ToME II : La GÉOGRAPHIE DE LA FRANCE
Michelet ouvre son second volume par le Tableau de la Franc”. Avant d'écrire l’histoire de la formation de la France monarchique centralisée, 1l veut montrer la variété des pays, des populations et des provinces dont cette unité a été faite. Qu’y avait-il d’original dans cette conception? Comment Michelet l’a-t-il réalisée!? .
L'Histoire de France de Michelet est la première dont l’auteur ait commencé son œuvre par un tableau géographique. Il avait également commencé son Histoire romaine par un chapitre géographique sur l'Ita-° lie et il a fait précéder l’histoire des guerres samnites d’une description à des montagnes où ces guerres se sont déroulées. Dans ses cours, nous le : voyons toujours préoccupé d'expliquer l'histoire par la géographie, qu'il s'agisse de la Grèce ou de l'Allemagne. Il est donc vrai qu'il a été, plus que les autres historiens de son temps, soucieux des rapports de l'histoire avec la géographie.
Cependant, il n'a pas été le premier à avoir cette préoccupation. Daunou disait que la géographie et la chronologie sont les deux yeux de l'histoire et approuvait Kant d’avoir dit que, pour comprendre n'importe quel événement, il faut se demander : « Où et quand? » Dès l’antiquité, les esprits philosophiques avaient recherché l'influence de la nature physique sur l’homme. Hippocrate avait consacré à ce sujet tout un traité Des eaux, des airs et des lieux, et, dans ses Météorologiques, Aristote avait sur le même sujet esquissé quelques aperçus où se montre la pénétrante puissance de son génie. Tite-Live, au début de son histoire, signale la situation géographique de Rome comme une des causes de sa prodigieuse fortune. Quant à Lucrèce, la dépendance étroite de l’homme envers la Nature est le fond même de son De natura reruwm.
Au xvi® siècle, Bodin, dans sa Methodus ad facilem historiarum
1.VUans une lettre à Nisard du 25 février 1834 Michelet raconte qu'avant d'écrire son histoire de France il avait conçu l’idée d’une histoire et description des principales provinces de la monarchie d'où il aurait tiré plus tard une histoire genérale. Sur le consil d’'Edwards et d’autres amis, il avait renoncé a ce projet trop vaste et exigeant trop de voyages. Il s'est restreint à son Tableau de La France, mais il ajoute : « La chose est ajournée probablement pour deux ans, mais à cette époque je l’exécuterai infailliblement. »
cognitionem (1576), avait pressenti les théories de Montesquieu et de Herder. Il affirmait que l’histoire est déterminée par deux éléments permanents et un élément variable : d’un côté, la nature et la pensée divine; de l’autre, l’homme ; il avait insisté sur l'influence exercée par la géographie et les climats sur les destinées des peuples.
Bossuet lui-même n'avait pas méconnu cette influence, et l’on se rappelle sa phrase célèbre sur l'Égypte : « Le ciel toujours le mème y faisait les esprits solides et constants. »
Au xvm° siècle, l'intérêt croissant pour les sciences naturelles et les tendances sensualistes, ou, si vous voulez, naturalistes, de tous les écrivains, attirèrent les esprits sur le rôle joué par la nature dans le développement de l'humanité. Voltaire lui-même, qui ne s’intéressait Suère dans l'histoire qu'aux progrès de l'esprit humain, commence cependant son Essai sur les Mœurs par une étude des changements survenus sur le globe, et appuie sur la géographie une grande partie des considérations contenue: dans l’Introduction de son Essai sur les peuples de l'Orient, de l'Afrique et de l'Amérique. Il rattache aux phénomènes universels de la nature ce qu’il y a de semblable dans les mœurs, les traditions, les superstitions des divers peuples: el il fait remarquer dans son avant-propos que cette influence a été plus grande dans les pays méridionaux, où la nature est opulente et prodigue, que dans iles pays septentrionaux, où l’on doit tout au commerce et à l’industrie, Mais si Voltaire attribue à la configuration du sol de l’Égvpte et aux inondations du Nil un rôle dans l’histoire de la civilisation égyptienne, i! se méfie des généralisations précipitées qu'on tire des considérations sur les climats. Dans le chapitre Du Climat, de son Commentaire sur l'Esprit des lois, il remarque que. de tout temps, on a su combien le sol, ies eaux, l'atmosphère, les vents, influent sur la végétation, les animaux et les hommes. « Ou sait assez qu’un Basque est aussi différent d’un Lapon qu'un Allemani l’est d’un Nègre et qu'un coco l'est d’une nèfle. » Il raïlle les généralisations d’un Montesquieu, disant par exemple que les lois de l'Inde sont douces parce que le climat est doux, et souligne que ce même climat a produit des tyrans atroces. Il nie que les peuples du Nord aient toujours vaincu ceux du Midi; il n’admet pas davantage que les religions dépendent du climat, tout en le reconnaissant pour les rites. Il trouve également faux d'attribuer aux peuples du Midi une faiblesse d'organes et une paresse d'esprit qui rend immuables leurs lois, leurs mœurs et leurs manières.
Ces critiques rapides, et, si l'on veut, superficielles, mais d'une incontestable justesse, indiquaïent bien la faiblesse des considérations présentées par Montesquieu aux livres XIV à XVIII de son grand ouvrage sur les rapports des lois avec la nature du climat et la fertilité ou la stérilité du sol. Nulle part Montesquieu n'a plus mérité la critique de Mme du Deffand d’avoir fait, non l'Esprit des lois, mais de l’esprit sur les lois. Parti d’une idée juste, l'impossibilité df séparer l’homme de la nature où il naît et vit — il a eu le tort de vouloir rattacher directement aux causes naturelles ce qui n’en dépend
qu à travers une longue série de causes secondes et tout humaines, les institutions et les lois. Ses raisonnements n'offrent quelque valeur qu'au sujet de l'esclavage ; encore y mèle-t-il beaucoup trop de fantaisie, d'imagination et d'esprit. On retrouve des idées analogues à celles de Montesquieu dans l’Histcire des deux Ind's, de l'abbé Ravnal, dans le Système de la Nature, de d’'Holbach; et, avec une rigueur scientifique beaucoup plus grande, dans les Époques de la Nature, de Buffon. Cependant, Buffon, dans son Esquisse des Origines, ne parle que des premiers âges de l'humanité et des influences physiques qui ont agi d'une "manière sinon uniforme, du moins analogue, sur toute l’humanité primitive. Il ne faut pas confondre l’action générale de la nature sur l’homme avec l’action particulière dr la géographie locale sur l’histoire de certains hommes.
Un homme d’un esprit supérieur, à qui ses occupations d’administrateur et d’homme d’État et une mot prématurée (à cinquante-quatre ans), n’ont pas permis de donner à la philosophie, à l'histoire ot à l'économie politique les œuvres que son esprit robuste et original était capable de créer, Turgot, avait, au moment même où Montesquieu publiait son Esprit des lois (1748) et Voltaire son Es-:ai sur les Mœurs 11757), conçu l’idée d’un ouvrage où les rapports de la géocraphie avec l’histoire seraient présentés d’une manière }'aucoup plus sientifique que chez Montesquieu et même que chez :lerder.
Ïl projetait un grand ouvrage où un tableau de l'histoire univer- &Île auiait voisiné avec une géographie politique et un art de gouverner. La Géographie politique, autant que nous pouvons en juger d’après le plan qui nous est seul parvenu, avait pour objet de marquer les rapports de la géographie physique avec la distribution des reuples, leur richesse, leurs relations politiques et commerciales, leur3 lormes de gouvernement. Turgot se proposait d'en tirer des conclusions sur la politique internationale, la politique intérieure, et l’établissement futur d’une république ou d’une monarchie universelle.
Turgot, à l'opposé de son devancier Montesquieu et de son successeur Kerder, met au second plan la question des climats, on plutôt n'en tient compte que dans la mesure où les climats influent sur le terrain ’t les productions. Pour lui, économiste avant tout, les deux éléments géographiques qui priment tous les autres sont les productions du sol et les communications. [Il devance sur ce point les géographes du x4* siècle. Une autre vue profonde de Turgot, c'est que la géographie n'est pas une donnée immuable, mais change d'aspect avec les époques et le mouvement même de l’histoire,
Les vues de Turgot sur les rapports de la géographie et de l’hisboire sont restées inconnues de ses contemporains. Elles n'ont été publiées que dans l'édition des œuvres de Turgot donnée par Dupont de Nemours, de 1808 à 1810. C'est là que Michelet les a connues, cès 1824.
Au contraire de Turgot, Herder, dans son essai de 1774 : Essai d'une philosophie de l’histoire pour l'éducation du genre humain et dans son grand ouvrage de 1784 : Idées sur la philosophie de l'histoire de
l'humanité, n’a pas fait autre chose que d'étendre à l’histoire de - l'humanité tout entière et à toute l’évolution de la civilisation les théories de Montesquieu. Ses idées sur ce point sont souvent aussi superficielles, aussi artificielles et aussi fantaisistes que celles de son prédécesseur. On ne peut s'empêcher de sourire quand il dit, À propos de l'Afrique : « Il fallait ou que l'Afrique ne sortit pas de la création, ou qu'il se trouvât des nègres pour habiter l'Afrique »; ou bien, à propos des Américains sauvages : « L'air pur, la verdure des champs et des forêts, les eaux vives des lacs et des fleuves, ont contribué à répandre parmi eux l'esprit de liberté et de prospérité. »
Toutefois, l'effort tenté par Herder marque un moment important dans l'histoire des idées. I a le premier conçu dans sa généralité et toute son ampleur le problème des rapports de la géographie avec l'histoire, et si, dans l'exécution, il s’est montré plus poète qu'homme de science, il n’en a pas moins eu la conception nette des trois idées fondamentales sur lesquelles reposent aujourd'hui les sciences auxquelles on a donné le nom de géographie humaine (ou anthropogéographie) et de géographie politique.
Les cinq premiers livres de son ouvrage ont pour objet de déterminer la place de la terre dans le système solaire, la situation de l'humanité par rapport aux animaux et aux plantes qui couvrent la terre. Mais ensuite, tout en insistant sur la dépendance dans laquelle l'humanité se trouve vis-à-vis de la nature à ses origines, il fait remarquer que la sphère propre à l’homme est celle des pouvoirs spirituels, et qu'il se dégage peu à peu de la nature matérielle pour réagir suivant les lois de sa nature spirituelle. Une fois les hommes groupés en sociétés et en nations, des causes nouvelles d’une nature spirituelle, nées de l’état de société, agissent sur le développement de l'humanité.
Enfin, au livre XV, partant du principe que Dieu a placé leur destinée entre les mains des hommes, Herder montre comment l’homme réagit sur la nature, la modifie par son action, et par cela même modifie l’action de la nature. Au livre VII, il avait déjà marqué cette opposition entre le climat et le pouvoir originel de l’homme; et il voudrait, comme Turgot, établir, par une série de mappemondes, « une histoire physique et géographique des migrations et des variations de notre espèce, selon les temps et les climats. »
Pour bien juger l’œuvre et le système de Herder, il faut se rappeler que la forme spécifique sous laquelle l’idée d’une influence de la géographie sur l’histoire est apparue au xvnr siècle, c'est-à-dire la théorie des climats, a été le résultat direct des ouvrages des voyageurs qui, depuis le xvr siècle, mais surtout au xvim*, avaient fait connaître à l’Europe les immenses contrées, jusque-là ignorées, habitées soit par des peuples sauvages, soit par des peuples dont les idées, les mœurs et les coutumes n'avaient aucun rapport avec celles de l’Europe.
C'est seulement au xvnr siècle, qu’à la suite d’une série de voyages autour du monde, en particulier ceux de Cook et de Bougainville, les hommes ont pris une idée à peu près complète de ce-qu'était la terre habitée. Les récits des missionnaires jésuites avaient fait connaître
les pays d'Asie, l'Inde et la Chine; les voyages de Pallas la Sibérie. Les voyages en Amérique se multipliaient; l'Afrique même commençait à ètre pénétrée. Il faut toujours un assez long temps pour que l'humanité prenne pleine conscience de la portée des découvertes. Les conséquences philosophiques des découvertes de Christophe Colomb n'ont été aperçues clairement qu'au xvnr siècle. Lui-même avait entrepris ces voyages avec l'esprit d’un missionnaire ou plutôt encore d'un chef de croisade pour porter le christianisme aux Indes occidentales. Or, justement, la découverte de l'Amérique, celle de l'Océanie, puis de l’Afrique méridionale, allait porter au christianisme un coup redoutable, en même temps que le système nouveau du monde découvert rar Copernic, Képler et Galilée. Quand on se fut bien rendu compte que la terre n’est pas le centre de l'univers, ni l’homme le chefœuvre de la création, mais, comme dit le poète :
Que l'homme, fier géant, n'est qu’un des parasites D'une sphère oubliée entre les plus petites, Parasite à son tour des crins d'or du soleil :
quand on se fut convaincu que, sur les millions et les millions d’hommes qui S’étaient succédé sur la terre, une toute petite partie seulement avait pu avoir connaissance du christianisme, et qu'il était dès lors invraisemblable que la venue du Christ fût le point central et l'explication même de l’humanité, l’idée d'une histoire universelle de la terre et de toute l'espèce humaine se présenta à tous les esprits philosophiques ; on s'intéressa passionnément à tous ces peuples dont, jusque-là, on avait ignoré ou négligé l'existence. On sait quelle place la Chine tient dans les écrits du xvin* siècle, dans ceux de Voltaire en particulier. Comment expliquer le développement de ces civilisations incomplètes et si différentes des nôtres, sinon par la différence des pays et des cieux où ces hommes ont vécu et pensé d'une vie et d'une pensée si différentes des nôtres
On y était amené d’autant plus naturellement que les voyageurs apportaient en foule, sur les peuples de l'Amérique, de l'Océanie, de l'Afrique, les récits d’une vie simple et sauvage, dont tous les détails, mœurs, coutumes, rites religieux, institutions’ sociales, semblaient commandés par les conditions matérielles de leur existence. On les appelait : les enfants de la nature. Comment ne pas se dire que tous le, hommes avaient dù être à une certaine époque et devaient être restés dans une certaine mesure des enfants de la nature? Le magnifique développement des sciences d'observation, les travaux des naturalistes qui étaient en même temps des voyageurs, Daubenton et La Condamine, le grand effort tenté pour arriver à la classification des espèces animales et végétales, tout cela poussait à faire rentrer les races humaines dans l'histoire naturelle, et à attribuer aux climats la même influence sur elles que sur les animaux et les plantes.
La documentation de Herder prouve jusqu’à l'évidence que la nouvelle philosophie de l’histoire a été provoquée par les découvertes des royageurs et des naturalistes. L'empire russe, l'Asie, l'Amérique,
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l'Océanie, sont autant de champs d'observation, on pourrait dire d'expériences qui s'offrent à l’historien-philosophe. Peu avant Herder, Zimmermann, de 1778 à 1783, avait publié ses trois volumes sur l'Histoire géographique de l'homme et des quadrupèdes, dont Herder s'est inspiré. Tous deux avaient sous les yeux les récits des voyageurs qui avaient décrit les peuples sauvages de la Russie, Pallas, Gcorgi, Klingstedt; le grand recueil de Muller ? (en 9 vol.) sur l’Empire russe, la collection générale des voyages parue à Gœttingen en selze volumes.
Michelet avait étudié Herder, comme ïl avait lu Turgot et Montesquieu. Îl connaissait probablement les travaux de Cuvier sur la géographie minéralcgique des environs de Paris; le grand naturaliste y insistait sur l'influence exercée par le sol sur l'habitation. l'alimentation et la pensée des hommes : « On ne se logera, on ne s nourrira, on ne pensera jamais en Limousin et en Basse-Bretagne, comme en Champagne et en Normandie. » Il avait retrouvé un écho des ‘idées de Terder dans la Mythologie des peuples de l'antiquité de Creuzer. Enfin il s'était pénétré des ouvrages de Heeren. de son Système politique des États de l’Europe et de leurs colonies (1809), traduit par Guizot et Vivens — Saint-Laurent, et ses Idées sur la politique et le commerce des peuples de l'antiquité où Heeren avait fait une large place aux considérations géographiques *.
Michelet eut-il aussi connaissance de l'ouvrage par lequel Carl Ritter, professeur de géographie à l'Université de Berlin, le créateur de la science géographique moderne, a préludé en 1817 à ses travaux de géographie comparée, l’Allgemeine vergleichende f:rihnnile (Géographie générale comparée ou Etude de la terre dans ses rapports avec la nature et l’histoire de l’homme)? Rien ne nous permet de le croire. Les seuls ouvrages de géographie générale que Michelet semble avoir connus sont ceux du Danois Malte-Brun (dont le nom exact est Malte Conrad Brunn), qui était venu se fixer à Paris en 180, et qui publia de 1803 à 1805, en collaboration avec Mantelle, une .Géographie mathématique, physique et politique ; puis, de 1810 à 1829, un Précis de géographie universelle en huit volumes, sans compter ses recueils périodiques de voyages, Annales et Nouvelles Annales de voyages *.
Lorsque Michelet écrivit son Tableau de la France, l'idée de l'application de la géographie à l’histoire n'était donc pas chose nouvelle. Cependant sa tentative pouvait être considérée comme originale à bien des égards.
1. Geographische Geschichte des Menschen und der allgemein verbreiteten vierfüssigen Thiere.
2. Gérard Frédéric (1505-1583). professeur de latin, histoire et géographie à l’Académie de Pélersbourg. Voyage en Sibérie 1333-1743. Recueil pour l'histoire de Russie 1732-1564. Hist. des voyages et découvertes des Russes, 1:66, 2 vol.