolution faite, et surtout quand il vit ou crut voir le siècle s’affaiscer, s’enténébrer tout à coup, il jugea que la France perdait sa foi en elle-même, abandonnait sa tradition; il fut saisi de la nécessité de lui rendre conscience de sa mission en écrivant son histoire. En même temps, vivant au milieu des documents du Moyen-Age, il s’éprenait, avec ce don merveilleux de sympathie qui était en lui, de la France d'autrefois et voulait y retrouver les origines de la tradition de la France moderne.

Il ne faut pas oublier, en effet, le sentiment de découragement et d’irritation qui envahit les âmes après 1830. On en a la preuve non seulement dans les attentats et les émeutes républicaines, mais dans les sentiments qu’expriment, dans leurs lettres, des hommes comme Quinet, Tocqueville, Léon Faucher. Celui-ci, de 1831 à 1838, ne cesse de tonner, dans ses lettres à Michelet, contre la corruption de la politique et de la presse, contre les doctrinaires, surtout contre Guizot, « le grand corrupteur, le Robespierre de la peur ».

Non content d’étudier la France dans les documents du passé, Michelet sentait la nécessité de mettre ce passé en rapport avec le présent, de connaître la France provinciale et les pays avec lesquels la France a été en relations constantes, l'Angleterre et les Flandres. Il connaissait déjà un peu l’Allemagne rhénane, le lac Léman et l'Italie.

Avant d’aborder son Histoire de France, il n'est pas inutile de rappeler les voyages de Michelet. Le voyageur nous fera connaître les préoccupations de l'historien.

Ces voyages sont en partie connus. Mme Michelet a fait entrer dans le volume intitulé « Notre France » de très nombreux morceaux pris dans les journaux de voyage. Elle a d'autre part publié dans le volume intitulé « Sur les chemins de l'Europe » le voyage d'Angleterre en 1834, les voyages de Flandre et de Hollande en 1837-1840, le voyage de Suisse, de Lombardie, de Tyrol en 4838. Malheureusement au lieu de publier ces journaux de voyage tels que Michelet les avait écrits, elle a cru devoir leur faire subir,

comme déjà à celui d'Italie, une certaine toilette, en supprimant toul ce qui lui paraissait inutile ou trop aride, en y mélant des notes prises à des époques diverses, et des lettres à sa famille. Sans doute les volumes y ont gagné en agrément; mais ils nous renseignent moins exactement sur les impressions et les intentions de Michelet. On peut se rendre compte du prix qu'ont les notes frustes et complètes de Mi chelet en lisant son journal de voyage en Allemagne de 1842, que jai publié sans y rien changer ni omettre dans mon volume d’études sur Jules Michelet.

/. Quand il publia ses deux premiers volumes de l’Aistoire de France. dont le deuxième commençait par un tableau de la France, il nconnaissait encore, pour l'avoir visité, que le nord de la France. Il était allé plusieurs fois dans les Ardennes voir sa famille à Renvwez, en 1817, 1823 et 1827. IL y retourna encore en octobre 1831 et en juiltet 1833. Le mois d'août 1831 fut consacré à un grand voyage en Nurmandie et en Bretagne. En 1842, il fit dans les premiers jours de septembre une courte visite de quelques jours à Gand, Anvers et Bruxelle: En 1833 il passa trois jours en avril avec Pauline et Adèle à Fontainebleau et prit encore en juillet quelques jours pour aller à Renwez. Mais en 1832 et 1833 il ne s’éloigna presque pas de Paris. Il voulait achever avant la fin de 1833 ses deux premiers volumes, et il y réussit. Son voyage de Normandie et de Bretagne d'août 1831 est donc le seul voyage important accompli durant ces trois années. Il mérite que nous nous y arrêtions un instant bien que les morceaux s’en retrouvent très habilement découpés et recousus dans Notre France.

Ce qui frappe dans ce journal, c'est l'effort constant de Michelet pour recueillir des notions précises sur toutes les conditions du pays et de la population, notions économiques, agricoles, industrielles, sur la vie, les mœurs, les costumes, comme aussi sur l’art, et en particulier sur l’architecture. On y découvre en même temps un paysagiste d’une puissance et d'une précision de vision extraordinaires; et enfin, un esprit généralisateur qui, avec une promptitude souvent dangereuse, construit des théories sur les faits qu'il recueille. Dans chaque ville il s'efforce de voir les hommes qui peuvent lui donner des détails sur l2 pays et son histoire; il va chez les libraires; il réunit une bibliothèque locale. Il travaille tout en voyageant, lit par exemple en Normandie l’Architecture religieuse de Caumont :.

1. Michelet fit la première parlie du voyage, du 2 au 8 août, avec Pauline :t Adèle qui n'avait que scpt ans. Partis de Paris le 2 à 6 heures du matin il: arrivèrent à Rouen à 8 heures du soir. Ils passent le 3 et le 4 aw matin à Rouen, arrivent le soir au Havre où ils restent du 5 au >. Le 8, Michele remet sa femme et sa fille en diiigence pour Paris, tandis qu'il se rend à Caen, par Houfleur et Pont-Lévêque. Son itinéraire est alors. de Caen, où il pasæ | deux jours, à Saint-Malo par voie d’Avranches, de Saint-Malo où il reste | un jour et demi à Brest en quatre jours par Dinan, Saint-Brieuc, Guingamp. Tréguicr, Lannion, Morlaix; deux jours à Brest puis de Brest à Nantes en quatre jours par Quimper, Auray, Carnac ct Vannes; un jour et demi à Nantes: à Paris par Angers, Saumur, Tours, Blois et Orléans.

Notons le soin avec lequel il s'informe en visitant ses élèves et les savants

Un des traits les plus saillants de ces notes, c’est l’extrôme attention qu'il porte aux types physiques, à la couleur des cheveux, au costume. 11 cherche à discerner si l’on peut saisir des caractères ethnographiques marqués. Dans son voyage des Ardennes, d’octobre 1831, comme dans celui de juillet 1833 avec Adèle, nous le voyons toujours préoccupé de trouver le système et le sens de l'architecture gothique. Il y avait plusieurs années qu'il y songeait sans cesse. Il sentait bien que l’âme du Moyen-Age était là et que celui qui aurait bien compris l’art du Moyen- Age aurait compris le Moyen-Age lui-même.

Je trouve dès 1829 ces notes, germe des belles pages qui terminent le t. II de l'Histoire de France :

« Les innombrables ornements des églises gothiques qui se dessinent sur le ciel sans fin et sans nombre font penser aux étoiles; derrière les unes on en voit scintiller d’autres, et encore d’autres... de là l’idée de l'infini.

A quelque hauteur que vous parveniez, loin de l’œil de la foule, là où parvient seulement le voyageur le plus hardi, ou même le couvreur, vous trouvez les ornements finis avec la même conscience. Un homme consumait sa vie à amener un chapiteau à la perfection, sans espoir, sans nom, jouissant de l'art sous l'œil de Dicu. Tant de vies d'hommes consacrées dans un même monument ajoutent un respect moral au sentiment du beau. L'église gothique représente encore par ce point l’ensemble de l'humanité devant Dieu et cela doublement : 1° visiblement par la réunion des prètres, docteurs, pères, saints, prophètes, anges qui en parent Îes murs et qui sont comme les prémices de la création offerts à Dieu : 2° invisiblement et pour la réflexion, qui voit dans ces ouvrages de l'art les efforts de tant d'hommes qui y ont usé leur vie.

Au contraire, dans les monuments modernes, tout ce qui est loin des yeux est grossier, sans vue propre, de pure manufacture {St Sulpice). Dans le gothique la perfection infinie des ornements consacrait un homme à une chose: le choix mème de la forme des colonnes, des figures, des chapiteaux, laissé à l'artiste

laisse percer une personnalité anonyme et désinléressée dans ce qui semble l'exclure le plus dans l'architecture »,

Michelet écrivit encore en 1833 dans son voyage à Reims des pages sur la cathédrale qui auraient dû prendre place dans son Tableau de ja France ou dans son chanitre sur l'architecture gothique, mais dont il n’a gardé que quelques lignes p. 66 du t. IT. Elles méritent d'être citées car nous avons là un exemple de la manière dont Michelet ar-

rivait à concentrer en quelques lignes des impressions auparavant développées en plusieurs pages.

« Ce demi sourire qui se mêle à toute œuvre champenoise se retrouverait au besin jusque dans le plus splendide ct le plus sérieux des monuments de la province, jusque dans son saint des saints; je parle de l’église du sacre, de la

locaux comme cela se voit, par Ja lettre suivante adressée à Pauline de Tréguier le 14 Août :

« Je me suis écarté de ma route pour venir voir, à Tréguier, un libraire antiquaire qui est à peu pres fou et dont on m'avait promis merveilles. On l'appelle M. Duigon-Système. Tu ne te figurcras jamais un lieu de Kabbat ani étrange que san magasin. Cet homme est lui-même la plus curieuse antiquité que j'aie rencontrée jusqu'ici. » Renan a repris M. Svetème dans es Souvenirs d'enfance et de jeunesse, mais en amplifiant et en allérant cette figure de vieux celtisant amateur de bouquins, pour faire prédominer en lui le vieux révolutionnaire.

cathédrale de Reims. Ce riche et mélodramatique portail, tout chargé de statues, est déjà un mystère flamand entre Jésus-Christ, la Vicrge et les saints, un merveilleux étalage de foire; plus d'ornements dehors que dedans, comme pour convier d'entrer. Rien de plus éloigné du chaste et mystique spirituslisme de da cathédrale de Cologne, où presqu’aucun ornement ne rapptlk la chair ni la figure de l’homme; sans parler des obscœna communs à tant d'anciennes églisés, non plus que des figures satiriques que les chanoines ‘ avaient placées. On trouve au sommet de la cathédrale, au terme de « voyage aérien, un chœur ironique de chevaliers nains qui soutiennent l’harloge et qui semblent être là pour se moquer du reste. C'est un fabliau par dessus un poème épique. C'est le diable qui bat des ailes sur la maison de Dieu, cette maison incomplète et fragile, à laquelle on travaille toujours sans pouvoir l’achever; ou tout simplement c'est le génie de la France qui tra. vaille et rit de son travail, l’alouette, l'oiseau gaulois (César l'avait senti), qui gazouille et siffle au ciel en planant sur le sillon.

« Cette église de Reims me semble un immense recueil d’hiéroglyphes. L: suite des rois de France y est comme autrefois sur la cathédrale de Paris Je fis le tour au dedans, mais avec ma fille, ce qui m’empêcha de rien voir. Je tremblais en la voyant ainsi sur l'infini. C'était une impression aussi pénible, mais moins calme que lorsque je la vis en face de l'Océan. L'enfant l’abîme vu des combles par un trou, le chœur avec sa foule, produisait un effet étrange (charpente, châtaigniers, la forêt; le jour saisi dans les ténèbres; le bruit du silence, mais ici la nuit en haut...)

« C’est de 1200 à 1300 que l'Église victorieuse ct dans sa force altière, bâlit à Ja fois les cathédrales de Strasbourg, Cologne. Paris, Saint-Deni:, Reims, etc... Il y a, dans celle de Reims, une magnificence insolente. C'est moins le triomphe de Dieu que du clergé. Srs emblèmes y sont partout . cncensoirs, étoles, cetc., tenus par des anges. De plus, les écussons féodaux. royaux. Sur les rampes extérieures de la croisée batifolent les diables. « laissant glisser le long des pentes rapides, faisant Ja moue. etc... D'auires. sous figure d'oiscaux énormes, se penchent sur la galerie, d’antres s’élancent en gargouilles. Au bas, ct sur le portail de face et de côté, étaient des représentations effrontées de la fornication. du vice de Sodome, etc.

« Il ne faut pas prendre ces prodisieux monuments pour de purs élans de l'âme religieuse, mais comme tout un monde mèlé de bien et de mal. Le désintéressement m'est pas là le seul principe (C'était un moyen d'attirer le: neuples des foires, des pélerinages: dans ce grand élan de construction mpide il entrait autant de patriotisme que de religion. Pour le fini des détails, il s'explioue par la lenteur d'un travail héréditaire.

« L'Église de Reims porte à son sommet une terrible condamnation du Moyen-Agc. Sous l’aigre et sifflante girouctte de l'ange, sont les bourgrois pilrriés. Avoir changé l'Église en pilori: avoir mis Dieu de moitié dans la venreance du roi ou de. l'évêque (ou Louis XI en 1461 — 200 pendus pour révolte de gabelle — ou Gervais au x1° s., révolte des Rémois qui reconstruisent Île clocher. Ainsi le peuple que l’Église a si longtemps renrésenté. celle se sépare de lui. Elle le traduit devant le prétnire. Ecce Homo! C'est alors que, le <rntimont populaire leur échappant, la naïveté antique n'étant plus à leur usage, ils ont brisé les obscæna ct précinité les diables. La figure du diable cest tombée quand le diable mème s'y établit ».

Au sortir de cette description émue, Michelet notait avec la préision d’un agronome les progrès faits par l’agriculture dans la Cbhampagne pouilleuse, depuis ses premiers voyages. Je transcris ce curieux passage pour n'avoir pas à revenir sur ce point, Les journaux de Michelet sont pleins d'observations de ce genre. Celui-ci nous permet d'apprécier combien il était observateur et désireux de faire de la réalité économique un substratum à l’histoire :

« Au delà de Reims le pays a étonnamment gagné (depuis quinze ans). Cette terre est chaude, c’est-à-dire que la craie réfléchit le soleil, et laisse passer l'eau; aussi peuvent-ils semer fort tard et sous les pluies d'automne. Pepuis quinze ans ils ont fait des prairies artificielles, ce qui leur a permis d'avoir beaucoup de bestiaux, et de renouveler la terre à force d'engrais, au point que dans beaucoup d'endraoits elle a changé de couleur (par ex. au village de Perle, entre Reims ct Rethel). Ils achètent de gros chevaux belges (comme l'He de France les chevaux normands) qui, étant nourris plus maigrement, diminuent beaucoup et durent moins. Ils font des fossés tout le long des routes et en recueillent le curage. Ils mettent aussi de la craie sous les bestiaux dans les écuries Quelques cantons ont de la marne (terre bleue) dont on engraisse Kk terre tous les 5o ans. Si on en met plus souvent par

inadvertance on brûle la terre. C’est un proverbe : La Marne enrichit le père et ruine le fils. »

Le voyage de Belgique de 1832, du 1* au 8 ou 10 sept. fut très raride et fait dans des conditions diffiriles. La Belgiane venait À peine d'être constituée en un État indépendant par la conférence de Londres 142 novembre 1831). La Hollande refusait de se sonmettre et d'’évacuer les places fortes du nord, en particulier la citadelle d'Anvers, qu'une armée francaise, sous les ordres du général Gérard, se préparait à venir assiéger (novembre à décembre 1832). Michelet ne pouvait donc songer à pénétrer en Hollande. Il n'était même pas permis de monter sur le clocher d'Anvers. Il se contenta de visiter Lille, Courtrai, Gand, Termonde, Malines, Anvers, Liéze, Bruxelles, et le champ de bataille de Waterloo. Je ne dirai rien des notes du journal de Michelet sur ce court voyage en Flandre. Elles ont passé tout entières et encore développées dans les pages 100 à 109 du Tableau de la France. Je ferai seulement observer avec quelle force et quelle justesse Michelet a saisi le caractère de ce pays de Flandre, cette Lombardie dont Anvers est la Venise, ville agricole, industrielle et commerciaie, dont Napoléon voulait faire son point d'attaque contre l'Angleterre; il a une vision admirablement vraie du caractère peu religieux des églises de Belgique, et du caractère moins religieux encore de la peinture flamande, du moins de la peinture du xvn° siècle. Il a éprouvé une impression, on peut le dire foudroyante, de Rubens « cet homme terrible qui a jeté dans ses tableaux une apothéose effrénée de la nature ». Rubens est pour lui le représentant accompli de la richesse et de la sensualité flamandes. Ses œuvres sont les bacchanales de la peinture. Tous les mv:tères sont travestis dans ses tableaux idolâtriques qui foisonnent encore de la fougue et de la brutalité du génie *.

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