Voyez Daunou, L. If, p
« La zéographic est un des grandes lumières de l’histoire civile : elle construit, dispose, éclaire le théätre de toutes les scènes mémorables ». Il ajoute : « Quand Jes faits naturels et les faits politiques sont rapprochés et pour ainsi dire mis en contact par ss descriplions elle a le droit de se préssnter comme une des bases de la science sociale. Elle rassemble les nations élémentaires et positives sur lesquelles doit s'élever la tl éorie de: lois st des gouvernements. Nous avons déjà vu conuneñnt les mouvements qu'elle a imprimés au commerce ont renversé les barrières qui limitaient l'industrie, circonscrivaient Les richesses publiques, séparaient ct isolaient ls nations. » Il montre ensuite comment Ja connaissance du globe élargit les idées, et conclut : « La géographie est un des points de départ de l'intellizence humaine; un centre conmun des connaissances physiques et des connaissances morales, et ce tableau universel des dumeures et des relations, de tous les peuples est un véritable lien qui s’est établi entre eux. »
2. La cartographie était encore dans l'enfance. La carte de Cassini, scule carte détaillée que pos&édät Michelet, ne donnait rien pour le relief exact du sol.
l'hygrométrie, des températures, du régime des vents, de la distribu tion des cultures. Les études cthnographiques étaient, elles aussi, encore rudimentaires.
Les efforts de Michelet pour se documenter d’une manière sérieuse et scientifique sur les points essentiels ont été remarquables. Une lettre d'Élie de Beaumont du 21 janvier 1832 nous montre que Michelet lui avait envoyé tout un questionnaire sur la géologie, la stastistique végétale et les industries agricoles. Élie de Beaumont lui communiquait des épreuves de sa carte géologique.
Michelet avait consciencieusement dépouillé toutes les statistiques départementales qui existaient alors, ainsi que les récits de voyage dans les diverses provinces, Arthur Young, Genoude pour l'’Anjou, Millin pour le Midi, etc., et l’on sait par ses notes que les questions agricoles et industrielles avaient toujours été présentes à sa pensée. Aussi a-t-il admirablement saisi certains des aspects du pays et la condition faite par la terre aux populations aussi bien dans les contrées qu'il n’a pas vues et dont il parle d’après les livres, telles que l'Auvergne et la Bourgogne (p. 33-37), que dans celles qu'il a parcourues, comme la Bretagne (p. 17-18).
Malgré cela, nous ne devons as nous faire d'illusions sur ce que ce Tableau de la France, si brillant, si séduisant, qui grave dans nos yeux et dans notre esprit les caractères essentiels des paysages et des populations de la France, a de faible au point de vue scientifique et d'insuffisant comme explication du problème géographico-historique posé
Arès hardiment par Michelet.
Aux motifs indiqués plus haut, pour lesquels Michelet ne pouvait, à l'époque où il écrivait, avoir une juste idée de la constitution intime et organique du territoire, s’en joignent d’autres, qui tiennent à la nature même de son esprit et à ce qu’il a tenté dans ce Tableau
une œuvre impossible, où il a laissé trop libre cours à sa fantaisie.
Son plan est défectueux. Il a cru suivre un ordre méthodique. Il décrit d’abord toutes les provinces frontières en commençant par celles de l'Ouest auxquelles il rattache l'Auvergne, pour continuer par celles du Midi et pour revenir ensuite par la frontière orientale jusqu'en Lorraine. Il reprend alors les provinces du Centre et du Nord, qui ont joué le principal rôle dans l’histoire de la monarchie, en allant de Lyon par la Bourgogne et la Champagne jusqu’à la Normandie et à la Flandre, pour arriver en conclusion au Centre même, Picardie, Orléanais, Ile de France avec Paris, qui devient le sensorium commune, le grand centre sympathique de cette multiplicité de provinces.
En réalité, je crois que s’il a choisi cet ordre, c'est qu'il revenait de son voyage de Bretagne et de la Loire, qu'il était tout plein des impressions de ce voyage et que c’est vraiment de là qu'il a vu toute la France se développer à ses yeux. Mais cet ordre n’a rien ni de géographique ni d'historique. Car, si la Bretagne est un des plus vieux pays de France au point de vue géologique, et si Michelet a su qu'elle fo-mait avec l'Auvergne comme deux îles continentales émergées de bonne heure au milieu des mers environnantes, il n'attribue aucune
importance à ces considérations géologiques, la Brelagne n’a reçu qu'au v° siècle les populations qui lui ont donné son caractère profondément celtique et elle ne joue dans notre histoire qu’un rôle accessoire. Les deux contrées qui, géographiquement et historiquement, üennent la première place dans notre patrie sont les pays méditerranéens et les plaines du Nord, de l'Est et du Centre, les pays par où ont pénétré les deux grandes influences sous lesquelles la France s’est formée, l'influence méditerranéenne et l'influence continentale. Le voyage accompli par Michelet tout autour de la France pour revenir vers le Centre moins pittoresque, où tout est modéré, moyen, atténué, mais où tout aussi est concentré et lié, est charmant pour le 2 et le poète. Ce n'est pas la marche prescrite par la science. Michelet à ccmmel ensuite l’erreur de distribuer son Tableau par provinces, com me si toutes les provinces constituaient des unités géographiques, alors / que beaucoup d’entre elles doivent leur constitution à des causes d'un caractère purement historique et sont composées d’éléments géographiques très disparates. Ce n'est pas que Michelet ait absolument méconnu les diversités géographiques qui caractérisent certaines provinces, la différence radicale par exemple qui en Poitou sépare la région de la Sèvre Nantaise de celle de la Sèvre Niortaise * ou en Bourgogne le Morvan du pays de Chellon et de Dijon, ou le Haut et le Bas Limousin. Mais en général il a trop assimilé les provinces à des régions géographiques susceptibles d’un jugement d'ensemble, comme cela est vrai d’ailleurs pour certaines d’entre elles, la Provence ou le Languedoc.
ÏÎl confond, d'autre part, la description des paysages avec l'analyse géographique; au lieu de marquer de quelle manière la géographie a agi sur le groupement et le mouvement des populations, sur le caractère agricole ou industriel, rural ou urbain des diverses régions, de démèler les causes locales qui ont assuré la prépondérance politique de tel ou tel centre, déterminé le rôle historique de telle ou telle province’, il fait surtout une description physique * du pays et prétend trouver dans le pays l'explication de la psychologie des populations. Il l’a fait avec un talent et avec une verve, une émotion, un coloris merveilleux, et nous voulons bien croire qu'iÎ y a, dans cette psychologie pittoresque de la France, beaucoup de vrai; mais il y a aussi bien des choses vagues, et contradictoires, et arbitraires, et contestables * Un seul exemple suffira. Michelet donne Des-
1. D'ailleurs le Poitou pour Michelet est tout en contradictions, trois popu- lations, nord et midi, calvinisme et catholicisme vendéen. Mais Michelet ramenc les deux esprits à un même principe d'opposition au pouvoir central.
a. Et ce sont les diversités de la France moderne qu'il décrit surtout alors qu'il veut expliquer la diversité féodale d'où devait sortir l’unité moderne.
3. Michelet donne bien des exemples frappants, Mirabeau qu'il qualifie le col du taureau, la force du Rhône, de ce Rhône emporté comme un taureau qui a vu rouge et qui représente la Provence entière, municipes, parlement et noblesse, démagogie et rhétorique — ou bien la Picardie ardente et colérique, centre des révoltrs commimales et qui est représentée par Picrre l’Ermite, Calvin, deux remusurs G'hommes, et Îles révolutionnaires
cartes comme représentant de l'esprit breton. Or, Descartes, qu'on a, en ellet, cru Breton pendant longtemps, était un Tourangeau el descendait d'une famille qui avait donné plusieurs échevins à Tours. Or, quoi de plus opposé que la Touraine au génie breton que Michelet définit « un génie d’indomptable résistance et d’opposition intrépide. opiniâtre, aveugle » ! Et quand on connaît la complexité des frhéno- ‘nènes d’atavisme, combien ne doit-on pas être circonspect dans les raisonnements qu'on peut faire sur ces questions d'hérédité et de caractère familial, provincial ou national!
Ce qui est plus grave, c’est que Michelet qui aurait dû conduire cette étude avec une méthode et une prudence extrêmes, y faire régner d’un hout à l’autre un ton d'objectivité, une impassibilité semblable à celle de la nature même, laisse à chaque instant percer son humeur. s2 fantaisie, ce subjectivisme qui a été une de ses forces, mais aussi un de ces grands défauts.
Il n a nullement tenté de proportionner la place faite à chaque province à son importance dans notre histoire, mais seulement aux émotions et aux idées qu'elle faisait naître en lui. Sur les 125 pages qu'occupe ce tableau, il y en a onze consacrées à la Bretagne, où il a voyagé (presque le dixième de l’ensemble), tandis que la Normandie, bien autrement importante, en a deux. De mème, douze pages sur les Pvrenées et les pays adjacents, deux sur les Alpes et le Dauphiné, onze sur la Provence, cinq sur Lyon, et rien du tout sur la Champagne.
La Loire à Nantes est le fleuve des noyades, le torrent révolutionnaire, C’est une impression historique qui se substitue à la réalité géographique. Quand Michelet arrive à Toulouse et dans le bassin de la Garonne, il passe rapidement, parce que les Pyrénées l’attirent, sollicitent son pinceau et qu'il a déjà été pris par le charme de Ramond de Carbonnières, l’auteur du Voyage au Mont Perdu, qu'il appelle le grand poète des Pyrénées et qui restera un de ses auteurs favoris : « Quelque belle et riche que soit cette belle vallée de la Garonne, on ne peut s’y arrêter, les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant attrait. » °
En Provence, pas une ligne sur Marseille, sur le rôle prodigieux de cette ville et sur celui de la Méditerranée dans notre histoire; il n'insiste que sur la ruine des villes jadis florissantes, Avignon, Arles, Aix, ete. Dans la brillante, l’étincelante, la joyeuse Provence, il voit surtout des ruines, de sèches collines, parfumées et stériles: « Toute ia poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de Vau-
Condorcet, Desmoulins, Babeuf. Mais ici, Michelel s’est dispensé de décrire ja terre, Elle n'a aucun rapport avec cette violence; c'est un pays de craie et de ‘iron, mèlé de plateaux secs ct de dépressions humides et marécageuses, pays de paysans où l'esprit militaire vient de sa situation frontière. Mais Novon, pays de Calvin, n’est plus un pays picard au point de vue géographique. Noyon, Soissons et Laon sont autant Champagne que Picardie.
1. Son père était conseiller an Parlement de Bretagne, mais n'allait à Rennes que pour les sessions. Descartes naquit à La Haye près Tours. Sa mère élait poitevine.
cluse, dans la tristesse ineffable de la Sainte-Baume »; et il s arrache avec des larmes à cette belle contrée. Impression d'autant plus fausse que Vaucluse n’est nullement mélancolique et que la nature verdoyante et très frissonnante d'eaux courantes du Comtat est en absolue opposilion avec celle de la Provence, qui, d'ailleurs, a deux aspects tout différents, dans la plaine d'Arles à Marseille et sur la Côt2 d'Azur.
Ce qui est plus extraordinaire encore, 1l ne dit rien de l'Alsace; i! ne se doute pas que l'Alsace, au point de vue géographique et géo- -
logique ,est étroitement associée à la Lorraine et que l’on ne peut rien comprendre à la constitution physique de notre frontière de l'Est, si on néglige les Vosges. Et quelle raison Michelet donne-t-il® Après deux
pages très justes sur la Lorraine, Metz et le versant occidental des .
Vosges, il ajoute : « La langue française s'arrête en Lorraine et je n'irai pas au-delà. Je m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde germanique est dangereux pour moi. Il y a à un tout-puissant lotus qui fait oublier la patrie... », etc.
C'est charmant, c'est exquis, mais combien ces considérations sont d'un poète, et non d’un historien |! |
Enfin, quand il arrive en Flandre, aux champs de bataille des plaines du Nord, que le nom de Waterloo tombe de sa plume, il a comme un soubresaut : « Angleterre, Angleterre ! » s’écrie-t-il, etc... Heureusement qu'après cette prosopopée, qui n’a rien à voir avec la géographie, il se reprend et développe l’idée très juste que la nationalité française s’est précisée par son opposition et sa lutte avec l’Angleterre. Ce morceau trop long a néanmoins une réelle valeur, comme aussi toutes les pages qui suivent, où il décrit l'Ile-de-France et Paris et explique comment la centralisation du nord de la France s'est faite autour de Paris, et ensuite la centralisation de la France entière. Toutefois, il commet une erreur quand il dit que « ce centre excentrique s’est trouvé marqué par des circonstances plus politiques que nalturelles, plus humaines que matérielles ». Le rôle de Paris et du bassin de la Seine a été déterminé par la nature comme par l’histoire. Mais Michelet a admirablement exprimé le rôle de ce centre au milieu des diverses provinces, et les relations et les oppositions entre la France et les pays étrangers. Beau développement, qui se termine par cette phrase célèbre et lapidaire: « L’Angleterre est un empire, l'\llemagne est une race, la France est une personne ».
J'en ai assez dit, je crois, pour faire comprendre le caractère de ce Tableau. Tel qu'il est, il reste non seulement un morceau liltéraire et poétique d’une incomparable beauté, mais un morceau historique très suggestif, très instructif, où abondent les lueurs de génie, et qui a été très utile à ceux qui, après Michelet, ont tenté une œuvre semblable à la sienne.
Un de ses meilleurs élèves, Victor Duruy, avait l’esprit tout imprégné des souvenirs du Tableau de la France, quand il écrivit en 1865 son Introduction générale à l'histoire de France. Quelquefois, des formules de Michelet reviennént involontairement sous sa pluine : « La
Bretagne et l'Auvergne, ces deux îles continentales ». Michelet avait dit, page 109 : « Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout devait s’agréger, il ne faut pas prendre le point central dans l'espace, ce serait Bourges »; Duruy écrit : « La région gauloise n'a pas de centre géographique. A mesurer au compas, ce serait Bourges ». Tous deux partent de là pour indiquer le rôle de Paris. Mais Duruy a l’avantage de venir à un moment où Humboldt et Ritter ont posé les bases de la géographie humaine, où non seulement la géologie de la France a été élucidée, mais où la préhistoire commence à naître et à éclairer nos origines. Duruy donnera à la géographie physique scientifiquement exposée une place que Michelet n'a pu lui donner, et s’il s’est parfois, comme Michelet, laissé entraîner à des considérations hasardeuses et erronées, il a apporté dans son œuvre une méthode et un plan rigoureux :.
Il a d'autre part une conception beaucoup plus juste que Michelet de l’importance relative des faits géographiques pour l’histoire: il insiste sur des faits généraux comme le rayonnement des fleuves français, les facilités de communications entre les diverses parties du territoire qui, cependant, gardent leur individualité, la circulation du sud au nord par la vallée du Rhône et de la Saône et des plaines de Bourgogne, de Champagne et du Nord, en même temps que la pente de tout l’ouest vers l'Océan; enfin, ce fait capital : la ligne de montagnes qui sépare l’Europe en deux parties bien tranchées, passe par la France, mais chez elle, le nord et le sud se trouvent unis. En même temps, il entre avec beaucoup plus de précision que Michelet dans l’infinie variété des influences exercées par le sol sur la vie des populations.
Sans avoir l'éclat et la beauté littéraire du Tableau, l'essai de Duruy est cependant écrit avec verve et avec un sentiment très vif des divers caractères du territoire de la France. Il marque une étape importante dans le progrès de la géographie humaine française.
Je ne dirai rien du brillant volume de M. Onésime Reclus, Le plus beau royaume de la terre, abrégé coloré et pittoresque du volume de son frère Élisée. Ces ouvrages, d’une réelle valeur tous deux, nais qui n’apportent rien de très nouveau ni comme méthode, ni comme résultats, ont préparé l'apparition d’un chef-d'œuvre de géographie humaine, l'introduction géographique mise par M. Vidal-Lablache en tête de l'Histoire de France de M. Lavisse sous ce titre : Tableau de la géographie de la France.
Nous nous trouvons ici en présence d’une œuvre qui a beaucoup plus d'unité, de cohésion, que celles de Michelet et de Duruy, et où, cependant, la variété et la richesse de points de vue sont infiniment supérieures. Au lieu de juxtaposer des descriptions géographiques, des souvenirs historiques, et une psychologie des populations plus attrayante que solide, M. Vidal-Lablache reste sur le terrain de la géographie, mais en l'envisageant toujours au point de vue de ses
1. Est-il bien juste de séparer la formation du sol de sa description?
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LES PREMIERS VOLUMES DE L'HISTOIRE DE FRANCE 295 effets sur les habitants et leur activité, en faisant intervenir l’histoire, non pas en raison des événements qui dépendent de la volonté humaine, mais cn raison du rôle historique général que la nature assignait à chaque région. Quant à la psychologie, sans en méconnattre l'intérèt et en risquant parfois l'indication de quelques traits de caractère visiblement dépendants des conditions physiques de la vie, M. Vidal n’a pas cru qu’élle pût être établie sur des bases suffisamment sùres. |
Il débute par l’examen de la structure et de la forme de la France, sorte d'isthme centre l’Europe centrale et la péninsule hispanique, débouchant sur trois mers, et dont Strabon, dans un passage célèbre, avait déjà vanté la situation privilégiée et l'harmonie.
Cependant, il évite l’exagération de ceux qui ont prétendu trouver dans la France une unité et une harmonie préétablies. Il montre; au contraire, cette unité et cette harmonie comme le fruit d’un long développement. La France ne forme pas un ensemble homogène; elle tient à deux systèmes de mers et elle est formée de deux zones d’évolution géologique. Elle a dans son centre an massif montagneux, mal relié au reste du pays; elle a subi longtemps l'influence méditerranéenne pour être ensuite reportée vers la Manche et l’Atlantique, rt pendant des siècles, le Nord et le Midi ont paru entraînés vers des destinées différentes. Mais, la nature a favorisé la fusion des régions et des populations par l’infinie variété des climats et des groupements qui alternent, s'équilibrent et ne sont jamais isolés les uns des autres. Dans le Midi comme dans le Nord, on trouve tous les types de climats. Le Midi a, dans les Alpes, les Pyrénées, les Cévennes, des régions presque froides; le Nord a sur la Loire, en Bretagne, en Saintonge, grâce à l'Atlantique, un climat presque méridional. Le mot qui caractérise le mieux la France, c’est variété. La structure du pays permet des communications faciles entre toutes ses parties, et comme Îa variété de chaque région place côte à côte des diversités dé cultures et de travaux qui ont besoin d’un mutuel appui, il y a eu en France des échanges mutuels de populations pour la culture comme pour l'industrie.
L'auteur expose d’abord l'influence prépondérante de la Méditerranée, pendant toute la période antique. Par la grande voie commerciale du Rhône et des plaines septentrionales, elle s’est étendue jusqu’à la mer du Nord et à la Grande-Bretagne. Il montre les Grecs et les Romains allant chercher l’étain jusqu'aux bords de la Vilaine et la durable importance des foires de Beaucaire.
Mais, au point de vue du peuplement et des destinées ultérieures du pays, c’est l'influence continentale qui finit par dominer. Et M. Vidal montre très bien qu'aux époques anciennes, les fleuves au cours mal réglé, inondant constamment leurs bords couverts de marécages et de forêts, ne sont pas des voies de communication, mais plutôt des obstacles; que, d'autre part, les régions frontières ont aussi opposé des digues aux mouvements des peuples. C'est la qualité des terres cultivables qui a guidé les invasions et leur a fixé deux zones, allant
l'une du Danube à la Bourgogne, l’autre du Midi à la Picardie. Enfin, les zones d’alluvions des côtes ont aussi exercé leur attraction.
Cette influence continentale a donné l'ascendant à la France du Nord dont les vastes plaines bien irriguées et coupées de collines sans importance, faisaient un centre d’assimilation, et de l'Ile-de-France la contrée médiatrice de tout le Nord. |
« Par une interférence continuelle de causes climatériques, géologiques, topographiques, le Midi et le Nord s’entrecroisent, disparaissent ct réapparaissent. La richesse du sol, la facilité de la vie et des relations créent de tout temps une sociabilité telle que les races en France se sont toujours vite fondues. Il y avait en Gaule une civilisation dejà cimentée quand l'Europe centrale était encore dans une anarchie barbare. Il n'y a jamais cu en France d'opposition de races comme celles de lAnglo-Saxon et du Celte, de l’Allemand et du Slave. »
La vie de la France a été réglée par cette double influence, méditerranéenne et continentale. L’axe commercial a passé de la Provence à l’Angleterre et aux Flandres, et de cet axe sont partis les courants commerciaux dirigés latéralement vers l'Atlantique.
Si la substance de la civilisation française est venue du continent, la puissance de l’action méditerranéenne a empêché la France d’être entraînée vers l'Allemagne ou vers l'Angleterre. |
Quand il aborde l'étude détaillée du pays, M. Vidal ne distribue pas cette étude par bassins ni par provinces; il ne considère point à part les montagnes ni les fleuves, les frontières ni les côtes. Il prend les régions caractérisées par un ensemble de phénomènes géologiques et climatériques communs, et dans ces régions les petits pays qui se distinguent par des traits particuliers. Ce sont R en effet les véritables unités de la géographie humaine, celles qui ont déterminé les particularités d'habitation, de culture, de commerce et les courants historiques.
Il commence par le massif primaire de Belgique et d’Ardenne, région intermédiaire, à quelques égards isolante, en face des pays rhénans et des Néerlandes germaniques; puis, après avoir montré le rôle des Flandres, il fait une juste étude du bassin parisien, de ce pays largement ouvert et admirablement irrigué, propre à toutes les cultures et à tous les commerces, de communications faciles, qui forme le quart de la France, et qui était destiné à la grouper toute entière autour de lui. La région parisienne va de l’Ardenne à la Touraine et de la Manche (prise de Boulogne à (Caen) à Autun. Elle comprend la Picardie, le Laonnaïs et le Soissonnais, la Champagne et le Morvan, la Brie, le Vexin et le Hurepoix, la Beauce, le Nivernais, le val de Loire jusqu’à Tours, enfin, la Normandie. Paris forme Île centre naturel de cette résion, bien que Reims, par sa situation, ait, av x* siècle, exercé une influence historique prépondérante.
De même que la Belgique, l’Ardenne et les Flandres formaient une région à part, qui n’est entrée que tardivement dans l'unité française. de même la région rhénane, qui a pour épine dorsale les Vosges, et qui est formée de la Lorraine, du pays meusien et de
l'Alsace, a aussi sa vie propre, et la nature comme l'histoire, l'ont tenue longtemps à part. Elle n’est entrée qu'au xv° siècle dans l'unité française, par une série d'accessions successives, qui durèrent plus de deux-cents ans et dont une partie ne devait pas être définitive.
La seconde zone délimitée par M. Vidal de l’est à l’ouest commence à la Bourgogne et au sillon de la Saône et du Rhône, pour continuer par le Lyonnais, les Alpes françaises et la vallée du Rhône. Le Massif Central, du Velay au Limousin et du Languedoc à l’Auvergne, unit et sépare les deux parties de ceite France médiane. Toutes ses routes la tournent vers l’Aquitaine, l’ouest proprement dit, qui a sa vie particulière avec le Poitou, la Basse-Loire et la Bretagne. |
Enfin, le Midi, de la Provence à la Gironde, malgré des ressemblances de civilisation, n’a point d'unité. Le Languedoc n’a jamais été qu'un grand couloir, et quant aux plaines de la Garonne, qui semblaient pouvoir, avec Toulouse, devenir un centre politique, elles n’ont pu y réussir, faute d’un bon réseau fluvial, faute de routes naturelles entre des pays trop différents les uns des autres.
« [1 y manque, dit M. Vidal, ce que les physiologistes appellent un point d'ossification; en d’autres termes, un centre commun autour duquel les parties « coordonnent. Les attractions se divisent en foyers distincts. Quoique situées
sur le même fleuve, Toulouse et Bordeaux ont vécu à part, chacune avec sa sphère d'action. »
L'auteur attribue à ce manque d'unité géographique et de vie commune le fait que la Réforme, si forte en Béarn et dans le midi de l'Aquitaine, a été si faible en Gascogne.
Il termine son Tableau de la France par un aperçu sur les systèmes de voies de communications terrestres et sur l’influence qu’elles ont exercée sur la centralisation. L’ancien système des voies romaines, qui a dominé pendant de longs siècles, avait Lyon pour centre et on y voyait une série de voies transversales allant de l’est à l’ouest se greffer sur la grande voie de Marseille à Cologne.
Au contraire à partir du xv siècle, on voit Paris attirer à soi toutes les routes. sauf celle du centre, de Lyon à Bordeaux, par Clermont et Limoges, et celle du Midi, de Nîmes à Bordeaux, par Narbonne et Toulouse.
Nos voies ferrées du xix° siècle n'ont fait qu'accentuer ce système où Paris est comme une gigantesque araignée au centre d'une toile dont les rayons sont très forts et les lignes de raccord très faibles. Ce système a contribué puissamment à la centralisation politique. administrative et économique.
Cette brève analyse suffit à faire comprendre la rigueur scientifique avec laquelle a été conçu le Tableuu de M. Vidal-Lablache. On Ja sentira mieux encore en comparant par exemple la description d’une réeion, celle des Flandres dans le Tableau de Michelet et dans le sien.
Michelet considère les Flandres comme formant un tout homogène, les décrit, puis de cette description de natum tire une psychologie du peuple flamand, et enfin fait sortir tout l’art flamand de cette nature et de cette psychologie. architecture, musique et peinture.
Tableau brillant, éclatant, d’une ingéniosité et d’un coloris merveilleux. Qu'il s’y trouve même du vrai, qu'il y ait un rapport entre la richesse prosaïque du pays et l’art de Rubens et de Téniers, admettons-le. Mais la Flandre n'est-elle pas aussi le pays du mysticisme Je plus exalté’ Ruysbroeck n'est-il pas Flamand" ? Les peintres mystiques Jean van Eyck, Memling, Rogier de la Pasture, ont-ils la même âme que Rubens? Michelet a tenté là une simplification excessive; prétendre résumer en les ramenant à une origine commune, la psychologie, l’art et la pensée d'un peuple, c’est presque enfantin.
M. Vidal s'attache à montrer la variété du sol des Flandres, fait de limons argileux au sud, de sable au nord de Courtrai et d’Ypres, de terrains d'alluvions vers la mer, dans le pays des polders et des digues. La richesse du pays et sa fertilité viennent de l'eau qui sillonne le sol de toutes parts, mais qui a été une gêne et un obstacle à la culture, avant d'être dirigée. I] a fallu que la main et l’énergie d- l’homme vinssent partout dompter la nature, en soumettant les eaux, en construisant derrière les digues les polders pour transformer en vergers merveilleux les vastes sablonnières du pays de Waes, entre Gand et Anvers. Ce qui acheva d'assurer la richesse des Flandres, c'est qu'elles étaient, par leurs rivières, le débouché nécessaire de la région rhénane, meusienne, et tout le nord de la Gaule. Leur population de marins était prête à convoyer les marchandises; et les céréales de la région argileuse fournissaient la nourriture aux régions plus pauvres. C’est dans celles-ci, dans les landes du Zwyn, que se forma avec Bruges le premier céntre d’activité commerciale puissant, autour duquel pullulèrent bientôt les villes industrieuses et commerçantes. Mais, on le voit, la richesse est venue de la variété même du pays, de la facilité des communications et de l'énergie avec laquelle les hommes ont su employer les instruments mis à leur disposition par la nature. La civilisation flamande a été essentiellement urbaine. C’est la richesse de ses villes et de la bourgeoisie qui y était malitresse qui a formé le caractère flamand, bien plus que la nature du sol. Enfin, la destinée de la Frandre a été si étroitement :nêlée à celle de la Bourgogne et de l’Allemagne que M. Vidal n’a point osé rattacher à la géographie ni la psychologie de son peuple, ni son art.
Ainsi, sans renoncer à montrer quelquefois les rapports du caractère des populations avec le pays où elles habitent, il le fait sortir de la vie même que la nature a imposée aux habitants *. I] ne confond pas ni ne mêle la géographie et l’histoire. Il se borne à expliquer comment la géographie a préparé l’histoire, laissant ensuite aux historiens le soin de montrer comment l’homme après avoir été façonné par le pays, l’a façonné lui-même à son image.
Si la géographie peut aujourd’hui apporter à l’histoire une base aussi solide, on le doit aux hommes éminents qui, dans le cours du
1. De nos jours CG. Lemonnier à côté de Mæterlinck. 2. Voy. p. 168 les lourangeaux.
xux° siècle, ont renouvelé l’étude de la géographie. La France a certainement eu sa belle part dans cette rénovation, par ses savants, géolosues, zoologistes et botanistes, par ses explorateurs et par ses géogruphes proprement dits, tels qu'Élisée Reclus et Vidal de Lablache; mais c'est sans contestation à l'Allemagne qu'en revient principalement l'honneur. Trois hommes y ont surtout contribué : Humboldt, Kari Ritter et Ratzel.
De même qu'au xvm° siècle nous avons vu les ouvrages des voyageurs donner le branle aux théories sur l'influence des climats, cette même influence s'est fait sentir au xix° sur le créateur de la géographie générale comparée, sur Karl Ritter qui à son tour a reconnu pour inspirateur ct pour maître le plus illustre de ces voyaceurs, Alexandre de Humboldt. C'est aux conversations d’Alexandre de Humboldt qu'il a dû de concevoir le point de vue idéal qui lui a permis de créer un système de l’univers. Quand Ritter (1779-1859) fit paraître en 1817 la première ébauche de la Géographie générale comparée, d’où devait sortir, en 1822, la Géographie de l'Afrique, bientôt suivie d’une Géographie de l'Asie, Humboldt était encore bien éloigné du moment où il devait écrire son Cosmos, dont le premier volume ne parut qu’en 1845. Mais il était revenu depuis douze ans du voyage en Amérique accompli avec Bonpland de 1795 à 1805, et il avait été depuis lors occupé à faire paraître, avec la collaboration de savants français ct allemands, les diverses parties de ses Voyages aux régions équinoriales du nouveau continent, où la géographie humaine, l'ethnographie, l’économie politique et la rolitique même, étaient étroitement associées à la géographie physique.
Lorsque Ritter écrivit sa Géographie de l'Afrique, il était encore en partie imbu d'idées mystiques sur l'intervention de la Providence dans le développement de l'humanité, sur le rôle de la révélation et de la foi dans la conception de l'univers; surtout, il ne laissait encore aller à chercher, comme Herder, dans des associations d'idées et des inductions de pure fantaisie, l'explication des phénomènes historiques. I cite avec admiration cette vue de Herder sur l'opposition des tendances des peuples de l’Orient et de celles des Occidentaux : « Les peuples de l'Orient et de l’Occident se tournent le dos les uns aux autres; les uns regardent le matin, le levant; les autres le couchant, le soir : ceux-là restent fidèles aux antiques traditions du passé; ceux-ci cherchent toujours, à travers un changement continuel des formes de leur existence, un avenir mystérieux que leurs désirs appellent. »
Comme si le levant et le couchant n'’existaient pas dans les mêmes conditions pour tous les peuples ! Chaque peuple regarde, suivant les heures du jour, des deux côtés, et, d’ailleurs, les Orientaux ne sont à l'Orient qu'aux veux des Occidentaux, et vice versa *.
1. De même Ritter prétend que les habitants du Soudan n'ont pas l’idée de l'éternité et d'un monde meilleur parce qu'ils sont sous l'équateur. « Chez nous le salut consoïatcur du matin et du soir est 1wne jouissance, un besoin du cæeur pour chaque homme ; mais chaque jour l’heure monotone et aride de midi vient enlever le bonheur, l'illusion et l'espoir. Ainsi les
Mais, malgré les entraînements poétiques et mystiques auxquels
Ritter est encore sujet à ses débuts, il a déjà une vue très ferme de
la méthode à suivre. Il se trace les règles suivantes :
1° Aller dans ses recherches de l'observation à l'observation; jamais de l'hypothèse à l'observation. Toutefois, l’hypothèse, quand elle est conçue par le génie, peut inspirer l’idée d'observations nouvelles.
2° Les faits recueillis doivent être groupés en longueur et largeur, en hauteur et profondeur.
3° Marche en avant du simple au composé.
4 Grouper les faits similaires.
9° Les étudier dans leur ordre historique.
6° Subordination de la matière à des lois générales !.
A la fin de sa vie, Ritter a résumé dans ses cours de l’Université de Berlin les principes de sa géographie comparée. M. H.-A. Daniel a pu-
blié ces leçons de géographie générale dans un volume intitulé Allgemeine Erdltunde paru en 1862. Ritter s’est dégagé de toutes les rêve-
ries métaphysiques et mystiques qui offusquaient son esprit en 181° et 1822. Il est devenu un pur savant, et ses vues sur les rapports de
la géographie et de l'histoire se sont encore étendues et précisées. Je n'en indiquerai que quelques traits essentiels *.
La géographie générale est la base de toute la physique et de toute
l'histoire.
Chaque homme est le représentant du pays qui l’a vu naître et l’a élevé. Les peuples sont le miroir de leur patrie, — et il développe av:c
une très grande force l’idée que « la géographie est une école à
science politique ». L'homme ne peut exercer sa liberté et la former
que s'il connaît bien les limites dans lesquelles elle s’exerce et la mesure dans laquelle il dépend du sol où il est né.
Ensuite Ritter étudie l'élément historique dans la science géogra-
vhique. Il examine de quelle manière les nations deviennent
indépendantes de la nature et l'utilisent au lieu d’être façonnées par elle. Il fait remarquer que beaucoup de civilisations continentales de
l'Asie sont retombées dans la barbarie tandis que les peuples en rela-
peuples du Soudan toujours en possession du midi étincelant sont comme €nchaînes à un présent qu'aucune tradition du passé n’ambellit, qu'aucun souci de l'avenir ne tourmente, qu'aucune espérance n’emporte sur les ailes k
l'imagination, dans l'infini. »