CHAPITRE V
Les premiers volumes de l’Histoire de France
Je viens de relire les deux premiers volumes de l'Histoire de France. J'en suis remué et émerveillé comme la première fois que je les ai lus, en 5°, à l’ôge de onze ans, quand je me dis pour la première fois : « Je serai historien. » J'entends dire parfois que ces volumes sont démodés, vieillis. Ceux qui le disent, ou bien ne les ont pas lus, ou les ont oubliés, ou ne veulent pas reconnaître tout ce qu'ils doivent euxmêmes à des livres qui ont les premiers fait de l’histoire de Franre une chose vivante. Ils ont changé quelque chose dans la manière ds’ comprendre l’histoire, et cela pour toujours. Les contemporains de Michelet l’ont senti, et si nous ne le reconnaissions pas, nous serions de: ingrats.
Sans doute ils contiennent des erreurs de fait et des erreurs d’appréciation. Nous indiquerons les plus saillantes. Mais on ne doit pas, pour les juger, oublier tout ce qu'ils apportaient de nouveau à la date où ils ont paru. On ne pouvait demander à Michelet de résoudre d'emblée des problèmes ethnographiques, linguistiques ou juridiques sur lesquels s'exerce encore aujourd’hui, après les avoir en partie éclaircis, l1 sagacité des spécialistes. Il n’a pas été un d’Arbois de Jubainville, ni un Victor Henry, ni un Brunner, ni un Fustel de Coulanges. I a été Michelet, et cela suffit à sa gloire et à notre reconnaissance.
« Ma France du Moyen-Age, écrivait-il en 1869, travail énorme et rapide où je ne mis que trois ans, fut écrite dans un état de haute tension d'esprit, une rigueur, une pureté qui me tenaient à cent lieues des salons dermni-catho-
liques où l’on voulait m'attirer, non moins loin du trop grand trouble des prétendues nouveautés, immorales et surannées. Cela aurait été bien, si je n'eust eu qu'éloignement, mais j'avais dégoût aussi; et ce dégoût rejetait un jeune esprit véhément vers nn dangereux écueil, l’admiration trop facile des âges qui ont placé haut l'idéal spiritualiste. »
Michelet se tint en effet à l'écart des diverses tendances qui se partageaient alors l'opinion. Bien qu'il eût un instant subi l'influence de Royer-Collard et de Cousin, bien qu'il recherchât le patronage de Guiot, et qu'il eüt fait dans le Temns du 18 janvier 1830 un grand éloge de la méthode expérimentale et analytique qu’il suivra, il s’éloignera de Cousin et des doctrinaires arrivés au pouvoir. De même, bien qu'il fût en relations affectueuses avec d'Eckstein, avec Montalemhert, st que Lamennais eût mis l'Avenir à la disposition de Quinet au moment